30 | Du fantastique 30

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Soigneusement, Lisanna plie la lettre manuscrite en trois afin de la glisser dans une enveloppe jaunie où sur l’une des faces elle y inscrit une petite phrase. Elle dépose sa dernière trace écrite dans une boîte scellée, entreprend de faire son lit au carré et balaye le sol de la chambre, comme à l’accoutumée. Son cœur est bruyant ; il tambourine dans sa poitrine. Elle vient se mettre à la fenêtre d’où elle peut observer le beau monde réuni dans le jardin, une trentaine de membres de sa famille et d’invités de divers milieux, tous sont présents pour l’anniversaire de sa petite-sœur.

Lisanna est consignée à l’intérieur de la maison, dans sa mansarde, à chaque fois que quelqu’un fête son anniversaire. Ses parents, et en particulier son grand-père, refusent qu’elle « gâche » les choses. De loin qu’elle s’en souvienne, pour tous et pour une raison insolite, personne n’a jamais voulu d’elle. Abandonnée dans les bras d’une nourrice attitrée, oubliée lors des événements, envoyée en pensionnat, harcelée et humiliée constamment, Lisanna a toutefois réussi à fonder une famille en dehors de l’enfer dans lequel elle vit. Des amis au sujet de blessures cachées par des vêtements épais, la soutiennent dans ces moments difficiles. D’ordinaire, Lisanna est toujours dehors, avec ceux qui l’aiment et lui conseillent de couper contact le plus rapidement possible.

Elle serre les poings. Un soupir s’échappe de ses lèvres. Le clan reproche sa naissance le jour du décès de la matriarche, sa grand-mère, et pense que c’est l’œuvre du Diable. Par contre, la naissance de sa petite-sœur est, selon son grand-père, une bénédiction. Lisanna desserre les mains se détournant de ce qui se passe dehors pour se concentrer sur ses tâches. D’abord, la jeune fille de seize ans commence par ranger de façon militaire ses vêtements dans un sac à dos, de glisser ses papiers et de l’argent qu’elle a économisé ces derniers mois grâce à des petits boulots au black dans un autre, d’enrouler un plaid autour de sa poitrine en dessous d’un pull. Elle n’oublie pas de prendre la boîte scellée, une boîte d’allumette, un briquet, quelques feuilles et un couteau. Puis Lisanna quitte le grenier qui l’a vu grandir toutes ces années, descend jusqu’à la cave où un couloir souterrain débute. Il mène à une galerie qui s’étend sur quelques kilomètres.

Combien de fois a-t-elle emprunté ce chemin ? Au fur à mesure que Lisanna avance, elle se met à sourire, laissant enfin le cauchemar derrière elle. Combien de temps avant que les autorités viennent au hameau ? Il sera peut-être déjà trop tard d’ici-là. Lisanna n’a pas voulu piper mot de son plan à quiconque, en particulier ses amis. Elle les aime profondément, toutefois elle ne devrait pas les déranger plus que ça. La jeune fille parcourt le dédale sans aucune inquiétude, évite les anciens et nouveaux pièges, refuse d’engager une quelconque discussion avec ceux qu’elle rencontre puis remonte enfin à la surface, au bout de huit bonnes heures de marche, dans une autre région. Au pied d’une montagne, près d’un hameau déserté où elle avait l’habitude de s’y rendre avec ses copains, elle enterre la boîte scellée.

— Nos chemins se séparent ici, murmure-t-elle avant de s’élancer vers l’inconnu.

Personne ne vient à sa rencontre durant les jours qui suivent. Un faucon lui porte une lettre remplie d’inquiétudes écrite par son meilleur ami ayant découvert son absence. Il lui demande de revenir, tente de la convaincre que les choses vont redevenir normales, sans vraiment y croire. La normalité, Lisanna n’y croit guère. Et jamais personne ne l'a bien traité. Peut-être, Lisanna se dit, que son clan a raison, au fond, de ne pas bien accueillir une « meurtrière » comme elle. Et si la notion de sa naissance a provoqué la mort de quelqu’un d’autre, extérieur à sa mère, lui est, encore, ridicule, Lisanna commence à croire qu’elle ne mérite pas la vie. De ce fait, elle se rend au sommet des Grandes Terres, là où on ne revient pas, pour y recevoir le Jugement du Dragon.

