Chapitre I - 3
Après avoir reçu les derniers cartons envahissants de ses marque-pages illustrés, Tina se retrouve face à une question épineuse : qu'en faire - d'abord, où les ranger ? Derrière sa PAL (Pile À Lire) ? Trop risqué, cette montagne de livres menace de s'effondrer. Et puis, soyons honnêtes, à part quelques nostalgiques vraiment, qui utilise encore une plume de nos jours ?
Perdue dans ses réflexions, elle se replonge dans la rédaction de sa dernière critique du jour, à chaud. Elle espère obtenir une quelconque reconnaissance, même anonyme alors autant y mettre tout son cœur n’est-ce pas ?
M. Chapsal #1 - C'est Tout Un Roman !
[...] Pourquoi utiliser le mot "muse" d'un artiste ? Parce qu'il nous mène par le muse-au ? Ou devrait-on dire ici, par sa plume ? Quoiqu'il en soit, ce livre unique retrace avec brio et délectation le dévouement qu'un écrivain peut porter autant à son oeuvre qu'à ses femmes...
...et glisse délicatement le marque-page à l'intérieur du livre. Tout en se préparant à retrouver son refuge littéraire afin de rendre les livres empruntés, elle se remémore un autre objectif qu'elle s'est fixé : dépasser ses propres limites. Croisant parfois quelques gens sur le trottoir, elle se demandait quelle vie brisée pouvait se cacher derrière pareil destin. Ces âmes démunies, semblant prisonnières d’un passé sombre, méritent d’être comprises.
En sortant, elle s'emmitoufle précipitamment dans son manteau, resserrant son écharpe pour se protéger du froid hivernal.
*****
Le dîner traîne en longueur dans la chaleureuse salle à manger d’André. Les murs en pierre apparente et les étagères chargées de livres donnent une atmosphère à la fois conviviale et studieuse. La table, élégamment dressée, porte encore les traces du repas : des assiettes vides, des verres à moitié remplis de vin rouge, et une carafe d’eau au centre qui scintille sous la lumière tamisée du lustre.
Joshua, installé sur une chaise en bois massif, croise les bras et pose son regard insistant sur André.
— Tu devrais revenir, André, lançe-t-il avec sérieux. L’équipe a besoin de toi.
André, assis en bout de table, hausse les épaules en esquissant un sourire las.
— J’ai tourné la page, répondit-il simplement.
— Ah oui ? Et tu ne t’ennuies jamais de nous ? insiste Joshua, levant un sourcil.
André fait mine de réfléchir, mais sa réponse est empreinte d’hésitation.
— C’est différent.
— Merci, ça fait plaisir... marmonne Joshua avec un soupir d’agacement.
Sa femme, Émilie, assise à côté d’André, observe la scène avec amusement. Ses yeux pétillent d’une malice douce.
— Il faut avouer qu’il parle souvent de son ancien boulot, dit-elle en souriant.
Joshua redresse légèrement la tête, flairant une ouverture.
— Tu vois ? Un mi-temps, juste pour garder la main, André. Ça ne serait pas la fin du monde.
Mais Émilie tourne rapidement son attention vers Joshua, un éclat espiègle dans le regard.
— Et toi, Josh ? Tu comptes toi aussi reprendre ta vie en main ? demande-t-elle malicieusement.
Joshua arque un sourcil, piqué au vif.
— De quoi tu parles ?
André, amusé, se contente de hausser les épaules, tandis que Joshua, visiblement pris au dépourvu, se verse un verre de whisky avec nonchalance.
— Sérieusement ? Depuis quand ma vie amoureuse est un sujet de discussion ? dit-il, le ton légèrement exaspéré.
Émilie ne se démonte pas. Avec une douceur mêlée de fermeté, elle répond :
— Oh, ce n’est pas ta vie amoureuse qui nous inquiète, Josh. C’est ton mépris pour les relations humaines, précise-t-elle en le fixant droit dans les yeux. Tu réalises que tu as presque quarante ans et que tu ne construis rien ?
Joshua éclate d’un rire brusque, presque cynique, et lève son verre avant d’en boire une longue gorgée.
— Construire quoi, au juste ? Un pavillon en banlieue, un monospace et des gosses qui me réveillent à six heures du matin ? Non merci.
— Tu es d’une arrogance incroyable, un soupir d'exaspération traversant ses lèvres.
Un bref silence s’installe, comme un battement suspendu. André reprend la parole, cette fois avec un ton plus grave.
— On ne te demande pas de te marier demain, Josh. Juste d’essayer de voir les choses autrement.
Joshua fronçe les sourcils, perplexe.
— Vous vous êtes donnés le mot ou quoi ?
Un sourire en coin étire les lèvres d’André.
— En fait, oui. On a quelqu’un à te présenter, c’est une amie d’Émilie. Intelligente, drôle, et surtout, elle n’a pas froid aux yeux. On s’est dit qu’une rencontre entre vous deux pourrait être intéressante.
Joshua plisse les yeux, affichant une grimace d’agacement.
— Je vois venir le traquenard...
Mais Émilie ajoute d’une voix légère :
— Ce n’est qu’un dîner, Josh. Un simple dîner. À moins que tu aies peur qu’une femme te tienne tête ?
Joshua roule des yeux avec exagération, mais avant qu’il ne puisse répondre André pose une main ferme sur son épaule.
— Tu me promets d’y réfléchir ?
Joshua, vaincu, murmure dans un soupir :
— Toi aussi ?
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