LA MÉMOIRE DU MENEUR DE JEU SUR LA LIGNE DES LANCERS FRANCS
ÇA AVAIT COMMENCÉ AVEC LE BUZZER DES LOUPS, le meneur complètement fou, sa bouche grande ouverte sur la vidéocassette, ses dents toutes scintillantes de l’analogique, la caméra qu’il saisissait de ses propres mains, un petit caméscope qu’on pouvait serrer à pleines paumes, l’objectif comme au fond de sa gorge, sa langue rouge et gonflée, sa salive, puis ça reculait, le propriétaire qui tirait son appareil, et alors on voyait ses compagnons lui courir après, le chasser comme s’ils voulaient l’attraper, l’enfermer, sa folie qu’il fallait saisir, un risque d’effondrement, la magie qui se perdait si on ne la touchait pas et tous ces gamins de quinze seize ans qui lui couraient après, enragés, la maladie contagieuse du héros, le parquet sonnant et trébuchant et les gradins aux poings gonflés et aux cœurs gros.
C’était, pensait Borisov, le point de bascule.
Il se tenait dans l’encadrure de la porte et regardait Paolina, ses mains qui caressaient son ventre, son haut légèrement remonté et sa peau tendue, la télévision en fond, son visage un peu refermé, concentré sur le film du soir, un mauvais film où un détective tapait ou se faisait taper une scène sur deux, des ruelles sombres et des pistolets cracheurs de feu, des échos de balles surréalistes et le méchant surgi hors de la brume. Il lui demanda de quoi ça parlait et Paolina répondit ne me dérange pas, ça a commencé depuis trop longtemps, je ne peux pas t’expliquer, et il resta dans l’encadrure de la porte, épaule contre le mur et Paolina qui caressait son ventre. Elle n’était pas énervée mais un autre aurait pu croire qu’elle l’était. Elle était juste comme ça, parfois, et alors il restait en dehors de la scène, hors-champ, pour que sa présence même ne perturbe pas le film, sans s’agacer ni se lasser de cette situation de figurant coupé. Il aimait ça, à vrai dire. Il aimait la regarder du coin de l’œil, cette façon de contracter sa mâchoire, ses lèvres un peu sèches et ses yeux écarquillés et qui balayaient l’écran, il aimait ça, cette intimité dérobée, et parfois elle le regardait elle aussi du coin de l’œil et il tournait la tête vers le poste et elle n’avait beau rien dire il savait, son soupir, ce jeu fuyant et installé entre eux deux, des règles tacites muettes inventées, celles des enfants sur les plages d’été, leurs voix emportés par le vent, leurs jeux éphémères qui se vivent en silence, ne se terminent qu’à l’automne, après le film, car toujours elle le laisserait revenir, le corps lourd comme brûlé de soleil, comme couvert de sel, la peau fragilisée, sur le canapé le contact ténu, sa tête contre son épaule, le corps redécouvert, les bouts des lèvres les bouts des doigts, la peau qui coule contre la peau, un instant plus beau encore que le film, celui de la vie réelle, suspendue jusqu’à ce qu’il faille se lever pour un verre d’eau ou pour se brosser les dents ou pour se mettre au lit — oui, ça lui plaisait, cette intimité qu’il scrutait et qui lui échappait, parce qu’il savait qu’il la retrouverait, qu’il s’y loverait toujours. Il savait, et ce savoir lui suffisait.
Le film se termina et Paolina dit que c’était un film stupide mais elle avait les yeux un peu humides. Il s’approcha à pas feutrés et se glissa délicatement sur le coussin et elle l’accueillit de ses bras cotonneux, ceux qui caressaient le ventre et ceux qui l’enlaçaient.
Ça commençait à l’adolescence et ça l’effrayait, ces erreurs du passé qui vous poursuivaient si longtemps, la bouche du meneur, la victoire célébrée.
Sa mère venait le dimanche et préparait le thé. Elles s’asseyaient au salon ou au balcon. Paolina disait parlez-moi de vous, quand vous étiez jeune mère, et elle parlait de tout ce qui ennuyait Paolina, des choses qui n’avaient rien à voir avec l’enfance, où Alexandre n’existait qu’au second plan, caché, à peine évoqué, sa mère qui aimait plus les divagations que l’essence des souvenirs, les cassettes qu’elle amenait et qu’elle enfonçait dans le lecteur et dont elle ne parlait pas, son œil accroché par des détails, par une connaissance, une maison décrépie, ah, la maison de l’oncle… ce genre d’histoires sans fin et Paolina qui s’étalait un peu plus profondément dans son siège, sans prendre conscience du danger, du point de bascule qui se déroulait sous ses yeux, sur l’écran de télévision, filmé dans un quatre-tiers plus réel que le réel.
