Chapitre I - 2

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Le pot de départ d'André bat son plein dans une salle animée par les éclats de voix et le tintement des verres. Pourtant, Joshua, adossé au mur, croise les bras avec une expression sceptique.


— Alors comme ça, tu nous quittes pour de bon ?

André sourit, légèrement gêné, tout en haussant les épaules.


— Oui, finalement, j’ai réalisé que prendre soin de ma famille était plus important que tout le reste. Je suis dorénavant un "homme au foyer" !

— J’ai du mal à y croire, mais ne te réjouis pas trop vite. Surtout, ne laisse pas ta femme prendre le dessus. D’ailleurs, tu nous manqueras. Cela dit, apparemment, la direction attribue ton poste à un travailleur handicapé pour éviter la contribution Agefiph. Restrictions budgétaires obligent.

— Je vois. Au moins, mon poste ne disparaît pas totalement, dit André avec une touche de mélancolie. Et toi, comment ça se passe de ton côté ? Ta soirée ?

Joshua hausse les épaules.


— Comme d’habitude… Une quadra en manque de sensations fortes. Une intello. Mais cette idiote a fichu du vin partout sur le tapis tout neuf, écrasé ses mégots dans le canapé, tout ça en me racontant son dernier roman. Bref, encore une originale !

André rit, un éclat amusé éclairant son visage.


— Hé, Josh, tu nous avais pas dit que t’étais maniaque en plus !

Joshua, impassible, commence à débarrasser la table pour la énième fois. André, incrédule, secoue la tête.


— Pas du tout. J’aime simplement que l’on respecte un minimum de règles. La propreté, c’est une question de respect, tu vois ?

André lève les mains en signe d’apaisement.


— Désolé, je voulais juste te taquiner, répond André mais il n'en pensait pas moins.

*****

Quinqua célibataire, Josh veille à ce que personne ne vienne rivaliser avec cette armoire à glace qui doit en imposer pour garder sa place au sein de la bibliothèque. C'est l'un des rares endroits où il peut travailler méticuleusement sans risquer de se faire mettre à la porte. Il se souvient encore de cette fois où, voulant ranger les articles dans le caddie d'une junkie, son patron l'a traité de malade mental avant de le renvoyer.

Aujourd'hui, il sait qu'au sein de l’établissement, chaque livre est classé et rangé selon un ordre préétabli auquel on ne peut déroger, et que chaque recoin du bâtiment est aseptisé quotidiennement, pour son plus grand bien. Dans un soupir, il se rappelle qu’en aucun cas il ne peut se permettre de perdre cet emploi. Et ce n'est pas une bohémienne aux habitudes incompréhensibles, cette Tina, qui allait tout détruire. De toute façon, il aime à dire que les femmes sont toutes les mêmes : de vraies folles irresponsables qui gaspillent leur argent ou leur dignité au profit de la bêtise humaine. Et en cela, il s'est fait la promesse de ne jamais ressembler à sa génitrice.

Car il est quelqu'un, lui.

Du haut de ses trois pommes, il pousse le caddie trop lourd sur la pointe des pieds, dans ce couloir morbide. Les barres de fer laissent entrevoir des cellules vides, jusqu'à celle, à sa gauche, d'une vieille femme fripée, vêtue de haillons sans nom, aux cheveux hirsutes et au visage noirci comme si elle avait passé sa vie dans une mine de charbon.

Des dents émaciées et jaunies découvrent un sourire moqueur et sadique que Josh n’a jamais oublié.

— Espèce de minable, encore toi ? Je regrette de t’avoir mis au monde ! Regarde-toi, bon à rien ! Tu n’y arriveras pas, incapable !

Josh tressaille soudain, comme à chaque fois qu'il entend le rire cruel de sa mère suivi des habituels éclats de violence. Il cherche à fuir, mais n'y parvient pas. Il est prisonnier, à nouveau paralysé par la peur...

... et le réveil sonne, comme tous les jours à huit heures, même le dimanche.

Comme tous les jours, Josh sort en sueur de ce cauchemar incessant. Il n'a jamais réussi à effacer le souvenir de sa mère qui, alors qu'il n'avait que quatre ans, l'avait accusé à sa place d’un vol commis dans un supermarché. Les agents de sécurité s’étaient finalement montrés compréhensifs, après que Josh leur eut caché la vérité, de peur des sévices maternels qui, pourtant, n’ont jamais cessé. Il avait alors décidé de devenir justicier à son tour en embrassant leur profession.

En pensant au caddie, il parvient à s’extirper doucement de son sommeil, prenant conscience qu'il est temps de se rendre à son supermarché de prédilection, le seul qui offre des produits d’entretien de qualité à bas prix. Pour Josh, rien ne peut égaler le plaisir de sa routine quotidienne, surtout après avoir attendu le dernier jour de la semaine ; celui qui lui permet de s’adonner à ce qui lui semble être d’une importance capitale, voire même d’une question de vie ou de mort : le ménage de son appartement.

Un lieu sain.

De fond en comble, jusqu’au balcon, jusqu’aux bouches d’aération.

En passant devant une animalerie fraîchement ouverte, il se fait la réflexion qu’avoir un animal n’aurait jamais été possible pour lui : trop de bactéries.

Puis, pendant qu'il astique, décrasse, dépoussière et récure son appartement, il éprouve, comme à son habitude, un certain soulagement tout en réfléchissant à sa vie et à ce qui la compose. Vingt minutes plus tard, l'excitation bat son plein : il se met en tête d'inviter André, même tardivement.

Il devrait tenter de le raisonner quant à une éventuelle reprise de son poste, se dit-il, ce qui ne ferait pas de mal à l’établissement… Préférant garder pour lui le fait qu’il voit d’un mauvais œil son départ définitif.

Au sein de l’équipe, André est un allié hors pair.

Alors ce serait dommage de tout gâcher.

*****

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