27
Réveillée avant les premières lueurs du jour, Fanny avait enfilé son équipement de randonnée pour une expédition des plus surprenantes.
L'aube n'était qu'une promesse encore suspendue, et déjà, une faune insoupçonnée vibrait sous les herbes sauvages. Autour d'elle, les monts ancestraux du Drakensberg dormaient encore sous un voile de brume, vestiges immuables d'un pays retentissant d'histoire et de légendes oubliées.
Zola, son guide, avait pour habitude de sonder chacun des touristes dont il avait la responsabilité avant de décider la manière dont il allait les guider. Il pensait que chaque âme avait son propre chemin et qu'il ne pouvait emprunter celui d'un autre, au risque de s'y perdre, de reculer, voire de chuter.
Lorsqu'il avait posé ses yeux d'un noir profond dans ceux de Fanny, il avait décelé une envie, un désir presque dissimulé qui n'attendait qu'à être révélé. Doucement.
Alors, sans lui en parler, il avait prit la décision de changer l'itinéraire qu'elle avait elle-même soigneusement détaillé, la veille au soir. Il s'était attendu à ce qu'elle riposte, qu'elle maugrée dans son coin, qu'elle s'énerve contre lui mais la trentenaire s'était contentée de le suivre, intriguée mais docile, acceptant l'imprévu avec une aisance qui la surprenait elle-même.
Ils avaient marché durant des heures, sur des terres aux milles nuances, tantôt rocailleuses, tantôt sableuses, grimpant des sentiers escarpés prévus pour les initiés. La végétation, d'abord florissante, s'était raréfiée à mesure qu'ils prenaient de l'altitude, laissant place à des plateaux façonnés par le temps.
Fanny ne flancha pas. Elle avançait, pas après pas, vers la destination tant attendue, celle dont les coordonnées géographiques étaient imprimées sur ce marque-page mystérieux.
Le souffle encore court après l'ascension, elle laissa son regard dériver sur l'horizon.
L'air frais s'engouffrait dans sa chevelure, effleurant sa nuque. Une caresse. Un léger frisson. Les émotions décuplées, Fanny demeurait figée face à tant de beauté.
Le plateau de Tugela s'étirait devant elle, sauvage et indomptable. À ses pieds, la seconde plus haute cascade du monde s'élançait dans le vide, en torrent d'écumes étincelantes. En contrebas, la vallée s'étendait, parsemée de bosquets olivâtres et de plaines ocrées où serpentaient des rivières paresseuses.
Zola, lui, semblait paisible, contemplant ce tableau vivant avec émerveillement comme si c'était la toute première fois. Pourtant, guide touristique depuis plus de vingt ans, il connaissait le plateau sur le bout des doigts, il le connaissait jusqu'à la moindre brindille et ne s'en lassera jamais.
Ils restèrent silencieux, un long moment, laissant le soleil étirer majestueusement sa lueur incandescente sur les terres brûlantes d'Afrique du Sud.
Après un temps qu'il jugea nécessaire, ce moment de pure contemplation où l'esprit s'abandonne à la nature, Zola rompit le silence :
— Où êtes-vous Mademoiselle Fanny ?
Elle cligna des yeux, encore absorbée par l'immensité qui s'offrait à elle.
— Dans l'un des plus beaux endroits qu'il m'ait été donné de voir...
— Vous le pensez vraiment ? poursuivit-il avec intérêt.
Fanny fronça les sourcils, déstabilisée, elle ne comprenait pas où il voulait en venir.
— Bien évidemment.
— Que voyez-vous ?
— Une chute vertigineuse, un décor paradisiaque, des plateaux élevés et verdoyants, tout ce que ma vie ne peut m'offrir.
Il esquissa un sourire. Elle ressemblait un peu à toutes ces âmes qu'il accompagnait. Perdue.
— Fermez les yeux, ordonna-t-il doucement. Inspirez. Sentez la terre sous vos pieds, l'air qui danse sur votre peau, les chuchotements du vent. Vous êtes là. Ici et maintenant.
Fanny hésita. Elle n'avait pas l'habitude de recevoir des ordres. Mais la sagesse de Zola vibrait sur sa langue et elle n'eut d'autre choix que de capituler. Privée de sa vue, elle fut d'abord déstabilisée. Puis, de nouvelles sensations vinrent l'étreindre. Une à une. Un premier frisson, imperceptible. L'odeur minérale des roches chauffées par le soleil, l'écho lointain de la cascade qui résonnait comme un battement de cœur, le goût de l'air pur sur ses lèvres... Tout s'intensifia.
— Maintenant, dites-moi, Mademoiselle Fanny...où êtes-vous ?
