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Perchée à plus de 2400 mètres, la cité oubliée me faisait face avec cette impertinence d'avoir traversé les siècles sans perdre son charme d'antan. Les années lui avaient offert plus de noblesse, un caractère sauvage que même le vent n'aurait su dompter. J'ancrais chaque pas plus profondément sur les parterres verdoyants du Machu Picchu voguant entre les vestiges d'une civilisation inca désormais disparue. L'Homme, aussi vulnérable soit-il, a toujours su laisser son empreinte sur le monde, pour que son passage perdure, son apprentissage subsiste, dans cette quête inavouée d'expliquer l'inexprimable. Aurais-je assez de temps pour contribuer moi-même à cette tradition ?

Le regard perdu dans les volutes diaphanes qui valsaient lentement au-dessus de nous, je pensais à cet avenir évanescent qui me tendait les bras. J'avais beau tenter de fuir pour m'en éloigner, chaque quinte de toux me rappelait inexorablement à lui. L'étreinte amicale de Ismaïl fut, à ce moment précis, bienvenue. Il avait compris, à nouveau, que ce voyage commençait à éveiller en moi des sentiments que j'aurais voulu taire encore un peu plus. J'eus beaucoup de difficulté à me séparer du réconfort que me procurait notre proximité, et pourtant je le devais. Aucune attache, c'était ma promesse envers moi-même, un accord silencieux entre nous.

Nous pourrions poser nos valises à Aguas Caliente, tu profiterais des sources chaudes et d'un repos bien mérité, suggéra-t-il, inquiet.

Je n'ai plus ce luxe Ismaïl...

Il avait posé ses yeux noisettes dans les miens, avec un mélange d'émotions qui révélaient son état. De ses doigts fébriles, il avait glissé l'une de mes mèches derrière mes oreilles et avec la plus grande des délicatesses, il m'avait murmuré :

Arrête de fuir, Catherine, le temps n'est pas ton allié, mais moi, je suis là, et je resterai jusqu'à ce que ton étincelle rejoigne le firmament.

*

Une larme glissa le long de ses joues.

Si Fanny avait bien compris que l'auteure avait entrepris ces aventures comme ultime étape de sa vie, elle ne s'attendait pas à tant d'amour, de compréhension, de soutien de la part de son compagnon de route. Catherine n'était plus seule dans son combat, et cela fit naître un sentiment oppressant dans le cœur de la trentenaire : la vie est courte et chaque instant mérite notre attention, d'être vécu avec intensité avant que la lumière ne nous quitte.

Dans l'allée centrale de l'appareil, les voyageurs s'impatientaient, agglutinés les uns derrière les autres, pressés de descendre pour rejoindre leur famille. Fanny détourna son regard de la marée humaine, songeant à la solitude qui l'attendait sagement dans son appartement, non sans amertume. Elle balaya rapidement cette sensation, se promettant d'y réfléchir prochainement. Un plan commençait à prendre forme dans son esprit, timide et incertain, mais présent.

De l'autre côté du hublot, les dernières lueurs du jour peignaient l'horizon d'un camaïeu orangé, rappelant les couchers de soleil d'Afrique du Sud. Elle posa son regard sur le livre qu'elle tenait encore entre ses doigts, puis sourit à l'éventualité qui s'imposait de nouveau à elle. Elle attrapa malicieusement le marque-page qui ne la quittait plus puis ferma les paupières un instant. Après, quelques tours dans le vide, son doigt se posa sur l'une des coordonnées griffonnées sur le bout de papier cartonné. Ses prunelles azurées dévièrent vers le nom qu'elle avait ajouté au crayon à papier.

Une ville. Un mystère. Un prochain voyage.

Un sourire radieux flotta sur ses lèvres.

*

Comme elle l'avait imaginé, Fanny retrouva le silence glacial de son appartement. Les veilleuses des immeubles attenants illuminaient les murs de son salon plongé dans la pénombre dévoilant les quelques cartons qu'elle avait déménagé d'Embruns, lors de son dernier voyage. Ils demeuraient là, dans l'attente qu'elle ose les ranger, leur trouver une place dans sa nouvelle vie. Elle se promit de s'y atteler entre deux bâillements.

Il était tard et Fanny n'avait qu'une hâte : retrouver la douceur de ses draps et rêver de cet ailleurs qu'elle avait tant apprécié, de ce que ce voyage avait réveillé en elle.

Les images apparaissaient tels des spectres dansant les uns derrière les autres dans le fil de ses pensées, laissant un goût d'inachevé au bord des lèvres. Pendant une semaine, elle s'était sentie aussi libre que Catherine, l'auteure de son livre coup de cœur, à ceci près que les aléas de la vie ne pesaient pas sur ses épaules. Il lui avait semblé que les fils du destin se tissaient lentement devant elle, et qu'il ne lui fallait qu'une petite dose de courage pour oser s'y aventurer tel un funambule audacieux.

Cette nuit-là, un vent chaleureux vint frissonner dans les allées fantasques de ses songes, lui offrant la sérénité tant espérée. Cette nuit-là, elle s'était endormie, quiète, sans se soucier de ce que les lendemains lui réservaient.

Aux premières lueurs du jour, Fanny s'était éveillée pleine de vitalité. Enfilant son jogging et ses baskets, elle rabattit sa capuche sur sa tête et se dirigea vers le parc pour une session d'entrainement. Elle redoublait d'une énergie nouvelle, nourrie par ses récentes aventures à l'autre bout du monde. Les écouteurs en place, elle se laissait bercer par les tonalités vibrantes de Ben Mazué, un sourire radieux, l'un de ceux que même le mauvais temps n'aurait su lui ôter.

