Chapitre 7.1 : Bérangen

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Bérangen ouvrit les yeux sur le soleil naissant. L'aube se levait sur la nature meurtrie, une terre calcinée dont les plaies suppuraient encore, laissant s'écouler une lave épaisse et fumante. La suie recouvrait le paysage devant lui jusqu'à la limite de sa vision. Autour de lui s'était déposée une fine couche de cendres, donnant une teinte lugubre à tout ce qu'elles recouvraient.
Il s'ébroua vivement dans l'eau du rivage. Le contact salé lui rafraîchit l'esprit et parut flouter les visions cauchemardesques dont son sommeil avait été rempli. Il avait encore rêvé de Clamart, comme chaque nuit depuis leur échappée de Teoxhùn. L'avait-il abandonné ? S'il avait eu plus de temps, Bérangen l'aurait sauvé, il en était certain. Izuqal les avait guidé, leur frayant une issue au milieu de tout ce chaos. Avait-elle fait en sorte qu'ils fussent obligés de laisser leur compagnon à son terrible sort, ou n'avaient-ils réellement pas eu le choix ? Bérangen soupira en pensant que son rôle avait été dérisoirement inutile. Cette sensation qu'il avait ressentie alors qu'il avait tenté de libérer son ami… de se remémorer cet instant, il en éprouvait encore cette douleur, incisive comme du verre, pernicieuse comme du venin.
Bérangen frissonna. Sentant le poids d'un regard, il se retourna et surpris Izuqal, à quelques pas de lui, debout sur la grève. Couverte elle aussi de cendres, elle lui fit un petit signe de la main, puis entreprit de se laver le visage à genou. Bérangen l'observa sans bouger. Dès leur rencontre, et malgré la gravité des derniers évènements survenus, il avait été immédiatement subjugué par cette femme. Il ne parvenait pas à cacher l'émoi qui le traversait lorsqu'il surprenait les courbes voluptueuses de son corps, dévoilées inopinément par ses gestes gracieux. Sa beauté transparaissait dans sa voix, dans son regard, dans ses cheveux et — il aurait juré l'avoir senti parmi les effluves tropicales de la jungle — dans le parfum de sa peau satinée. Il savait désormais pourquoi pendant toute sa vie, il avait trouvé que les femmes qu'il rencontrait étaient d'une fadeur indicible. En réalité, il n'avait jamais rencontré de femme telle qu'Izuqal.
Ne souhaitant pas l'importuner durant sa toilette sommaire par son indiscrétion, Bérangen sortit de l'eau et entreprit de rassembler de quoi se nourrir avant leur départ. Mais alors même qu'il franchit l'orée de la palmeraie bordant la plage, l'image d'Izuqal ne parvenait pas à quitter son esprit. Les motifs étranges des tatouages ornant ses bras musclés dansaient dans son imagination, donnant vie à des pensées angoissantes. Bérangen secoua la tête, se focalisant sur sa tâche, chassant le doute qu'instillait sa présence auprès d'eux.
Après tout, elle était aussi issue de ce peuple sauvage et primitif. Elle en partageait les valeurs, les traditions et les croyances. Sa bonne volonté n'avait pas convaincu Bérangen, bien qu'il n'ait rien à lui reprocher pour le moment. Elle les avait aidé jusqu'à maintenant, mais pour quelle raison ? Bérangen avait appris depuis bien longtemps que rien n'est jamais gratuit, que les services rendus, aussi désintéressés soient-ils, finissaient toujours par devenir payant.
Quel sera donc son prix ? pensa-t-il. Le voyage à Teoxhùn nous a coûté la vie de Clamart, quel sera le sien pour notre survie ?
Il repéra rapidement un coin où les larves grasses de scarabée-lune proliféraient. Il en ramassa deux bonnes douzaines, se remémorant avec un sentiment étrange qu'en d'autres temps, Taruknakhan lui avait appris à trouver facilement cette nourriture riche. Ce même Taruknakhan qui avait exterminé toute la population de Mazhanel et qui les pourchassait à présent sans relâche. Frissonnant à cette idée, il se hâta, ramassant prestement un gros haricot-pâte, ainsi qu'une grosse poignée de noix vert-de-gris.
Revenant sur ses pas, il s'aperçut que Valyrei et Adelind s'étaient réveillés à leur tour. Avec l'aide d'Izuqal, ils n'avaient pas perdu leur temps : utilisant les fournitures trouvées dans le fond de la pirogue, ils avaient péché une dizaine de petits poissons. Leur cuisson répandait une odeur plaisante qui éveillait l'appétit. Bérangen leur fit signe.
Autour du feu, Izuqal annonça la suite des évènements.
— Il nous faut surveiller la marée. Quand la mer se retirera, nous partirons et profiterons du courant. Il sera puissant et dangereux.
— Le danger, ça devient une habitude, on dirait, ironisa Valyrei en avalant trois larves.
Adelind roula des yeux.
