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J'attends vos dates de congés avant la fin de semaine...
Des mots qui résonnaient. Des mots qui l'invitaient.
Pourquoi fallait-il qu'il sème la pagaille dans ses pensées ?
Songeait-elle seulement à repartir ?
Après son rendez-vous avec Romain, Fanny était repartie pleine de doute, de réflexion, de tristesse aussi. Elle songeait à la prochaine fois qu'elle croiserait Maxime et la manière dont elle pourrait l'affronter, le mettre face à toute sa cruauté. Mais de leurs échanges, une idée avait fait son chemin, et s'était faufilé, s'invitant dans ses pensées.
Elle avait le sentiment qu'elle devait percer les mystères d'un monde qu'elle n'avait jamais osé parcourir, ne serait-ce du coin de l'œil, trop absorbée par une réussite professionnelle dont elle ne voulait probablement pas. Tout cela pour lui faire plaisir. À lui. À Maxime. Elle en revenait inexorablement à ce père autoritaire et fuyant comme s'il était le seul à pouvoir compléter le puzzle de son existence...alors qu'il l'avait lui-même morcelée.
Elle passa une main lasse sur son visage, caressant sa joue du bout des doigts, puis fixa de nouveau son écran. Le curseur clignotait, implacable, sur ce courriel rédigé qui n'attendait plus qu'à être expédié. Une ligne anodine en apparence, mais qui pesait plus lourd qu'elle n'osait l'admettre. Elle voulait l'envoyer. Non, elle voulait surtout comprendre pourquoi cette simple action lui demandait autant d'efforts. À quoi jouait-elle ? Elle ferma les yeux, inspira profondément. Les ruelles animées, les parfums enivrants des marchés, le chant du muezzin au crépuscule, le poids d'un regard qu'elle s'était interdit d'affronter. Et si... ?
Elle entrouvrit les paupières. Non. Trop tard pour les "et si". Trop tard pour les regrets.
Elle se ravisa à plusieurs reprises jusqu'à ce que Maryam se plante devant elle, le regard mielleux. Dans un sursaut, elle appuya mécaniquement sur la touche "envoyer".
— Aloooooooooors.
Un mot. Toute une palette d'émotions. Et surtout une curiosité assumée.
— Fanny, eh ! oh ! Tu me reçois ?
Paniquée, Fanny ne répondit pas. Son regard passa lentement de son ordinateur à Maryam et vice versa. Cette dernière arqua un sourcil en constatant la mine totalement déconfite de son amie.
— Bah quoi ? T'es sûre que tu vas bien.
— Je.. je ne sais pas. Je...je crois que oui.
— Tu crois ? Mais dis donc, ce voyage t'as complètement chamboulée, ou ne serait-ce pas plutôt cet apollon, là juste derrière, murmura-t-elle toute contente de sa réplique.
— Mais de quoi parles-tu... Il...Il n'y a rien entre nous et il n'y aura rien du tout.
— Ça s'est si mal passé ?
— Mais...non ! On a fait notre job et puis c'est tout.
— Alors pourquoi t'es sur la défensive, on dirait que tu caches quelque chose ?
— Mais je ne suis pas sur ..., commença-t-elle tout en haussant la voix.
Elle se ravisa. Maryam avait raison. Elle ne lui avait pas tout dit mais comment le pourrait-elle ? Alors, elle fit l'autruche.
— Je pars en vacances.
— En plein mois d'avril. Tu ne pars jamais en avril. Tu ne pars jamais tout court.
Décidément, Maryam la connaissait bien. Cette dernière la dévisagea avec insistance avant de reprendre, son visage illuminé d'une lueur omnisciente :
— Bah voilà, t'as rencontré un bel égyptien et tu pars le rejoindre pour faire le tour du monde.
Un sourire délicat s'étira sur les lèvres de Fanny. Elle repensa à l'auteure d'Un chemin inattendu qui était partie au bout du monde avec son acolyte, une proximité interdite flottant entre les deux protagonistes.
