Chapitre II - 1
La sueur perle sur son front. Cody a prévu une heure de plus pour arriver à l’heure, mais les marches de la bibliothèque sont une apothéose dont il se serait bien passé. Essoufflé, il bafouille une présentation maladroite. Tant pis. S’il ne décroche pas ce poste, il est condamné à jouer les Tanguy chez papa maman.
Des auréoles sous les bras, un air paumé… Ça commence bien. Josh l’a déjà repéré. Il comptait s’entretenir avec la cheffe sur Tina, mais ce nouvel élément vient perturber ses plans.
Un sourire condescendant aux lèvres, elle s’esclaffe :
— Voyons, Joshua, des marque-pages, tout le monde est content d’en trouver !
Il se fige.
— Sérieusement ?
— Vous vous mettez dans tous vos états pour si peu…
Cody esquisse un sourire nerveux.
Josh serre les poings derrière son dos. Il ne répond pas.
Par contre, en quittant les lieux il jure de se venger proprement de cet affront. Le nouveau venu n'aura qu'à bien se tenir.
Tina avec.
— Bienvenue parmi nous !...
*****
Tina feuillette distraitement les pages d’un livre, assise en équilibre précaire sur le bord d’une chaise à la bibliothèque : Remèdes Littéraires de Berthoud. Son index suit les mots d’une "prescription" comme si elle traçait le contour d’un objet précieux. "Colère... Tristesse... Mélancolie...", murmure-t-elle, absorbée. Ce dictionnaire des émotions l’intrigue autant qu’il l’agace. Ce n’est pas ce qu’elle cherche. Son regard glisse sur une liste de titres recommandés et son cœur rate un battement.
— Excusez-moi, vous avez Vigdis La Farouche d'Undset ? Sigrid ? demande-t-elle à une bibliothécaire affairée à ranger des ouvrages sur un chariot métallique.
La femme relève la tête, pousse ses lunettes sur son nez et consulte rapidement son écran.
— Désolée, pas en stock. Vous pouvez faire une demande d’acquisition si vous voulez ?
Tina secoue la tête. "Trop long", pense-t-elle. L’impatience lui noue l’estomac. Elle referme brutalement le dictionnaire des émotions, ce qui lui vaut un regard réprobateur de la bibliothécaire, et s’empresse de sortir, son sac battant contre sa hanche.
Le froid mordant de la rue ne freine en rien son enthousiasme. Elle se dirige vers la librairie indépendante, un sourire naissant sur les lèvres. L’odeur des pages imprimées l’accueille comme une vieille amie. Là, entre les rayons, elle effleure les tranches des livres du bout des doigts, choisissant d’abord par le titre, puis par la taille, la couleur et la texture. Enfin, elle s’attarde sur la quatrième de couverture, savourant ce moment suspendu où tout est encore possible. Son excitation est à son comble.
— Encore en quête d’un chef-d’œuvre, Tina ? l’interpelle Thomas, le libraire, en rangeant une pile de romans sur une étagère.
— Toujours, lui répond-elle avec un clin d’œil. Aujourd’hui, je cherche l'histoire de Vigdis la Farouche. Vous l’avez ?
Thomas passe une main dans sa barbe en réfléchissant.
— Ça me dit quelque chose... Ah ! Oui, il est là, tout juste arrivé.
Il lui tend le livre. Tina le prend avec précaution, comme s’il contenait un secret ancien. Son regard dévore la couverture, puis elle l’ouvre, effleure les pages avec une douceur quasi religieuse. Avant même d’avoir lu la première phrase, elle sait qu’elle ne pourra pas repartir sans lui.
Quelques minutes plus tard, elle se retrouve devant la caisse, une pile de livres dans les bras. Thomas lève un sourcil amusé en tapant le prix.
— Ça fera cent euros.
Tina grimace légèrement. Elle jette un regard furtif à son portefeuille, hésite une fraction de seconde, puis tend sa carte bancaire. Tant pis. Le chauffage attendra. Après tout, qu’est-ce qu’un hiver froid comparé à la chaleur d’une histoire captivante ?
De retour chez elle, elle empile soigneusement ses nouvelles acquisitions sur une table déjà encombrée de romans en attente. Elle sait qu’elle ne pourra pas tout lire d’un coup, mais l’idée d’avoir ces mondes à portée de main l’apaise. Elle en ouvre un, s’enfonce dans son fauteuil, et déjà, elle sent son esprit s’évader, loin, très loin de son quotidien trop étroit pour ses ambitions. À mesure que ses yeux parcourent les premières lignes, elle imagine déjà l’encre couler sous sa plume, traçant les contours de futures critiques, acérées et impitoyables... pour remplir encore et toujours plus de marques-pages, en vue d'une reconnaissance méritée.
La bibliothèque ne risque pas de s’envoler, à moins que Tina ne s’envole elle-même dans l’atmosphère de ce nouveau roman.