— Mais ce ne sera pas aussi dangereux que notre sortie de l'estuaire, continua la métisse calmement. Là-bas, la mer Trompeuse se change en océan. Si on ne prend pas garde, le courant nous emmènera au loin, sans espoir de retour.
Bérangen se tourna vers la mer et inspecta le littoral : la batture était presque entièrement couverte.
— Le soleil n'atteindra pas son zénith que la marée commencera à descendre, conclut-il.
— Alors, préparons-nous du mieux que nous pouvons, déclara Valyrei. Ne ne savons ni combien de temps notre périple en pirogue va durer, ni ce que nous pourrons nous procurer à manger une fois débarqués sur la prochaine rive… si nous arrivons à la rejoindre.
Sur ces directives peu engageantes, le groupe s'affaira à organiser au mieux son départ. Bérangen stocka une belle provision de larves et de baies, pendant qu'Adelind rapiéçait du mieux qu'elle pût leurs vêtements, réduits à l'état de haillons pour la plupart d'entre eux. Puis l'heure fatidique arriva, la mer Trompeuse retira peu à peu ses eaux de l'estuaire. Tous embarquèrent, chacun poussant l'embarcation des Otoyas vers le reflux, chacun se saisissant de sa pagaie pour se diriger vers le détroit. Bérangen sentit la puissance de la marée opérer : l'eau paraissait aspirée par une force incroyable, entraînant l'esquif à une vitesse folle. Au calme des flots de la veille avait succédé une onde vive et turbulente. Le paysage défilait si vite que les coups d'aviron ne visait plus qu'à stabiliser leur cavalcade et à maintenir leur cap dans le tumulte. Des deux côtes de la mer, la jungle devenait floue, d'un vert uniforme. La nature dévastée des alentours de Mazhanel s'éloignait également de leur position, se réduisant à une tache noire noyée dans les nuages bas.
Le soleil sur sa peau était vif, les embruns lui fouettaient le visage. Jamais depuis le début de leurs aventures Bérangen ne fut si satisfait de quitter la moiteur obscure de la jungle. Malgré la fatigue et les afflictions, le grand air lui fut une félicité. Il percevait l'effort fourni pour cette escapade comme un bienfaisant répit, comme une purge de toutes ses idées sombres grâce à cet effort salutaire.
Ils maintinrent l'allure ainsi toute la journée durant, se relayant à tour de rôle pour éviter l'épuisement. Durant l'une de ces pauses, Bérangen se rendit compte à quel point ils avançaient rapidement. Les traces d'incendie avaient totalement disparues de la rive occidentale. La végétation avait en outre également changé. Moins dense, elle laissait place à des arbres fruitiers et à des buissons aux fleurs multicolores. Un troupeau d'urodals sauvages barbotait tranquillement dans une mare saumâtre, leur peau couverte de boue luisant au soleil. Le relief était en outre moins accidenté : en dehors de la grève qui plongeait en une plage escarpée vers la mer, se dessinait au loin un plaine abritant de petits vallons, noyés dans des nuages cotonneux.
— Nous arrivons, tenez-vous bien ! exhorta Izuqal, brisant la silencieuse concentration qui s'était installée à bord.
— C'est l'embouchure ? demanda Valyrei.
— C'est le Cenfor Anwen, le grand océan, acquiesça Adelind. Celui qui baigne toutes les terres.
Le Cenfor Anwen, songea Bérangen. Une étendue d'eau infinie regroupant les mystères les plus insolubles et les dangers les plus effrayants. Comme si Taruknakhan, les Sentinelles de Teoxhùn, Krantha, et Makhura elle-même ne présentaient pas de menaces suffisantes !
Ils manœuvrèrent à l'est, tentant de longer le trait de côte tout en profitant au mieux des courants tidaux. Au loin, Bérangen aperçut des remous : la rencontre des eaux se faisait avec une violence stupéfiante. Malgré cette apparente agitation, les deux étendues ne se mêlaient pas : l'une boueuse et vive côtoyait l'autre calme et claire, sans qu'aucune des deux ne domine. Les tourbillons emportaient les débris charriés par la mer Trompeuse.
Il leur fallait traverser cette barrière naturelle en rasant au plus près les hautfonds, là où ces lames de fond étaient les plus faibles. Malgré tout, il leur fallut pagayer avec force pour extraire leur embarcation de ces courants tentant de les happer, comme autant de tentacules d'une pieuvre invisible s'acharnant à les capturer. Leurs efforts finirent par payer, car ils s'extirpèrent de ces courants en peu de temps.
— Et voilà ! Une vraie promenade de santé ! s'amusa Valyrei.
Mais alors qu'il fanfaronnait, une secousse brutale le fit basculer en avant. Il s'étala de tout son long, sa tête heurtant le dos d'Adelind qui s'écria :
— Bon sang Valyrei !
Izuqal, en tête du navire, se retourna.
— À ta place, vite !
La peur inhabituelle dans la voix de la métisse makhue fit frémir le groupe. Valyrei regagna son poste, puis paniqua :
— Ma pagaie !
