II.

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ELLE SE PRÉSENTA UN MATIN AU POSTE, LIZA OU ELIZA. Elizabeth dit-elle clairement. Elle portait un jogging baggy et un de ces pulls larges crop-top, paradoxal, les épaules au chaud et le nombril à l’air, la fausse pierre bleutée dans le creux, aussi, sa manière de s’agiter sur la chaise, nerveuse, le visage qui reniflait, pardon disait-elle, ses grandes lunettes en métal, rondes et qui épousaient la courbe de ses larmes, les agrandissaient, comme des loupes sur sa tristesse, le Loup qui avait disparu. Disparu ? Oui, elle ne savait pas à qui se confier, le Loup, il était mêlé à, enfin, il comprenait, des affaires, il était la seule personne qu’elle connaissait, la seule qui soit propre précisa-t-elle, c’était le Loup qui lui avait dit, en sortant de la boîte, Borisov, le seul gars que je connaisse qui pisse pas là où il bouffe, tu comprends, Liz, si un jour tu as besoin d’un flic, c’est lui qu’il te faut, et ainsi, de nouveau, le Loup lui ramenait des problèmes, malgré toutes les années, assez d’années du moins pour pourrir toutes ses dents et les remplir d’or, pour creuser ce fossé entre le petit truand fortuné et le pauvre flic, oui, malgré tout ça les bas-fonds de l’enfance revenaient au galop, et avec elles les emmerdes, une phrase qui le poursuivrait toute sa vie.
Il l’emmena au bar. La table d’Uribe occupée, les serveuses qui avaient changé, ne le reconnaissaient pas, ne disaient pas comme d’habitude ?, seule la constance des portraits, les anciens propriétaires les légendes sportives et la moisissure, seules les dendrites un peu plus étendues, noires comme des pattes d’araignées noires et qui s’apprêtaient à saisir les clients. Ils s’assirent dans un coin sombre. Il dit à la fille de lui expliquer tout ce qu’elle savait, le visage qu’elle levait pour se moucher, son récit enrobé dans les toiles de la veuve noire.


Il pensait que le problème serait venu du Loup, ses petites affaires, ou juste de son comportement, enragé, toujours à grogner et à taillader le premier venu, le couteau qu’il gardait dans sa poche droite depuis ses quinze ans, mais le problème venait de la fille elle-même, Elizabeth. Ne serait-ce que traîner avec elle mettait Borisov dans de sales draps. La maitresse de Mickey Thompson. Le Mickey Thompson ? Le. À partir de là, tout le monde aurait pu vouloir la peau du Loup, Mickey, la femme de Mickey, les gardes de Mickey, tous ceux qui gravitaient dans la sphère du nabab, Mickey-le-promoteur, Mickey-le-producteur, Mickey-la-ville-dans-la-poche, le couteau du Loup qui n’aurait pas servi à grand-chose, sa tête en trophée, son corps au fond d’une décharge, voilà où il devait se trouver, elle n’avait pas besoin d’un détective, plutôt d’un ferrailleur, d’une pelleteuse et de quoi déterrer des kilomètres de déchets.
Elle voulait juste qu’il garde l’oreille ouverte. Ou l’œil. Elle ne se rappelait plus le proverbe. Le Loup avait bon fond, il ne fallait pas croire, mais Borisov croyait ce qu’il voyait, ce qu’il avait vu, après la victoire et le tir décisif, le souvenir du Loup qui prenait goût au sang. L’embouchure de la rivière ensanglantée.
Il hocha la tête.
Elle renifla, ses grandes boucles d’oreilles qui se balancèrent de gauche à droite, de droite à gauche, les plumes oscillantes comme des attrape-rêves dans le vent.


Comment se rapproche-t-on de Mickey Thompson ? Il y a deux chemins, celui du Loup et de la filouterie, les pères truands et leurs pères avant eux, et celui des filles à plumes, celles qui trainent sur les façades de Mickey Thompson, Thompson-cinéma, Thompson-voyage ou Thompson-proxénète, celles qui gravitent entre la scène et le fossé, oui, ces filles-là et qui sont toutes Elizabeth, Elizabeth Sonora ou une autre.