Les mots se libérèrent, portés par une mélodie lyrique qu'elle ne maitrisait plus :
— Dans le creux du monde, là où le ciel épouse la terre, où l'eau s'effondre en cristaux brillants, où la lumière caresse la roche comme une promesse oubliée, où les volutes de coton effleurent l'horizon...
Sa voix s’éteignit doucement, comme emportée par l’écho du plateau.
Zola se contenta de l'écouter et d'apprécier les notes qu'elle avait à lui offrir, un éclat satisfait aux bords des lèvres.
— Maintenant, vous voyez, murmura-t-il.
En ouvrant à nouveau les yeux, Fanny sentit comme un poids disparaitre, se fondre dans ce décor mirifique. Elle venait d'apprendre à regarder autrement. Pour la toute première fois.
Il aurait tant aimé partagé ces nouvelles émotions, mais elle était là, à l'autre bout du monde, seule.
"Certaines destinations résonnent plus profondément lorsque l'on peut les partager."
Les paroles d'Alexis prenaient désormais tout leur sens.
Les jours qui suivirent, Fanny se surprit à ralentir le rythme, profitant de chaque lever du soleil comme une invitation à embrasser l'horizon, une main tendue vers la quiétude.
Chaque gorgée de nature nourrissait son esprit d'un sentiment de plénitude rassasiant. Les épaules s'étaient déchargées de la pression qu'elle subissait au quotidien, une pression qu'elle avait trop longtemps supportée, parfois même amplifiée. Un regard en arrière suffit à comprendre qu'elle n'avait jamais pris le temps de vivre pour elle, de satisfaire les désirs de son cœur, de combler le vide qui grignotait chaque jour un peu plus son âme. Si elle n'en avait pas encore conscience, Fanny s'apprêtait à nouvel élan à son existence, une impulsion qui pourrait bien changer sa manière de penser, de vivre, d'aimer...
Elle passa la fin de son séjour à vagabonder dans le sud du pays, sur les conseils de Zola qui lui avait tracé un itinéraire bien différent du sien, une alternative plus discrète à l'abri du monde, le regard posé sur ceux qui prennent le temps de savourer l'instant présent. C'est donc à plus d'une centaine de kilomètres de la capitale, le long des côtes, que Fanny avait déposé son regard océan. Bien que le village de Hermanus soit l'un des plus beaux spots au monde d'observation des baleines, Zola lui avait annoté le nom d'un ami, marin-pêcheur qui pourrait à coup sûr la guider au-delà de l'euphorie touristique du site. Il avait compris que Fanny avait besoin de se trouver, de chercher au fond d'elle, ce qui la faisait vibrer, ce qui la rendrait heureuse.
C'est à bord d'un voilier éreinté par les voyages en mer que Fanny s'était faufilée. Les treuils couverts de rouille et les voiles mouchetées d'empreintes salines, témoignaient de sa vétusté que son capitaine, à bord, appelait plus communément "l'expérience". Malgré les apparences, Fanny sauta sur le pont sans hésitation, elle avait soif d'aventures, de découvertes, d'un ailleurs qu'elle ne côtoierait plus d'ici son retour à Paris.
Sous la chaleur écrasante du soleil de midi, la jeune femme tenait fermement le hauban pour assurer sa stabilité tandis que le navire affrontait les vagues miroitantes pleines de vitalité. Une force brute se dégageait de ce paysage qui s'étalait à l'infini, comme si la nature ne connaissait aucune limite, qu'elle s'exprimait avec une légèreté imprudente. Les vagues hurlaient de bonheur, caressant chaque parcelle immergée du voilier, s'évadant, intrépides, vers les cordages effilochés, léchant les voiles tendues par le vent, fidèle compagnon de croisière.
Et l'océan l'épiait, elle, Fanny. Il voulait sentir son regard océan percer son immensité, alors il lui offrit le plus beau des cadeaux, inattendu.
Majestueuse. Élégante. Gracieuse.
Fanny ne pouvait détacher ses yeux d'elle. De la surface surgit une immense baleine australe, un sourire royal qui sillonnait jusqu'à deux grosses billes d'un noir si profond qu'il semblait avoir sondé l'univers tout entier. Le cétacé se courba légèrement pour terminer son salto telle une ballerine aquatique. Avec délicatesse. Un léger froissement sur la surface huileuse. Une pluie étincelante qui retombait en paillettes stellaires.
Fanny demeura figée. Cela aussi, elle aurait aimé le partager.
De son côté, le capitaine observait une femme dont l'innocence de l'enfance venait de s'éveiller d'un long sommeil. Il esquissa un sourire satisfait. La nature venait de la prendre dans ses filets ...
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