Malgré un printemps bien entamé, le ciel était chargé d'une mauvaise humeur qui se fondait avec aisance dans le décor grisâtre de la ville. Autour d'elle, les visages fermés suintaient la tristesse, l'austérité. Fanny rompit le charme, foulant le bitume délavé un sourire lumineux fiché sur ses lèvres. Elle respirait la sérénité, et savourait ce nouvel élan dans sa vie.

En bifurquant vers l'entrée du parc Monceau, elle se sentit à l'aise, comme si ces lieux, si familiers, lui appartenaient. Ses yeux dévièrent vers ce banc, là où elle avait trouvé son nouveau compagnon de route, cet objet précieux qui avait ouvert une brèche en elle.

Elle continua son jogging à petites foulées repensant à celui qui avait fait naître cette passion dans sa vie. C'était au collège. À cette période, sa mère avait quitté la maison des Coste, à tout jamais, et ses habitants s'étaient éteint à petit feu, laissant une empreinte de souffrance dans les couloirs fantomatiques de la demeure familiale.

Cette tristesse avait fait surgir une rage intérieure que Maxime ne pouvait plus contenir, il devait l'extérioriser. Canaliser sa peine avec autant d'ardeur qu'il dirigeait ses affaires. C'est ainsi qu'une toute nouvelle tradition s'était imposée dans leur monde. Fanny accéléra le rythme, sentant son cœur tambouriner un peu plus fort sous l'effort mais également sous l'ébullition de ses pensées. Chaque foulée la guidait dans les méandres de son passé, à ces samedis matin où son père les tirait du sommeil pour un entraînement digne d'un stage commando. Seul Mathis y avait échappé, les premières années.

Le froid mordant des premières lueurs du jour, les pas craquant sur le gravier humide, la voix autoritaire de Maxime brisant le silence d'une forêt encore endormie.

— Plus vite, Fanny. Tu n'irais nulle pas en traînant ainsi !

Elle n'avait que quinze ans. Trop jeune pour comprendre que cette activité familiale n'était qu'un exutoire mais également une manière de garder le contrôle sur ses enfants.

Fanny sentit une vague glacée lui remonter l'échine, comme si le vent du passé soufflait à nouveau sur sa nuque.

Trop jeune pour comprendre, mais désormais, elle comprenait. Elle savait ou tout du moins que Maxime prenait un plaisir malsain à les faire souffrir.

Bien qu'elle avait essayé de se soustraire à l'oppression parentale, chaque foulée avait le goût du passé, de cette emprise invisible, de cette autorité déguisé en discipline de vie.

Il n'avait jamais laissé place à l'épanouissement et ce constat lui grignotait les entrailles petit à petit. Elle finit par ralentir, ses muscles tendus, son souffle saccadé. Une douleur lui tirailla le flanc, en écho à toutes ces fois où elle luttait pour ne pas flancher sous le regard intransigeant de son père.

Sauf que cette fois, elle refusait de laisser la peur dicter ses choix.

Romain avait réveillé en elle une détermination. Elle ne pouvait pas fuir éternellement, se réfugier derrière des excuses silencieuses. Maxime n'allait pas disparaître simplement parce qu'elle détournait les yeux.

D'un geste brusque, elle tira son téléphone de sa poche. Ses doigts tremblaient légèrement alors qu'elle ouvrait sa messagerie. Maxime. Son nom, à lui seul, suffisait à lui nouer l'estomac. Mais aujourd'hui, c'était elle qui imposait les règles.

Elle tapa sans hésitation :

"On doit parler. Je serai à Embrun Vendredi."

L'écran s'illumina quelques secondes après dévoilant une réponse immédiate. Fanny resta interdite, les yeux rivés sur le message de son père, une sensation vertigineuse la prenant à la gorge.

Elle venait de déclencher une tempête.

Une larme perla le long de sa joue, chaude contre sa peau glacée. Elle allait devoir l'affronter après 10 années de fuite. Il était temps de confronter Maxime.

— Vous allez bien ?

Une voix l'arracha à ses pensées. Elle releva les yeux et croisa ce regard qui ne lui était pas inconnu. Un mélange de douceur et d'apaisement qui suffit à calmer les élans de cœur.

Lui. Le promeneur de chiens.

Elle se souvenait de lui, de leur rencontre, ce même jour où elle avait retrouvé le goût de la lecture, où elle s'était assise sur ce banc pour retrouver une passion étouffée par le poids des années.

Toujours vêtu de sa veste en laine sombre, son allure posée contrastait avec le tumulte qui bouillonnait en elle.

Elle esquissa un léger sourire puis s'accroupit au niveau du golden retriever au bout de la laisse pour lui déposer une caresse sur la tête. L'animal remua la queue, bienheureux.

Fanny hésita un instant à répondre, puis hocha la tête :

— Oui. Enfin... je crois.

Il plongea son regard dans le sien, sans insister, puis esquissa un sourire à peine perceptible.

— Il y a des jours où il suffit juste d'y croire un peu.

Le chien s'approcha, et sans prévenir, lui lécha la joue. Surprise, elle laissa échapper un léger rire. Un instant suspendu, une brèche lumineuse dans son chaos intérieur.

Peut-être qu'il avait raison, Peut-être que tout commençait par là. Juste y croire.

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