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Aussi cruel que l'idée soit, Fanny songea un instant que l'hospitalisation de Roger Hollande était venue à point nommé, lui évitant un voyage fort déplaisant vers Embrun.
Elle avait passé le weekend entier au chevet de son ancien directeur, à scruter l'écran des constantes dans l'espoir infime qu'il se réveille mais rien n'y faisait, il demeurait plongé dans un coma qu'il avait lui-même provoqué. Selon les médecins, Roger aurait tenté de mettre fin à ses jours en mêlant médicaments et boissons alcoolisées, un cocktail fatal qu'il semblait avoir prémédité. Elle peinait à comprendre. L'homme qu'elle connaissait avait plus d'assurance, plus de panache pour affronter les tempêtes. Il avait toujours navigué à contre-courant, bravant les doutes et les aléas de la vie avec arrogance. Cette fragilité soudaine, ce gouffre dans lequel il avait chuté, la déroutait. L'avait-elle vraiment connu ?
Une part d'ombre flottait autour de lui, insaisissable. Peut-être avait-elle toujours été là, dissimulée par son charisme et ses sourires bienveillants. Désormais, il gisait là, réduit à une silhouette inerte, et Fanny se demandait combien de masques son mentor avait-il portés.
Elle ne put se résoudre à le laisser seul. Ni femme, ni enfant. Il ne laissait derrière lui que des relations éphémères et des souvenirs épars. Il préférait l'ivresse des instants volés à la construction patiente d'un avenir stable. À force de fuir la compagnie, il avait fini par se retrouver sans personne à qui se raccrocher face à l'adversité.
Et maintenant, il était là, suspendu entre la vie et la mort, avec à ses côtés, un bout de lui. Fanny.
Après toutes ces années, il ne lui restait que des amitiés fragiles, une retraite confortable et une ancienne collègue qu'il avait élevée comme une fille. Un lien qu'il avait pourtant rompu en la trahissant. Fanny refusa de repenser à leurs derniers échanges dans cette salle de séminaire, des paroles incisives et pourtant tout en retenue. Le silence qui suivit avait le goût des reproches que Fanny portait en elle.
Ce n'était ni le lieu ni le moment de ressasser les dernières semaines, éprouvantes mais curieusement libératrices qui avaient ponctué son existence. Cependant, plusieurs questions lui taraudaient l'esprit : comment avait-il bien pu passer à l'acte ? Était-ce la solitude ou bien un secret qu'il n'avait jamais osé avoué ? Elle espérait assouvir sa curiosité au plus vite, et cela dépendait du bon vouloir de Roger.
Elle se leva et s'étira, le corps endolori par les heures passées à ses côtés sur cette chaise inconfortable. Il lui fallait un café, et surtout s'éloigner de l'ambiance oppressante de cette chambre d'hôpital, noyée dans les murs jaunes canaris qui jouaient sur son humeur maussade. Dans le couloir, le fourmillement des infirmières et le bourdonnement des conversations médicales lui firent l'effet d'un retour à la réalité. L'esprit encore embrumé par toutes les réflexions liées à Roger, Fanny buta sur un charriot de ravitaillement, libérant un "ouille" qui fit sourire l'aide-soignant face à elle. Son téléphone se mit de nouveau à vibrer dans la poche de son jean, elle se décida à répondre aux messages reçus, ceux qu'elle avait délaissé durant tout le weekend. Elle en connaissait la provenance malheureusement. Fermer les yeux lui avait paru être une belle parade, cependant, elle ne pouvait pas fuir éternellement. Elle continua à avancer, répondant à son père tout en s'excusant de son absence, ce qui, elle le savait pertinemment, allait la conduire à essuyer les remarques acides de son père, dont chaque mot serait une lame affûtée contre sa conscience déjà fragile.
Après avoir pris plusieurs cafés dans l'enceinte du bâtiment, elle connaissait quasiment le chemin, à vol d'oiseau. En mois de cinq minutes, elle arriva à '^l'intersection mais alors qu'elle bifurquait, elle se trouva nez à nez avec Alexis Ramirez qui tenait deux gobelets cartonnés de café fumant entre les doigts. Il manqua de les renverser et commença à fulminer dans sa barbe de de ux jours lorsqu'il croisa le regard de sa collaboratrice, avec un intérêt tout particulier.
— Fanny ?
— Alexis ?
Il marqua un temps d'arrêt, avant de lui tendre l'un des gobelets qu'il tenait entre ses mains.
— C'est pour vous.
Elle le remercia avant de plonger son regard dans la noirceur du liquide qui, déjà, lui réchauffait les doigts.
— Que faites-vous ici ?
Son ton était calme et pourtant un air de reproche flottait au-dessus d'eux.
Alexis haussa les épaules, un sourire fantomatique dansant sur ses lèvres. Tandis qu’il sirotait lentement son café, Fanny en profitait pour le détailler comme si elle tentait de percer le mystère qui entourait son directeur, cet inconnu qui avait fait irruption dans sa vie, chamboulant toutes ses certitudes, brisant tout ce qu'elle avait construit et qui pourtant, suscitait bien trop son intérêt.