La fille du professeur Sonora ? celui-là même, stylo dans la poche et cravate à rayures bien nouée, jetée sur l’épaule quand il pissait ou qu’il écrivait, son carnet toujours sous le bras, un détail qui pouvait sembler futile mais crucial à l’histoire, le carnet de son père, son père le professeur de physique, les copies qu’il corrigeait en se mordant les lèvres, le nez à peine levé, quand il neigeait ou que le vent battait les érables, la salle de classe si froide, le radiateur électrique et le carnet de son père, le stylo qu’il sortait de sa poche et qu’il lui tendait, tiens, fais-moi des dessins, tiens, assieds-toi au fond de la classe, le privilège de la fille Sonora, et ainsi l’histoire, celle d’une fille à plumes qui se rêvait artiste, avait toujours voulu l’être, costumière ou peintre ou architecte, pas très douée mais artiste quand même, le professeur Sonora qui se penchait sur ses dessins et qui souriait, en coin, peu mais sincère, le professeur, le père, fier, son carnet prêté, confié aux hasards de l’enfance, entre les équations les lions et les fleurs qui venaient d’un bleu vif, pétales et crinières chevauchant les formules du temps et de l’espace, une mesure de la physique perturbée, oui, par-dessus les lignes rigides des mathématiques, par-dessus les ondes stationnaires et les équilibres instables, plus fort que tout, le rugissement des pissenlits, la physique pliée à l’imaginaire, poussée en marge, le carnet rempli à ras-bord, le carnet du père et de la fille, cet instant de suspens, partagé, à deux et à deux seuls, ce monde irréel où la physique se pliait aux rêves, juste un instant, en attendant Maman, sa voiture qui remontrait bientôt le parking de l’école, sa main qui s’agiterait à travers le pare-brise, viens Elizabeth, on rentre, le stylo rendu, remis dans la poche de chemise, viens ma chérie, ta mère est là, le sac sur l’épaule et le bisou sur le front, le moment fatidique des parents divorcés, le seul, aussi, avec son père, dans les bras de son père et cette salle de classe si froide, le petit radiateur, la fenêtre, l’automne l’hiver le printemps, les saisons à se rêver artiste, à perturber les notions du temps, le temps étiré de mille fleurs-félins-princesses…
Ensuite, l’histoire rattrapée, costumière sur un tournage Thompson-certifié, Mickey qui allait et venait en coulisses, son costume bien taillé et dont il époussetait constamment les épaules, les pellicules, la calvitie, le besoin de toujours regarder par-dessus son épaule, Mickey la frousse, Mickey le nabab, Mickey l’obsédé. Oui, Mickey était Mickey, un homme pas très beau mais d’influence, de charme aussi, un homme de foules fendues et de serveurs attentifs et de tables bien tirées, ça faisait partie du charme, bien sûr, les petites attentions et les gros cailloux, un vice qu’elle n’avait jamais eu, les diamants, mais qui payait le loyer et plus encore, la voiture de son père, la cravate de son père, le vieux professeur Sonora comme on l’appelait désormais dans le quartier, avec sa nuque et sa barbe bien rasées, le fou comme on l’appelait aussi, un fou propre, bien coiffé bien habillé, la cravate bien nouée, le stylo dans chemise et le carnet qui débordait de la veste, les équations qui lui avaient mangé le cerveau, peut-être, sa manière de marcher, de compter ses pas et de battre la mesure, un-deux-trois-quatre, soit une fonction d’onde phi, cinq-six-sept-huit, et l’équation de Schrödinger associée, neuf-dix, alors, onze-douze… son père, oui, qu’elle emmenait déjeuner chez Katz et qui lui parlait de physiques improbables, où des particules traversaient des barrières imaginaires et où le temps et l’espace tenaient au creux des paumes, comme son carnet, comme son stylo dont il changeait minutieusement les cartouches et avec lequel il écrivait toujours, vingt, trente ans plus tard, le temps qui se pliait à ses rêves et le stylo qui résistait au temps, aux équations, aux lions et aux pissenlits.