À la surface de l'eau, la rame de bois de palme s'éloignait rapidement dans la direction opposée à leur trajectoire. Valyrei poussa un cri d'impuissance et de frustration.
Quel imbécile ! s'indigna Bérangen.
Mais bien vite, ses pensées changèrent de nature. Privée d'un rameur, la pirogue perdait en vitesse alors même qu'elle devait lutter contre un courant grandissant. Bérangen constata avec angoisse que la rive s'éloignait brusquement. L'embarcation était en prise à un fort reflux. S'ils ne réagissaient pas, ils seraient rejetés au large, à la merci de la houle fracassante où leur esquif n'aurait pas la moindre chance.
— Adelind, donne-moi ta pagaie ! beugla Valyrei.
Elle se retourna et le foudroya du regard.
— Si on ne s'en sort pas, je te jure que je te noierai moi-même ! siffla-t-elle en la lui tendant.
— Ramez vite et fort ! intima Izuqal.
Bérangen, Valyrei et Izuqal se cramponnèrent à leur aviron et battirent ensemble la surface de l'eau. Des gerbes d'eau volaient sur les côtés, la pirogue était ballotée de tous bords. Ils étaient emmenés de force dans des eaux tourbillonnantes. Leurs efforts paraissaient vains.
— Continuez, ramez ensemble en même temps ! En cadence !
Il s'agissait cette fois d'Adelind. Elle se mit à frapper le bord de la pirogue du plat de la main à intervalle régulier. Bérangen comprit tout de suite. Les galères de son pays avançaient à la force des rameurs dont les efforts étaient rythmés et synchronisés grâce aux tambours.
— Ramez sur ses coups ! Écoutez Adelind ! hurla Bérangen du fond de la pirogue.
Valyrei et Izuqal comprirent à leur tour. Leur acharnement désormais guidés par les battements répétés d'Adelind, la propulsion de leur embarcation gagna en efficacité. Leur recul ralentit progressivement, puis, lentement, Bérangen sentit qu'ils avançaient à nouveau. La lutte contre les eaux était acharnée ; chaque minute passée à combattre la marée inéluctable avait un coût dont leur corps éreinté ne pouvait s'affranchir éternellement. Les crampes commencèrent à parcourir le dos de Bérangen, s'insinuant dans sa jambe, puis remontant le long de son épaule. Il ne tarda pas à sentir son bras s'ankyloser à son tour. Sentant qu'il ne pourrait plus tenir, il appela devant lui :
— Adelind ! Prends la mienne, je ne peux plus…
Dans un dernier effort, il lança sa rame par dessus Valyrei. Adelind se retourna et l'attrapa adroitement, abandonnant son poste pour aider à la manœuvre. Bérangen retomba à genoux, et, malgré son essoufflement et ses muscles endoloris, il se mit à frapper le canot à son tour en cadence. De ses yeux embués par la fatigue, il constata qu'Adelind ne restait pas inactive. Au contraire, elle redoublait d'effort, arcboutée sur son aviron.
Finalement, le courant faiblit et la pirogue se fraya un chemin sur des eaux plus sereines, où seuls le clapotis des vagues venait troubler la respiration bruyante des quatre membres du groupe reprenant leur souffle.
— Nous… nous en sommes sortis ? hasarda Adelind.
— Oui, répondit simplement Izuqal. Nous allons pouvoir atteindre la plage à cet endroit, là-bas.
Elle désigna de la main le trait de côte qui se dessinait. Contrairement à la rive occidentale, le relief de la rive orientale se révélait bien plus accidenté. Tel un mur noir haut de plusieurs dizaines d'hommes, une falaise basaltique se dressait devant eux, comme surgissant du néant comme une vague pétrifiée. En se rapprochant, le détail de la paroi fut saisissant : comme un million de tubes d'un orgue infini, des colonnes géométriques tapissaient l'escarpement jusqu'à se noyer dans les brumes naissantes. Le sommet du relief n'était pas visible, mais il était certainement impossible pour eux de l'escalader sans matériel adéquat.
— Nous allons passer par la plage ? demanda Bérangen.
— Oui, il y a un chemin cérémoniel qui longe la côte jusqu'à la Gueule de Cendre. C'est notre route.
— Espérons qu'il soit aussi peu utilisé qu'il est difficile d'accès, ajouta Valyrei.
Le groupe passa presque plus de temps à rejoindre le sable de la grève qu'il n'en avait passé à se battre contre la marée. Les quatre compagnons posèrent enfin pied à terre alors que naissaient les premières étoiles dans le ciel du crépuscule. La rive se noyait dans la brume montante, froide et peu rassurante.
— Montons sur cette butte, montra Valyrei. Nous pourrons hisser le campement et nous reposer à l'abri.
Sa proposition ne souffrit d'aucune contestation, tant l'épuisement avait gagné chaque fibre du corps de chacun. La chaleur du feu de camp ne fit que permettre aux muscles endoloris de se relâcher et ainsi, une fois un repas sommaire avalé, tous sombrèrent dans un sommeil profond, bercé par le ressac cristallin du Cenfor Anwen.

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