Vient d’abord des terres arides où croiser une âme autre que la sienne relève du miracle. Des kilomètres de désert, plusieurs centaines de formes de vie qui peuvent achever un humain, une soif énorme et des nuits glaciales ; un cauchemar pour quiconque sans équipement, ce qui était son cas. Lisanna s’en fiche pas mal, préférant souffrir comme pour se repentir du crime qu’on l’accuse. Les forêts aussi bien luxuriantes que dangereuses l’aspirent dans les profondeurs de l’horreur. Entre les chants inconnus et les hurlements de meute environnantes, Lisanna est transportée loin du moindre rêve et est emprisonnée dans les méandres de son esprit. Puis, la grande traversée, celle d’un océan, s’annonce difficile. Dans une barque, en proie à la faim et à la déshydratation, aux hallucinations de plus en plus nombreuses au fil des jours et aux cauchemars incessants, Lisanna perd peu à peu pied avec la réalité.

Arrivée sur la côte des terres montagneuses, elle croise quelqu’un pour la première fois en quelques semaines de voyage. C’est un vieil homme ayant abandonné l’usage de la vue en dépit de sa parfaite vision. Il l’invite à se reposer chez lui. Il ne parle guère, offre simplement une épaule et du réconfort, et quand le moment de partir débarque, il conseille à Lisanna de contempler ses choix.

Le voyage continue dans le dédale montagneux. De hauts colosses dominent les côtes, marqués par les siècles et les civilisations passées, et leur stature impose le respect. C’est au sommet le moins accessible que le Dragon s’est installé, éternel gardien de l’île, pourfendeur du Mal comme l’Église prône. C’est là-bas que Lisanna va se soumettre au jugement. Un second faucon arrive, peu avant qu’elle n’atteigne un hameau à mi-chemin de sa destination finale, portant une lettre. Son meilleur ami lui apprit qu’au fil des jours qui ont suivi son départ de nombreux événements se sont déroulés comme l’explosion de son clan quand les autorités ont exposé leurs méfaits, notamment à son égard, le bouleversement politique et l’entrée en guerre de deux pays voisins. Il lui a relaté comment leurs amis et lui vivaient, dans l’attente d’une réponse de sa part. Lisanna griffonne une courte réponse, mentionne leur base d’enfance et souhaite à ses copains une merveilleuse vie.

— Et quoiqu’il se passe, ne revient pas, souffle Lisanna à l’attention du faucon, caressant son doux pelage. Que Hermès soit avec toi.

Il lui faut encore voyager pendant deux semaines dans les chemins escarpés des montagnes. Lisanna croise quelques âmes locales, les évite sans un mot ne voulant exposer aucun maux, et force son corps à tenir jusqu’au dernier sommet où le Dragon l’attend. L’ immense créature est accroupie sur son nid, les ailes pliées, ses yeux ardents fixent la fine stature de Lisanna. Celle-ci se perd dans sa contemplation — et peut-être ses hallucinations dûes à la malnutrition, au manque d’eau et de sommeil au cours de ces derniers mois — ne peut détacher son regard du ballet de couleurs, des membres aussi grands que des bâtiments humains.

Le Dragon du Jugement se met à rugir. Il s’énerve, Lisanna remarque en s’agenouillant au sol, prête à recevoir sa sentence. Finalement, son clan a toujours eu raison. Elle baisse la tête, ferme les yeux, et attend patiemment que le feu vienne lui brûler les entrailles. La créature continue de s’agacer. Elle hurle si fort que l’île tremble, que la mer s’agite, que la brume s’élève. La mort ne vient pas. Lisanna est confuse, cependant, elle demeure immobile dans sa position. Quelqu’un vient la chercher, l’aide à se relever, la pousse gentiment vers la sortie. Lisanna comprend plus tard, autour d’un thé, qu’elle n’était pas condamnée. Les habitants lui demandent de partir par la suite, l'incitant à revenir chez elle, de reprendre sa vie, comme si rien n’a eu lieu.

Perplexe, la jeune fille ne se sent guère soulagée. Elle décide plutôt que de suivre le conseil mal avisé de ces gens d’errer dans le monde, sans attache, sans ambition, telle un fantôme. Lisanna repense aux paroles du vieil homme, à la contemplation de ses choix.

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