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Plus la fin de semaine approchait, plus l'appréhension de la confrontation avec son père lui tordait les entrailles. Sur le moment, elle n'avait pas maîtrisé son geste et le message était parti. Mais, en y songeant à nouveau, chaque jour, se repassant la cassette de son passé, elle comprenait qu'elle venait de frapper à la porte du loup... et qu'il n'en ferait qu'une bouchée.
Maryam, qui avait senti son trouble, tenta de lui changer les idées. Elle lui proposa plusieurs sorties que Fanny déclina avec politesse, trop absorbée par la manière dont elle allait pouvoir affronter son père. Leur dernier échange concret s'était soldé par un départ pour la capitale, un exil qui l'avait éloignée de ses frères, de Bérénice, des souvenirs de sa mère. Les premiers mois passés sur Paris furent difficiles. Elle avait choisi une telle situation mais le retour en arrière était impossible. Jamais. Elle l'avait fait pour elle, mais surtout pour Lucas. Il méritait d'être heureux, lui plus que n'importe qui.
Leur relation était si fusionnelle que souvent , même à distance, l'un pouvait ressentir les humeurs de l'autre. Mais Lucas était le plus empathique des deux et le voir subir sa propre souffrance était un fardeau que Fanny avait du mal à porter. Plus les années passaient, plus l'oppression psychologique exercée par Maxime s'intensifiait. Fanny se terrait de plus en plus dans le silence de ses pensées exiguës, là où Maxime ne pouvait pas l'atteindre. Pas complètement. L'acharnement de son père l'usait jour après jour. Il étouffait ses espoirs, bridait ses ambitions. Elle n'était qu'un pantin désarticulé, à la merci de son géniteur, maitre de son avenir et de ses moindres faits et gestes. Puis, un jour, Elle comprit. Il ne voulait pas seulement la contrôler. il voulait la garder à ses côtés, se nourrir de sa tristesse, l'enfermer dans sa propre détresse.
Elle n'était pas heureuse. Et elle ne se souvenait plus de ces moments de complicité, ces bonheurs simples partagés aux côtés de son père, ni de ses frères. Tout se mélangeait, se diluait au fur et à mesure des tortures psychologiques. Elle avait beau essayer de trouver une explication rationnelle à cette folie, ses pensées s'échouaient puis disparaissaient comme l'écume délaissée par sa mer.
Alors, une dispute éclata. Des mots tranchants. Une porte qui claque.
Puis, le silence.
Dix ans de silence.
*
Lorsqu'elles étaient rentrées de leur pause déjeuner, Fanny et Maryam pensaient passer les dernières heures avant le weekend à travailler sur le projet de développement à l'international, utilisant les compétences de chacune pour faire rayonner l'entreprise sur les réseaux sociaux. Maryam avait eu de nombreuses idées en évoquant une présence quotidienne sur les plate-formes plébiscitées, l'animation graphique sous forme de bande-dessinée ainsi qu'un projet beaucoup plus ambitieux mettant en scène l'ensemble des employés du groupe. Maryam avait toujours rêvé d'initier un flash mob, un genre de rassemblement surprenant où clients et employés seraient réunis dans une chorégraphie surprenante, grandeur nature. Un rêve pour lequel Fanny venait de laisser une fenêtre ouverte. Mais lorsque les portes de l'ascenseur se refermèrent derrière elle, l'open space était devenu aussi silencieux qu'une messe mortuaire, avec son lot de regard en coin et de chuchotements intrigants. Les employés groupés çà et là rejoignirent leur bureau à la hâte en apercevant Fanny, ce qui fit naître une certaine inquiétude dans le cœur de la jeune femme.
— C'est moi où tout le monde me dévisage étrangement ? murmura-t-elle à son amie qui constatait la scène avec la même interrogation.
Maryam n'eut pas le temps de répondre que Alexis Ramirez hélait Fanny à l'autre bout de l'open space.
Fanny fit une moue perplexe avant d'abandonner sa collègue, la tension monta d'un cran, s'ajoutant à toute celle qu'elle avait accumulé depuis le message envoyé à son père. Que pouvait-il bien se passer ?
À chacun de ses pas, Fanny osait une oeillade orageuse à ses collègues qui la scrutait du coin de l'œil. Elle commença à emmêler mille et uns scenarii, tentant d'anticiper ses échanges avec son directeur. Rien de concret n'émergea si ce n'est peut-être les échanges qu'elle avait eu au Caire, lors du salon professionnel. Serait-il possible qu'il en ait eu vent ? Les battements de son cœur s'intensifièrent. Pas maintenant. Elle n'était pas prête. Les jambes fébriles, elle parvint au bureau d'Alexis avec hésitation, mais les centaines de yeux rivés derrière elle, l'empêchait étrangement de faire demi-tour.
— Entrez, Fanny.
Son ton, posé, traduisait un sentiment d'apaisement, une émotion contraire à celles qui envahissaient son esprit.
— Monsieur Ramirez, répliqua-t-elle, impatiente.
— Fermez la porte, je vous prie.
Fanny s'exécuta. Elle referma la porte derrière elle dans un claquement feutré. L'atmosphère apaisante du bureau de son directeur contrastait avec l'agitation silencieuse qui régnait dans l’open space. Pourtant, une étrange tension flottait dans l’air, comme une tempête en suspens.
— Prenez place, Fanny.
Elle hésita un instant. Lors de leurs entrevues, habituellement bien plus animées, Fanny restait toujours debout. Par manque de temps, ou peut-être parce qu'elle refusait de s'attarder sur ce qu'elle s'interdisait d'apprécier.
Elle finit par obtempérer, croisant ses mains sur ses genoux pour masquer le tremblement léger qui les agitait.
Alexis prit une profonde inspiration, comme s’il cherchait à peser ses mots.
— Ce que j’ai à vous annoncer ne concerne pas le travail. Pas directement, du moins.
Fanny fronça imperceptiblement les sourcils.
— C'est au sujet de Monsieur Hollande.
Un frisson la parcourut.
— Qu'y a-t-il ?
— Il a été transporté à l'hôpital hier soir. Son état semble grave. Il est en soins intensifs.
Fanny sentit son souffle se suspendre.
Roger Hollande. Son mentor, son modèle, un père. Celui qui lui avait promis de reprendre les rênes du service avant de le lui arracher à la dernière minute, la propulsant dans une amère désillusion. Mais aussi celui qui lui avait tout appris, qui l’avait guidée, pas à pas, au tout début de sa carrière. Pendant longtemps, il avait remplacé cette figure paternelle inexistante, par son attitude bienveillante.
Son cœur se serra.
— Qu’est-ce qu’il a ? parvint-elle à articuler.
— Je n'ai pas plus d'informations, pour le moment. Le comité de direction m'a prévenu il y a une bonne heure.
Fanny baissa les yeux. Une vague d’émotions contradictoires l’envahit. Colère, tristesse, regret… et surtout, un pincement terrible au creux du ventre. Malgré la trahison, une partie d’elle ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter.
— J’ai pensé que vous aimeriez le savoir, ajouta Alexis d’une voix plus douce.
Fanny hocha la tête, incapable de prononcer un mot de plus.
Il lui fallut un instant pour rassembler ses pensées.
Roger Hollande...
Elle ne pensait plus avoir de ses nouvelles, et s'en était accommodée. Pourtant, l'inquiétude prit le pas et dans un accord silencieux entre eux, elle rejoignit son bureau, attrapa son sac et sa gabardine, direction l'hôpital Cochin.
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