Episode 24
Dayanara
— Dis, que penses-tu des nouvelles ? me demande Armando.
Comme à son habitude, il braque les yeux sur moi, dans l'expectative de ma réponse. Comme d'habitude, je prends un malin plaisir à faire durer l'attente. Je contemple les grands iris verts dans ses yeux en amandes, les mêmes que les miens, suspendus à mes lèvres. D'un coup de main, il repeigne vers l'arrière l'épaisse mèche rebelle qui lui tombe sur le nez. Ses cheveux rouges, aussi rouges que les miens, luisent sous la lumière des néons de la salle du Conseil. Contrairement à moi, Armando ne fait pas partie du Conseil des Élèves. Pourtant, il m'accompagne presque systématiquement. Bien plus que mon jumeau, Armando est mon ombre.
Puisque de toute évidence, il commence à s'impatienter, je remets une pièce dans la machine :
— Pourquoi faudrait-il que j'en pense quoi que ce soit ? Si tu veux mon avis, elles n'ont pas l'air de concurrentes sérieuses.
— Deux blondes, tu me diras...
— Je t'en prie, Armando, tâche de ne pas être aussi idiot que tu en as l'air !
Il me fusille du regard. Au fond, je ne pense pas qu’il nourrisse quelque espoir de m'intimider. Nous savons tous les deux qui tient les rênes, ici. Armando secoue la tête avec dédain et cette longue mèche rouge glisse à nouveau devant son visage. Moi-même, je lève les yeux par-dessus la monture de mes lunettes, sur ma frange soigneusement ordonnée. L’éclat auburn de mes cheveux luit, lui aussi, sous la lumière des néons. Le rouge, j'en ai fait le symbole de ma force, cette poigne de fer que j'ai forgée sans relâche ces dix-huit dernières années.
Il y a des siècles de cela, la famille Laverde a fui le Royaume d'Espagne pour échapper à l'Inquisition. Mes ancêtres, accusés de sorcellerie, ont mis les voiles avec bien d'autres vers les Nouveaux Mondes. Et c'est ici, à Agnakolpa, qu'ils ont fait fortune. Mon père, Sergio Laverde Ortiz, est désormais à la tête d'un empire financier : la compagnie portuaire Laverde & Fils. Tout cela n'a rien d'un tour de magie.
Quand j'étais encore petite fille, j'étais persuadée que mes ancêtres, les sorcières hispanique, avaient dû me transmettre un peu de leurs fameux pouvoirs. L'idée de pactiser avec le démon m'effrayait bien moins que celle d'être vulnérable. Armando, lui, n'accordait aucun crédit à toutes ces vieilles légendes. Tandis que je m'évertuais à éveiller la magicienne en moi, les adultes louaient l'intelligence et la logique de mon frère. Les échecs successifs de mes sortilèges m'ont contrainte à lui donner raison. C'était la dernière fois que je m'inclinais devant mon jumeau. Avec le temps et des efforts quotidiens, je suis parvenue à le dépasser partout où il excellait. J'ai fait de la logique une magie à mon service.
Je suis tombée des nues, en apprenant qu’Armando s’était fait admettre en finale Spectus. Depuis son plus jeune âge, notre père le destinait à la filière commerciale Alliance et, naturellement, je m’y préparais aussi. Comment Armando s’y est-il pris pour persuader l’IA scolaire de saper l’autorité paternelle ? Cela demeure un mystère. Pour autant, il n’était pas question que j’abandonne le duel et parte seule en classe Alliance. J’ai étudié le test d’admission de long en large, manœuvré habilement ma barque dans l’imposture la plus totale, et me suis fait admettre dans la même branche que mon frère. Peu importe combien l’on s’acharne, nous savons tous les deux comment tout cela finira : quelque soit le nombre de trimestres pour lesquels nous rembrayerons, le PDG de la firme familiale finira par obtenir ce qu’il désire et ces longs mois d’étude n’auront servi à rien, sinon nous divertir un peu. Du moins, c’est ce que croit notre père…
Je suis Dayanara Laverde Reyes, déléguée de la finale Spectus, membre du Conseil des Élèves et porte-parole du Comité de Discipline. Ceux qui osent faire de moi une ennemie ont bien plus à craindre de mes ruses que l’Église de Rome ne redoutait les sortilèges de mes ancêtres les hérétiques.
— Ce regard, me surprend Armando, tu jubiles. Pourquoi donc ?
— Je ne jubile pas.
— Allons, je te connais. Toi et moi, on est pareils...