*****
"Juste pour la forme...", ne cesse-t-il de se répéter. Quelle journée merdique.
Le restaurant dégage une atmosphère feutrée. Des luminaires suspendus diffusent une lumière dorée, tamisée, qui se reflète sur les nappes immaculées et les couverts en argent soigneusement disposés. Les murs sont habillés de bois noble, et une douce mélodie jazzy flotte dans l’air. À chaque table, des convives discutent à voix basse, entre murmures complices et discrets éclats de rires.
Joshua pousse la porte, laissant un courant d’air frais s’engouffrer derrière lui. Ses semelles résonnent sur le parquet brillant. Il jette un regard rapide autour de lui. Il est nerveux, mais déterminé à expédier ce dîner au plus vite. Juste pour la forme.
Son regard balaie la salle jusqu’à s’arrêter net sur une silhouette familière. Une cascade de cheveux blonds, une cigarette électronique en main, un cocktail déjà entamé… Son cœur rate un battement.
Non… c’est une blague ?!
Elle lève les yeux et son visage s’illumine.
— Josh !
La voix achève de le foudroyer sur place. Éléanore.
— Putain… souffle-t-il entre ses dents.
Son premier réflexe est de tourner les talons. Mais il se fige, conscient que son collègue et sa femme l’ont sûrement déjà vendu. Pas moyen de se défiler.
Il ravale sa frustration et s’approche, crispé.
— Quelle surprise… lâche-t-il d’un ton qu’il tente de rendre neutre.
Elle rit en tapotant la chaise en face d’elle.
— Allez, assieds-toi ! Je parie que tu ne t’attendais pas à moi.
— C’est le moins qu’on puisse dire. Whisky. Double.
Éléanore s’accoude à la table, l’observant avec un sourire en coin.
— J’espère que tu ne m’en veux pas pour l’autre soir… minaude-t-elle en jouant avec sa paille.
Josh serre la mâchoire. Ne pas exploser. Ne pas exploser.
— Oh, ce n’était rien, ment-il.
— Tu es sûr ? Parce que tu avais l’air un peu tendu quand j’ai écrasé ma cigarette sur ton tapis…
Il sent la colère monter, mais se force à sourire.
Plus qu’une heure à tenir.
*****
Éléanore, qui croise les jambes avec une nonchalance étudiée, regarde maintenant avec attention la carte des vins.
— Alors, voyons voir… murmure-t-elle en effleurant la liste du bout des doigts.
Josh, toujours crispé, observe la scène d’un œil blasé, son whisky à la main.
— Ah ! s’exclame-t-elle soudain, triomphante. Un Château d’Yquem 2005, parfait.
Josh manque de s’étouffer avec sa gorgée d’alcool.
— Un quoi ?
— Château d’Yquem ! répond-elle, ravie. Un grand Sauternes. Exceptionnel, tu verras.
Elle se tourne vers le serveur.
— Une bouteille, s’il vous plaît.
L’homme s’exécute avec une précision chorégraphiée. Il revient avec la bouteille soigneusement enveloppée dans une serviette blanche. D’un geste fluide, il la présente à Éléanore, énonçant avec respect le nom, le millésime, et les arômes attendus. Après son approbation, il procède à l’ouverture. Tout dans sa gestuelle respire le raffinement et l’expérience.
Eléanore semble roucouler en plongeant son nez dans le verre, les paupières mi-closes, avant d’esquisser un sourire satisfait.
— Parfait, merci.
Josh lève un sourcil.
— T’es sérieuse ?
Josh pince les lèvres. Elle est gonflée.
Mais avant qu’il ne puisse répliquer, elle pousse un soupir dramatique et appuie son menton sur sa main.
— Tu sais, c’est tellement dur de trouver quelqu’un d’attentionné… murmure-t-elle, sa voix tremblante d’une fausse pudeur.
Josh voit venir le coup, mais il ne bouge pas. Il connaît ce regard, ce ton.
— Tous les hommes finissent par me décevoir… continue-t-elle en traçant des cercles sur la nappe du bout de l’ongle. J’ai juste besoin que l’on m’apprécie pour ce que je suis, tu comprends ?
Elle bat des cils, cherchant à capter une réaction chez lui. Josh, impassible, sirote son whisky.
— Bien sûr.
— Toi, tu es différent, non ?
Un sourire en coin étire ses lèvres. Il pourrait partir maintenant. La laisser à son vin hors de prix et mettre fin à cette mascarade. Mais… une nuit de folie, juste une de plus avec elle ? Pourquoi pas.
Comme à son habitude, Eléanore affiche une assurance apparente, mais son sourire furtif, ses yeux fuyants trahissent une réserve subtile.
Josh, lui, repose son verre, croise les doigts et plante son regard dans le sien, plein de malice.
— Chez toi ou chez moi ?
*****
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