Il ne l’avait revu que des années plus tard, dans une discothèque de Chiloé, avec une fille qui n’était pas sa copine. Il avait des dents en or mais parlait toujours la bouche grande ouverte, avec cette confiance qui ne l’avait pas quitté depuis le terrain de basketball et ce tir décisif, sa bouche grande ouverte qui hurlait Borisov ! depuis l’autre côté de la boîte, à travers la foule, ses dents, dorées et carrées dans la profonde noirceur de sa bouche, Borisov qui dansait comme au ralenti, ses bras contre son corps, serré, refermé, le Loup qu’il n’avait pas imaginé de toutes ces années, qu’il avait abandonné à l’après-match, à la plage, à l’océan où il s’était jeté, son corps porté par les vagues, son corps porté par la foule, le chanteur à la voix éraillé sur scène, les projecteurs bleu néon, comment avait-il pu le reconnaitre, le flair du Loup, peut-être, les odeurs de transpiration qui ne s’oubliaient jamais, Borisov !, Borisov porté par la foule, transporté par la voix suave et lyrique du chanteur, la main du Loup sur son épaule, mon con, ça fait si longtemps mon con, les yeux doucement ouverts, le corps qui prend conscience du corps, qui s’arrête de danser, se fige, se souvient d’une enfance dont il ne veut plus se souvenir, le Loup, qu’il voulait dire, le Loup, pourquoi t’es là, mais il ne disait rien, n’en avait pas besoin, les dents dorées et carrées capables de faire les questions les réponses, combien ça lui avait couté, ces dents, cette bouche ouverte pendant des heures, allongé, le bruit de la machine, et Borisov qui n’entendait plus que ça, le bruit étouffé d’au travers la porte de la salle d’attente, le patient qui ne parle pas ne crie pas, seule la machine qui fraise et qui troue et l’angoisse collée au corps : t’es le prochain, mon con, toi et ta bouche pourrie.
Ils s’étalèrent sur une banquette, le Loup sa copine et Borisov alignés face à la scène, le chanteur qui retirait sa veste et la jetait et tirait le pied de micro à lui, le batteur en sueur, le guitariste la tête en arrière, shooté, panorama large du groupe, le genre de banquette qu’on donnait aux gros clients, le Loup qui devait traîner dans des affaires pas nettes, ça ne l’étonnait pas. Le Loup demanda où était sa gonzesse et Borisov leva la tête et aperçut la Tatouée en train de danser avec leurs amis. Il dit qu’elle devait être au bar, qu’il la retrouverait plus tard.
Le Loup s’étira et la fille se jeta sur son torse, ses mains de chat qui allaient et venaient sous la chemise ouverte. Elle parlait doucement. Il n’arrivait pas à comprendre ce qu’elle disait, Liza ou Eliza, sa robe trop moulante qui lui gonflait les seins. Il la trouvait vulgaire et s’en voulait de la trouver vulgaire. De nouveau il se tourna vers la scène et trouva la Tatouée au premier rang, son visage qu’il devinait plus qu’il ne le voyait, avec le khôl et la sueur et une certaine joie de l’abandon. Le Loup commença à lui parler d’une histoire de paris sportifs, en béton qu’il disait, infaillible, et bien sûr tout ce qui était infaillible était illégal. Tu sais que je suis flic ? Il savait. C’était au cas où, au cas où il avait cessé d’être propre, et là-dessus il éclata de rire, ses dents dorées et qui scintillaient des lumières de la boîte.
