Nuit 2
William
Sur le quai de Red Hill, nous attendons le dernier tram. Depuis que nous sommes sortis du Temple de Vénus, Alice n’a pas lâché ma main. Sans dire un mot, elle n’a pas arrêté de me regarder en coin et, devinant les questions qu’elle se retenait de poser, j’ai raconté toute l’histoire : la disparition de Roxane, notre tournée des maisons de passe, comment Tasha puis Emmanuelle m’ont laissé en plan.
— Ali ? T’es en colère ?
— Pourquoi je le serais ? Que Tasha et toi vous soyez entichés de cette fille, je peux comprendre. C’est de loin la personne la plus intéressante que j’ai rencontrée depuis un bail. Que vous visitiez ensemble tous les bordels de Red Hill, c’était mon idée. J’aurais bon dos de t’en vouloir. Je me demande juste… est-ce que je t’intéresse encore ?
Sa question sort de nulle part.
Alice est tout l’inverse de ma jumelle : son raisonnement est sinueux, ses objectifs indéfinis. Je l’ai admirée dès notre première rencontre, parce que j’ai tout de suite vu en elle une mine d’infos inépuisable. Mais ce que j’aime, en fin de compte, c’est cette sorte de chaos organisé qui embellit tout ce qu’elle entreprend. Son tempérament opportun, son inclinaison à jouer avec le feu, l’immense gentillesse dissimulée par sa curiosité voyeuriste et tous ses petits défauts qui colorent sa personnalité, voilà ce qui m’a cueilli.
— Ça n’a pas d’importance, lui dis-je, les yeux perdus dans les lumières de la vieille ville. Tu sais pourquoi ?
— Parce que tu pourras toujours vivre à mes frais ? Pfff. Je suis pas d’humeur pour les devinettes.
— Ne t’en fais pas, je te rembourserai.
— Et sinon, tu veux faire quoi ?
Après la question sans lieu d’être, celle aux mille sens possibles, une autre spécialité de ma petite amie. Me demande-t-elle ce que je compte faire quand je retrouverai Tasha ? Quand je reverrai Manu ? Veut-elle savoir où on va, tous les deux ? Ou juste ce que je veux faire, là, tout de suite ? Puisqu’elle laisse tant d’ouvertures, j’opte pour ce qui m’arrange.
— Ça te dit qu’on aille voir ce qui se trame à Crown Bay ?
— C’est la pire idée du monde. Depuis quand t’es suicidaire ?
Alice me fusille de ses beaux yeux, mais elle n’est pas crédible. Je sais que nos missions sont ses rencards préférés. Nous prenons donc l’héliotram, direction le Sud de l’île. Aucune parole n’est échangée. Je détaille le paysage nocturne qui défile le long de la vitre, elle inspecte les croquis que j’ai fait de ces bars douteux.
Parfois, je me demande si ce qu’elle aime le plus, chez moi, serait mon coup de crayon, ou bien mon sens inouï de l’orientation. J’ai arrêté d’avoir peur qu’elle ne soit là que pour grappiller les secrets du Poste Central, que je lui échange volontiers contre ses dernières fournées d’ « on raconte ». Peu importe ce qui l’intéresse, tant qu’elle veut bien de moi.
Nous descendons à Molens Baii. Alice s’est procuré les clés d’un de ces moulins à vent, il y a des années, et nous venons souvent nous y jucher, les soirs où l’on s’ennuie. Je branche mon talkie volé sur la fréquence de la police pour que nous écoutions les communications.
À cause des émeutes qui ravagent le port industriel, de l’autre côté de la plage, notre session d’écoute est plus animée que d’ordinaire. Les ouvriers des docks se sont ligués contre les hordes de Candirus pour les faire changer de camp, après l’annonce de Fate. L’Ordre des Nécrophages refuse, en majorité, de trahir leurs employeurs. Les représailles sont de mise et la violence connaît, depuis le début du mois, une escalade invraisemblable. Même à Crown Bay, on n’a jamais déploré autant de morts.
Les appels à l’aide de civils saturent le canal, et pas un policier n’est dépêché sur place. Je serre les poings, Alice passe sa main dans ma nuque.
— Tu sais, la première avec qui j’ai fait ça, c’était ta mère. J’était encore qu’une ado.
— Hors contexte, ça sonne hyper bizarre.
Je ris pour refouler les larmes. C’est vrai qu’Alice a connu ma mère. Il n’y avait que son équipe, à l’époque, qui osait intervenir dans ce genre de zones. Ça leur a coûté la vie.