— Je suis venu m'enquérir de Ro... Monsieur Hollande, répondit-il finalement, d'une voix troublée.
Elle plissa les yeux, le regard perçant. Pourquoi Alexis se déplacerait-il pour une personne qu'il n'a côtoyé moins d'une semaine ? Était-il ainsi dans son quotidien, à s'inquiéter pour chaque âme qui croiserait sa route ? Elle n'en était pas sûre. Mais elle allait creuser pour en avoir le cœur net.
— À 00:46 ? l'interrogea-t-elle, une pointe de sarcasme dans le ton de sa voix, tout en fixant l'heure affichée sur son téléphone.
Il esquissa un léger sourire, passa sa main sur sa barbe naissante, puis détourna légèrement son regard, fixant un point derrière elle. Ce geste, presque imperceptible, fit naître une vague de doutes dans l’esprit de Fanny.
— Disons que… je passais dans le coin, ajouta-t-il, le ton volontairement vague.
Un silence lourd s’installa, flottant dans l’air comme l’arôme fort du café qui se mêlait à l’odeur aseptisée de l’hôpital. La trentenaire se demanda si elle devait insister et briser cette distance silencieuse qui s’était installée, ou si elle devait accepter ce moment suspendu, sans poser de questions, juste profiter de l’instant. Cependant, elle n'était pas aussi naïve, son intuition lui soufflait que la présence d'Alexis n'était pas anodine. Si ses réflexions prenaient le chemin de la certitude, il ne demeurait pas moins qu'elle avait besoin d'en connaître les raisons.
Est-ce qu’il était venu voir Roger ? Était-ce un hasard qu’il se trouve là, ou connaissait-il d’autres patients dans cet hôpital ? Ou bien était-il venu... pour elle ? Trop de questions sans réponse tournoyaient dans sa tête, mais elle n’osait les poser.
Pressentant que la suite de leurs échanges allait s'éterniser, Alexis l'invita à faire quelques pas dans la petite cour intérieure, ce qu'elle accepta bien volontiers, une envie de fuir les couloirs aseptisés et l'odeur de désinfectant qui emplissait ses narines. Deux jours à veiller Roger, à se nourrir des gâteaux du distributeur automatique et de l'incontournable soupe à la tomate lyophilisée avait suffi à épuiser ses dernières forces et engourdir son esprit tourmenté. Prendre l'air loin des bips-bips incessants des moniteurs lui feraient du bien. Dans la cour, l'air était plus vif encore. Saisissant. Mordant. Il emportait, en courant, les effluves des premières floraisons. Elle resserra sa gabardine dans l'espoir vain de se réchauffer puis planta son regard dans les jardins fleuris illuminés par quelques réverbères. Elle demeura un instant à songer aux roses et aux œillets, à leurs pétales délicats, aussi délicats qu'un battement de cœur. Et si celui de Roger décidait de cesser sa floraison. Elle n'aurait pas eu le temps de lui en vouloir, de lui reprocher tout ce qu'elle avait gardé au fond d'elle et surtout de comprendre les raisons qui l'avaient guidé à se faner ainsi. La tristesse s'imprima au coin de ses yeux.
Mais la présence d'Alexis à ses côtés lui fit ravaler sa peine en moins de temps qu'elle avait glissé sur elle.
C'est finalement Alexis qui brisa le silence qui s'était installé.
— Vous tenez le coup ?
— J’essaie, répondit-elle, la voix légèrement teintée de fatigue.
Elle expira profondément, comme si cette réponse suffisait à résumer tout ce qu’elle avait sur le cœur.
Elle observa un instant les traits tirés d'Alexis, Lui aussi était cerné, trahissant une fatigue profonde. Depuis quelques temps, elle avait noté qu'il était beaucoup plus surmené, épuisé par ses nouvelles fonctions, les nouveaux projets ou peut-être une vie personnelle bien remplie.
— Et vous, Alexis ? demanda-t-elle, curieuse, mais sans vouloir forcer le sujet.
Il la fixa intensément, comme si ces simples mots avaient suffi à percer la carapace qu'il s'était forgée. Il douta qu'elle puisse lire en lui comme dans un livre ouvert.
— Disons que j’ai connu mieux, lâcha-t-il tout en mesurant ses mots.
Encore une phrase énigmatique. Mais ce soir-là, Fanny n’avait pas l’énergie de jouer au détective. Trop épuisée, trop plongée dans ses propres tourments, elle se contenta de hocher la tête, sentant qu’elle n’en saurait pas plus pour le moment.
— Alors buvons à nos nuits sans sommeil, conclut-elle en levant légèrement son gobelet, un sourire las figé sur les lèvres.
Ils demeurèrent là, tous deux, perdu dans cet instant suspendu où seul le silence régnait en maître. Maître de leurs tourments, maître de leurs faiblesses, maîtres de leurs non-dits.
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