Paolina voulait que sa mère parle de ce dont il ne parlait pas, Alexandre l’enfant, avec ses joies de l’enfance, ses traumas de l’enfance, le gamin sur son terrain de basket et qui enchainait les tirs à quarante-cinq, avec la planche, une astuce d’ancien et qu’il appréciait, le bruit du ballon sur le plexiglas, le panier qui vibrait, la certitude que, si le ballon touchait le coin noir de la planche, il rentrerait à coup sûr, que ça ne dépendait pas de l’arceau, légèrement penché légèrement ovale, ces arceaux de stades publics qui n’ont plus d’âge, non, ça ne dépendait alors que de ce point précis sur la planche, la rencontre des deux lignes noires, et c’était son entrainement fétiche, vingt ou trente tirs, parfois quarante quand la lancée était bonne, ça lui annonçait le match, s’il serait bon ou non, la mécanique réglée du tireur dans l’angle, et c’est comme ça que commençait la cassette, les gamins qui couraient d’un bout à l’autre du terrain et enchainaient les deux pas et les tirs à trois points, et lui, lent, cette lenteur qui l’avait toujours caractérisé, son geste mesuré, à essayer de comprendre la tuyauterie de son corps, de son épaule, son coude, son poignet plié et cette précision des genoux et des chevilles en extension, ses pieds à peine décollés, la pointe des baskets qui effleurait le sol, son corps qui le trahirait ou non pendant le match. Puis la caméra se tournait et on voyait le Loup remonter le terrain, dribbles entre les jambes, dans le dos, changements de rythme, un meneur dribbleur scoreur, un porteur de balle, pas vraiment un joueur d’équipe, déjà, ça l’emmerdait, de jouer avec lui, de courir derrière les écrans et de semer son défenseur et d’attendre dans son angle sans jamais recevoir la balle, le meneur qui rentrait dans la peinture et donnait un coup d’épaule et cherchait la faute.
Le match haché par les lancers francs.
Paolina s’enfonçait dans le fauteuil et sa mère divaguait sur le coach ou sur la mère d’un autre enfant, ça n’avait pas d’importance. Mais Paolina soudain se pencha en avant et pointa du doigt le petit garçon au fond et demanda si c’était Alexandre et Alexandre dans l’encadrure de la porte hocha la tête, oui, c’était lui, et Paolina sourit sans comprendre que le point de bascule se rapprochait, dans le coin de l’image, le ballon entre les jambes, le ballon dans le dos, hypnotisant, les doigts écartés du Loup sur la balle, ses doigts d’assassin et d’assassiné.
Elle se laissait aller liquide contre lui, comme toujours lorsqu’elle avait bu, sa manière de tanguer, de cogner leurs épaules et de se glisser contre lui pendant qu’il lui prenait le bras, le chemin de terre, je veux voir les vagues, juste un détour qu’il avait dit. Ils s’arrêtèrent sur un banc et il retira ses chaussures et s’agenouilla et l’aida à retirer les siennes, une paire dans chaque main, les chaussettes dans la poche, les orteils nus et qui s’avançaient sur le sable froid, la mer agitée, rauque et puissante.
Elle se laissait aller liquide contre lui et il sentait sa bouche se délier, les secrets qu’il n’avouait que tard dans la nuit, dans l’ivresse, je suis un autre, s’en souvenait-elle, de ce qu’il donnait de ce qu’il reprenait, la guerre, les compagnons, les vivants et les morts, y compris ceux d’un autre front, Uribe lentement descendu dans son cercueil, la bière en libation, l’estropié qui avait fini par chuter dans les escaliers, ne pas se relever, pas comme ça, et puis… et puis son identité qu’il avait un jour donnée, l’autre qui vivait à sa place, dans un pays proche ou lointain, il ne le savait pas, ne le saurait sûrement jamais, ou alors par hasard, un concours de circonstances, une piste qui amène à une piste qui amène à.
Liquide contre lui et les vagues qui allaient et venaient sur la plage, les rouleaux fracassés et les gouttelettes portées par le vent, ils auraient mieux fait de passer la soirée-là pensa-t-il, tous les deux, sur la plage ou au cinéma, dans l’obscurité, pas dans cette boîte de Chiloé, sous ces lumières stroboscopiques, cette foule, ces visages flashés taillés sculptés, le Loup qui avait surgi, il avait toujours senti que ça reviendrait, le passé, qu’il reviendrait d’une manière ou d’une autre, je l’ai vu, commençait le secret, je l’ai vu commettre un meurtre, Paolina qui se serrait contre lui, ses lèvres sèches et ses yeux humides, son cœur serré, cette empathie qu’elle avait toujours eu, même pour les mauvais détectives et les films poisseux.
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