Mais dans son monde, il n'y avait pas de compagnon de voyage, juste elle et son récent désir de fuir.
*
La réponse d'Alexis ne tarda pas, elle s'accompagna d'un large sourire qu'elle put admirer toute la journée, à travers l'open space, à chaque fois que leurs regards se croisaient. Pourquoi cette situation lui plaisait-il tant ? N'était-il pas censé garder ses employés à ses côtés plutôt que de les laisser traverser la Méditerranée ?
Cette dernière question ne fit qu'amplifier ses interrogations au sujet de son directeur. Une part de mystère flottait autour de cet homme qui, du jour au lendemain, était venu transcender son existence, en lui volant sa promotion et en l'invitant à dépasser les limites qu'elle s'était toujours imposées.
— Alors, que comptez-vous faire de vos congés ?
Cette voix, à la fois posée et légèrement taquine, eut le mérite de tirer Fanny de ses pensées. Elle releva la tête, croisant le regard de son directeur, planté juste devant elle, son éternel sourire énigmatique accroché aux lèvres.
Elle esquissa un sourire poli, tentant d'ignorer cette irrésistible attraction, ce trouble diffus qui l'étreignait de plus en plus lorsqu'elle était à ses côtés.
— Suivre vos conseils, répliqua-t-elle avec assurance.
— L'Afrique du Sud ?
— Dans le mille.
— Vous partez seule ?
Un silence entendu s'imposa. Fanny baissa le regard la première, gênée. Elle fit mine de s'intéresser à ses dossiers, désorganisant du bout des doigts ce qui était pourtant bien rangé. Remarquant son trouble, Alexis se reprit :
— Je voulais tout simplement dire que certaines destinations résonnent plus profondément lorsque l'on peut les partager.
La trentenaire releva les yeux vers lui, cherchant à percer ce que ses mots dissimulaient.
Dans son regard, il y avait une lueur indéfinissable, une hésitation qui ne lui ressemblait pas. Tentait-il de lui faire passer un message ?
— Je voyagerai seule, répondit-elle tout simplement.
Il hocha la tête, comme s'il prenait note de cette information.
— Cela vous ressemble, finalement.
Intriguée, elle fronça les sourcils, une invitation à en savoir plus.
— Vous êtes une femme autonome. Vous allez au bout des choses par vous-même, et vous me le prouvez au jour le jour. Cela ne me surprend pas.
Elle esquissa un sourire amusé.
— Je préfère me dire que c'est une occasion de dépasser mes propres limites.
— C'est tout le bien que je vous souhaite, Fanny. Changer de perspective, s'éloigner quelques temps, cela permet de voir la vie autrement, de poser un regard différent sur le monde.
Fanny referma le dossier qu'elle avait mécaniquement ouvert avant de se relever. Elle se tenait face à lui, séparée par la demie-cloison de son bureau mais assez proche pour sentir cette tension palpable entre eux. Une tension qu'elle n'aurait su déchiffrer. Elle était inquiète mais n'en saisissait pas les contours. Pas encore.
— On verra bien. En attendant, je vous en supplie, ne chambouler pas trop mon bureau pendant mon absence. Quand on voit l'état du vôtre... finit-elle dans un soupir amusé.
Un léger rire lui échappa tandis que son directeur levait les mains en signe d'innocence. Il fallait bien reconnaître qu'il n'était pas des plus soignés, et que son espace de travail ressemblait quasiment à un champ de bataille, les dossiers éprouvés, étendus sur le sol, abandonné par celui qu'ils servaient.
— Je ne vous garantis rien.
Elle secoua doucement la tête puis ramassa ses affaires, mettant fin à cet interlude.
— Bon courage Alexis.
— À vous aussi, Fanny.
Elle quitta l'open space sans se retourner, un sourire amusé au bout des lèvres. Un sourire qui en disait long sur les émotions qui la traversaient.
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