Elle avait commencé costumière mais comme pour les truands ça commençait bien avant, avec son père, une comparaison que le Loup aurait approuvé, son père le truand, son père qui l’avait abandonné au milieu de la nuit, un paquet de cigarettes pour excuse ou même pas, le bon père le mauvais père, le père droit le père tordu, car, droit ou tordu, bon ou mauvais, tous les pères et tous les chemins de cette ville mènent un jour à Mickey Thompson.


Le professeur Sonora ouvrit avec surprise. En dehors de sa fille un jour sur deux, il ne recevait plus de visites depuis la mort de Riviera, son vieil ami qui lui apportait des nonnettes et lui rasait la barbe et la nuque, combien de temps désormais pensa-t-il, la mort de Riviera, une habitude qu’on se découvrait avec l’âge, le combien, une habitude que Sonora voulait balayer, car le temps, comme il l’avait découvert, le temps n’était plus une ligne depuis bien longtemps.
Monsieur Sonora dit-elle, Monsieur, je suis une de vos anciennes élèves, Paolina, je suis moi-même devenue enseignante, Paolina Delcourt. Il la fit entrer et agita les mains dans le couloir, un geste qui signifiait attention aux piles de magazines et de carnets, Paolina qui se glissait jusqu’au salon, le canapé profond où il la fit s’asseoir. Vous voulez du thé ? Oui, je vais faire du thé, et il disparut dans le couloir sombre, les casseroles qui s’entrechoquèrent au loin, merde-merde-merde répétait le professeur, la boîte à thé qui semble-t-il était tombée.
Elle n’aurait pas imaginé qu’il habite là. Elle l’avait toujours beaucoup aimé, ce professeur Sonora, peut-être même lui avait-il donné le goût de l’enseignement, des élèves, ou du moins y avait-il participé. Ça l’avait étonné, quand Alexandre lui avait raconté sa fille et son histoire, le professeur déchu, le vieux quartier de Casaba, la Zone comme on l’appelait parfois, les murs fissurés, les drogués sur les perrons, l’ancien quartier textile aux usines condamnées, ça l’avait étonné, mais c’était somme toute assez logique, en y réfléchissant, le professeur divorcé, sa seconde femme décédée, ça l’avait beaucoup attristée, année de terminale, le professeur qui s’effondrait au téléphone, accident de voiture, les autres professeurs qui le relevaient dans le couloir, porté, l’ambulance qu’il fallait appeler, Paolina y repensait parfois, le professeur Sonora sur le brancard, quand Paolina sortait de sa salle à elle et qu’on l’appelait, elle le revoyait, avec la peur d’une mauvaise nouvelle, la boule au ventre, que ferait-elle, elle voudrait savoir se relever d’elle-même, mais pouvait-elle en être sûr, de son corps qui aurait pu se relever.
Vous avez besoin d’aide ? Il cria que non, que ça allait, que l’eau chauffait.
Elle se rassit. Partout par terre des piles de journaux, de feuilles imprimées et de carnets, et partout aux murs des photos d’Elizabeth, Paolina la découvrait, une jolie petite fille, avec sa bouche édentée, jolie adolescente aussi, le ruban-mètre qu’elle tirait et les épingles qu’elle ajustait, des photos par dizaines, comme une frise de sa carrière, de sa chambre aux plateaux de cinéma, de ses amies d’enfance à Catarina Lopez, Catarina comme une malpropre, il en avait fallu, du cran, pour habiller la grande actrice de ces habits déchiquetés.
Le sol couvert de divagations. Les murs couverts d’Elizabeth.
Sauf celui du fond.
