Chapitre I - 1
Dans la famille, de génération en génération, tout le monde s'était transmis le rêve de devenir un auteur reconnu. Sauf elle. À défaut de les écrire, elle les dévorait. Son lieu de vie ressemble aujourd’hui à un amoncellement d’histoires reliées entre elles par sa passion – ou plutôt son addiction – à la lecture. Il y en a partout, tous genres confondus, jusqu'aux dictionnaires pour caler les portes.
Son enfance fut marquée par les encouragements de ses parents et de sa sœur Éléanore qui, à un moment donné, ont compris sa dépression, ses doutes, puis enfin le diagnostic : le spectre autistique. C’est ce qui a conduit Tina à se réfugier dans ses mondes imaginaires qui trop souvent l’empêchent de vivre pleinement la réalité. C’est devenu un cercle vicieux et, impuissants, ses proches ont fini par renoncer, préférant ne pas la forcer à affronter le monde extérieur dans ces conditions.
Mais envers et contre tout, un seul élément la maintenait à flot depuis maintenant deux ans : l'association "Ma Place'Handicap", où elle avait rencontré le jeune hypermnésique Cody, lui aussi en rémission de sa dépression. Sa première impression fut positive, ce qui lui valut de devenir une présence précieuse, un véritable soutien au sein du groupe, le seul pour qui elle continue de se rendre sur place.
Malgré tout, aujourd’hui, Cody n’est pas au meilleur de sa forme, et Tina a le don de le remarquer immédiatement. Il regrette amèrement la décision étatique de lui imposer un emploi rémunéré, n’étant plus reconnu inapte au travail par la commission de la Maison départementale des personnes handicapées.
— Je te sers un café ? C’est offert par la maison, comme à chaque début d’année.
Les vitres de la salle de repos peinent à repousser la buée en ce jour enneigé. Malgré quelques conversations éparses, chacun semble absorbé par son téléphone.
— Oui, s’il te plaît. Je crois que je vais en avoir besoin.
— Écoute, tu sais qu’on passe des heures à discuter de littérature et de cinéma, tous les deux ?
— C’est vrai… Pourquoi ?
— Il se trouve qu’un poste va se libérer à la bibliothèque du quartier. J’ai vu l’annonce sur le tableau d’affichage, tu devrais aller voir. Ça ne t’engage à rien, tu sais.
Silence.
— Mais toi, tu vas faire quoi sans moi ?
— Tu vas me manquer, c’est sûr, mais cette fois je suis déterminée à tenir ma bonne résolution de l’année. Tu vas peut-être avoir du mal à y croire, mais je suis débordée. Que ça reste un secret ! Alors, tu vas y réfléchir ?
— Est-ce que j'ai vraiment le choix ?
*****
Remettant en place son chignon d’un geste machinal, elle s’efforce de ne pas attirer l’attention. Son allure bohémienne, accentuée par ses vêtements amples et dépareillés, semble taillée pour se fondre dans le décor feutré de la bibliothèque. Elle se faufile entre les rayons avec une discrétion presque calculée, évitant les rares regards curieux des lecteurs absorbés dans leurs livres.
La veille encore, elle a veillé tard, laissant courir sa plume sur le papier, noircissant des pages entières de critiques passionnées, mordantes, acérées, comme si chaque mot était une revanche sur le monde. Chaque livre qu’elle a lu a droit à son jugement tranchant, griffonné à même un marque-page avant d’être inséré entre ses pages. Cette nuit-là, c’est La Vie Heureuse de Foenkinos qui a hérité de ses commentaires impitoyables. Elle esquisse un sourire satisfait en le glissant discrètement dans les rayons, sachant pertinemment que quelqu’un finira par tomber dessus et, peut-être, s’interroger sur l’identité de cet esprit critique anonyme.
Elle en est au centième livre de sa liste. Cent ouvrages qu’elle a dévorés, annotés, disséqués sans concession. Et pourtant, il lui reste encore toute une année pour poursuivre son rituel, pour explorer les innombrables histoires qui peuplent les étagères du premier étage. Autant d’occasions de s’évader, de voyager à travers les mots tout en restant figée dans sa propre réalité.
Mais cette fois, elle refuse que cela ne soit qu’une fuite.
Cette année, elle tiendra sa promesse. Pour elle, pour sa santé mentale, pour la reconnaissance de ses proches qui brûle en elle comme un feu ardent. Cette famille dont elle ne veut pas ternir l’héritage, dont elle veut être digne, entre ses parents aux petits soins et Eleanore qui ne cesse de jouer le chaud et le froid, mais dont elle se sent redevable de l'avoir sauvée de sa seule tentative de suicide.
Car elle étouffe.
Elle suffoque sous le poids des regards condescendants, de ceux qui la considèrent comme une âme inutile, une silhouette transparente, ou encore pire un être inintéressant qu’on tolère par pitié. Un animal blessé, une chose fragile qu’il faudrait protéger, enfermer dans un cocon d’indifférence parce qu’il n’a rien d’autre à offrir que le récit de ses lectures.
Lorsqu'elle tendit l'agenda fait de ses mains, avec ses pages soigneusement agrafées et chaque détail minutieusement conçu, la présidente de l'association la fixa un instant, les yeux ronds, comme si un rayon de lumière soudainement aveuglant venait de se poser sur elle. Un long silence s’installa, lourd de stupéfaction, comme un vent glacé figé dans l’air. L’agenda, tout en couleurs et en symboles qu’elle avait choisis avec soin, était pour Tina un symbole de sa volonté, de sa force qu’elle ne parvenait que trop rarement à transmettre. Mais devant le regard de la présidente, cet objet qu’elle croyait symboliser son premier pas vers l’autonomie semblait se dérober, comme s'il venait d'être pris dans un piège invisible. Tina avait l’impression que son monde s’était à nouveau rétréci. Que l’objet de ses efforts s'était métamorphosé en un simple fait divers incompréhensible aux yeux des autres. Elle savait, au fond d’elle-même, qu’aucun regard extérieur ne pourrait comprendre la somme de travail et d’énormes efforts qu'il avait fallu pour qu'elle crée cette simple chose. L’agenda, en apparence si banal, n’était pourtant rien de moins qu’un exploit. Mais le monde qui l’entourait n’était pas encore prêt à le reconnaître.
Bien sûr elle s'était mise à douter. Elle avait finalement baissé la tête, certaine qu'elle n'avait pas sa place ici. Mais elle sait désormais qu’elle vaut mieux que cela.
Elle ne peut peut-être pas écrire, pas comme on l’attendrait d’elle, pas comme ceux qui l’ont précédée dans sa famille, de peur d'être publiée et de souffrir de mauvaise presse en ne sachant pas se montrer à la hauteur. Mais elle refuse d’être perçue comme un fardeau, comme un déchet de la société, condamnée à végéter dans l’ombre.
Alors, même si le prix à payer est de s’exposer au grand jour, d’affronter les regards, de braver sa timidité maladive et de composer avec sa maladie, elle est prête.
Parce que cette fois, elle ira jusqu’au bout. A sa manière.
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