Je bondis de ma chaise en serrant les poings :
— Comme si j'étais aussi stupide que toi !
Armando me sourit gentiment.
— C'est bien ce que je dis. Quand je te regarde, c'est comme si je voyais une version féminine, hystérique et coincée de moi-même.
Je ne suis pas en mesure de retenir ma colère et, presque machinalement, je lui donne une petite claque. Armando garde le sourire. Il se lève de son siège.
— Rentrons, dit-il. Quelque chose me dit que les prochains jours ne seront pas de tout repos.
Il tient la porte, j'ouvre la marche.
Le premier être à qui j'ai appris la loyauté était mon chien, Dario, un braque d'Edder. Fière de ce succès, j'ai réitéré l'opération sur l'être le plus cher à mes yeux, mon rival de toujours. Mon frère est à ce jour mon ami le plus fidèle.
Comme à notre habitude, sur le chemin de la maison, nous faisons route avec Koma, un ami d'enfance. À une époque, il se peut que j’aie eu des sentiments pour lui. De toute évidence, c'était une phase. Elle est passée depuis longtemps.
Koma Hirata n’est ni plus ni moins que le fils de l’un des hommes les plus influents au monde : le fondateur d’Hiratek, le père de la néorobotique. Son allure négligée a le don de m'énerver. Ses cheveux en bataille, sa barbiche de trois jours, ses chemises élimées, les lunettes trafiquées derrière lesquelles il joue au lieu de suivre les cours,... Il mériterait une bonne quinzaine d’avertissements du Comité de Discipline ! Pour la plupart des gens, le rejeton du grand Monsieur Hirata n'est rien d'autre qu'un feignant accroc aux jeux vidéo. Parce que nous le connaissons depuis longtemps – pour ainsi dire, toujours – Armando et moi ne saurions pas lui en tenir rigueur. Koma a bien des défauts, mais il a aussi, malgré tout, beaucoup de courage. Il en faut, du courage, pour afficher chaque jour un sourire aussi large que le sien, quand on a un héritage familial aussi plombant, un père aussi strict, une sœur aussi imbuvable. Je n’ai croisée l’aînée de Koma qu’en de rares occasions et cette sœur-prodige, aussi froide que les robots fonctionnels sortis de leurs usines, m’a donné froid dans le dos.
— Daya, lance Koma, qu'est-ce que tu penses des nouvelles ?
— Elle ne voit pas pourquoi il faudrait en penser quoi que ce soit, me taquine Armando. Mais d'après elle, elles n'ont pas l'air de concurrentes sérieuses.
Je déteste quand il prend la parole à ma place.
— Je ne crois pas avoir requis les services d'un interprète, Armi ! D'ailleurs, dans ce cas-là, j'aurais probablement acheté un perroquet. Il aurait un QI plus élevé que le tien et coûterait moins cher à nourrir.
— Toutes mes excuses, ma chère sœur, implore-t-il en mimant une révérence.
Je soupire.
— Pour répondre à ta question, Koko, c'est vrai qu'elles ne m'ont pas l'air bien futées. Celle qui a la carrure d’une athlète a l’air de déborder de motivation. Un peu trop d’ailleurs, elle va vite déchanter. Attendez un peu qu’elle postule au club de natation…
— Comment t’es sûre qu’elle sait nager ? me nargue l’idiot de Koma.
— Elles servent à quoi tes lunettes ? T’as pas vu sa carrure d’acier ?
— Corps en V, membres hyperlaxes, des épaules à faire pâlir le coach de l’Académie, énumère mon jumeau. Elle est taillée comme Nina Flair !
Même le nom de la championne ne dit rien à Koma. Ce type a la culture générale d’une huître !
— Tu devrais bien t’entendre avec l’autre nouvelle, Koko. À part ses jolis yeux, il n'y a rien à lui envier.
— Roxane ? T’abuses, elle vient de pulvériser toutes les autres nanas au bombassomètre !
Je lève les yeux au ciel.
— Mon pauvre Koma, tu es irrécupérable !
— Eh, rêve pas trop, Koko ! le charrie Armando. C’est pas demain la veille qu’une pin-up comme elle va s’intéresser à un geek de ta trempe !
— Mouais... N'oubliez pas que je suis riche, les gars. Les filles comme elle, elles aiment tout ce qui brille. Si je lui offre un diamant, peut-être bien qu'elle m'épousera !
Et tous les deux se mettent à rire.
— Bande de gorilles sans cervelle… Vous tapez un trois-mille à l’exaspéromètre.
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