Là, loin des fenêtres et de la lumière, des artefacts bien plus sinistres, des montres figées, des crânes d’animaux et des journaux épinglés, à propos d’une bombe dans le désert, un désert si loin si proche, et sur l’étagère des boîtes de conserve, des fourchettes pliées et des habits déchiquetés, tous survivants de la bombe. Un pouvoir extraordinaire dit le professeur quand il trouva Paolina penchée sur le musée Sonora. Oui, il y avait dans ces objets un pouvoir extraordinaire, des radiations enfouies, au plus profond de la matière, un mystère qu’ainsi il pouvait caresser du bout des doigts, soupeser dans la paume, et Paolina leva son bras vers la fourchette, et le professeur qui l’arrêta, ses doigts tremblants sur son bras, non, ne la touchez pas, c’est un pouvoir qui nous dépasse, qu’il nous faut étudier mais ne jamais pleinement posséder, un pouvoir capable de plier le temps et l’espace, la matière, la condenser, l’étirer, les corps qui n’appartenaient plus à aucune réalité, il ne fallait pas qu’elle touche la fourchette, car c’était une voie sans retour et pleine de regrets.
Paolina regarda les yeux du professeur, sans savoir dire s’il était fou ou non.
Ils burent le thé et parlèrent de l’enseignement, des enfants, Paolina, l’adolescente un peu rebelle qui s’était éprise de l’enseignement, malgré son amour de la moto et des virées sauvages, un truc auquel elle avait pris goût, la transmission du savoir, la redondance des années, mais les élèves toujours différents, chaque année comme des variations des précédents, les découvertes de soi toujours dérivées des anciens, l’apocalypse de l’adolescence toujours renouvelée, une autre bombe qui éclatait en chacun d’eux, la bombe et la peur de la bombe, de ces premières fois qu’on vit le poing serré et la peur au ventre, les amours les tristesses, croire que l’on sait tout, que l’on peut tout faire et tout refaire, le monde qui nous appartient — des années plus tard, bien sûr, réaliser qu’on a tort, mais, entre-temps, vivre avec la rage au cœur, écraser tout sur son passage — oui, quelque chose qui plaisait à Paolina, les accompagner en second plan, presqu’invisible, ces élèves qui pensaient tout savoir, ignoraient tout, de leur vie et de leur professeure, des apocalypses qu’on cache au fond de soi.
Avant de partir, le professeur Sonora insista pour lui montrer une dernière chose, une vidéo. Il attrapa une cassette sur l’étagère des fossiles radioactifs. L’écran noir, la date blanche dans un coin, puis l’image qui éclatait, un plan très clair, très flou, un zoom, l’image qui devenait plus nette, très lentement, un ciel bleu, quelques nuages, des branches battues par le vent, la caméra qui descendait, un parking, des voitures bleues et rouges et, derrière, le grand bâtiment du lycée, celui de son enfance, Paolina le reconnaissait, ses fenêtres où elle avait si longtemps été enfermée, plus jeune, le lycée de Sonora, et alors, de derrière la caméra, la voix d’une enfant, Elizabeth qui criait, Papa, Papa, tu es prêt, regarde-moi, Papa, le professeur qui surgissait de derrière une voiture, je suis là ma chérie, la caméra qui penchait, se redressait, action criait l’enfant, action, et le professeur Sonora qui soudain se dépliait, se recroquevillait, comme un de ces personnages de cartoon aux bras flasques et déformables, le professeur dans un rôle de clown, de comique, une tirade qu’il déclamait, à propos d’un personnage qui ne voulait pas retourner chez ses parents, un Tom Sawyer des temps modernes, qui grognait, se rebiffait, un personnage qui voulait découvrir l’aventure et.
C’est alors qu’il fit pause.
Là dit-il, là, regardez, et Paolina se pencha. Dans le coin, en haut à droite, en bord de l’image. Une déflagration. Un défaut de la cassette.
Non dit-il. Non.
Ce n’est pas un défaut.
C’est la réalité.
Je ne l’ai compris que des années plus tard.
J’ai compris alors.
Le temps n’est pas une ligne, l’espace n’est pas fixe.
J’ai compris que c’est un de ces instants précis où l’espace et le temps ont été tordus.
La déflagration du vol 712.
Le hasard.
Plus vrai que vrai.
Le vol 712 transformé en une boule de feu.
La lumière irradiante comme celle de la bombe dans le désert.

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