— J’étais en ligne avec elle, quand s’est arrivé. J'faisais partie des indics… C’est aussi grâce à Amina que j’en suis là aujourd’hui. Je me doute que pour toi…
— Elle me manque, c’est sûr. Elle méritait pas ça… Mais je suis fier d’elle, aussi.
Un énième SOS grésille dans l’émetteur.
— Police d’Elthior, j’écoute.
— J’suis au Dock 46. ‘Sont en train d’tout crâmer, putain ! Faut envoyer quelqu’un. Faut des secours… Y a une maison, le 138. C’est à deux pas sur la digue. ‘Sont en train de torturer des mômes, putain ! Bougez-vous les miches !
— On vous envoie une équipe au plus vite.
Bip… bip…
Alice et moi échangeons un regard. Quand on parle d’envoyer des flics se faire rôtir à Crown Bay, « au plus vite », on le sait bien, ça signifie « trop tard ». Je remballe le talkie, on fonce vers l’escalier. Alice m’attrappe la main.
— Wonky !
C’est la première fois que je devine cette expression dans ses yeux : de la détresse.
— J’ai pas envie que tu finisses comme elle.
Sa main reste dans la mienne, le long de la plage, sous ce ciel flamboyant et presque romantique, puis le long des docks. Le port empeste l’essence brûlée. Le quartier flambe. Je n’imagine même pas ce qu’il en restera demain.
Nous nous faufilons de quai en quai, esquivons deux explosions et d’innombrables projectiles. Des bouteilles se brisent et les feux éclatent. Devant la grande maison grise que l’on devine être le 138, deux gorilles gardent la porte. Ils n’ont pas la dégaine de tueurs à gages. Ce ne sont que des civils, armés de toute leur cuisine et leurs outils de jardins. Pour autant, je ne prendrai pas le risque de les provoquer.
Alice m’entraîne au coin de la rue, à la recherche d’une fenêtre ouverte ou d’un soupirail.
— Ali ? Ça fait quoi… de tuer quelqu’un ?
— Ça fout la gerbe, mon cœur. Alors sois gentil, si y a pas le choix, tiens-moi les cheveux !
Le mieux qu’elle nous dégote, c’est une trappe assez grosse pour laisser passer un molosse. Nous escaladons le mur à moitié démoli du jardinet, rampons à l’intérieur de la bâtisse. Par chance, la pièce, plongée dans le noir, se trouve être un débarras où s’entassent des sacs de frappe et des cannes à pêche. Alice se saisit d’une et tire pour casser le fil.
— Tu comptes faire quoi avec ça ?
— Tu devrais prendre les haltères, là. Ça peut servir.
Je suis ses conseils. C’est elle, l’experte du terrain.
Nous avançons, à moitié accroupis, dans un couloir qui n’en finit pas. Dans la salle, au bout, qui doit être le séjour résonnent des pleurs d’enfants, des cris de douleurs, une voix grave et des rires saouls.
Mon poing se resserre sur l’haltère. Alice me sourit dans un hochement de tête. Plus question de reculer.
Tout va très vite. Quand elle m’a dit qu’elle avait participé au massacre des psykos, Alice ne mentait pas. Ici, les dix ou douze tortionnaires sont des amateurs ; elle ne fait qu’une bouchée d’eux, cette femme entre les mains de qui un vulgaire fil de pêche devient le plus redoutable des coupe-gorges. Les deux enfants ferment les yeux, tournent la tête. Un type résiste, mais fait moins le malin quand Alice brandit l’hameçon. Un autre surgit de la cuisine, derrière elle, couteau à viande en main. Sans une seconde d’hésitation, je saute dans le séjour et lui abat l’haltère derrière le crâne.
Nous détachons les petits et Alice improvise un bandage à celui qui y a laissé des doigts.
— Des gosses de Nécrophages, affirme-t-elle. Je les bazarde au Poste direct.
— Pas plutôt l’hôpital ?
Le haut-le-cœur annoncé survient avant qu’elle puisse répondre. Comme promis, je lui tiens les cheveux. Puis, dès qu’Alice s’est essuyé la bouche, nous filons par la trappe du chien et nous enfonçons dans Crown Bay, optant pour les ruelles les plus désertes possibles.
À l’issue d’une cavale infernale, chacun un enfant sur le dos, à slalomer entre les bagarres de rues, nous attrapons le tram au Dos de la Baleine. Les petits ne bronchent pas. Alice s’affale sur le siège et s’asperge la gorge d’un de ses sprays parfumés.
— Qu’est-ce que t’as à sourire, Wonky-chou ? C’est l’adrénaline qui t’excite comme ça ?
— En vérité, Alice, tu ne dois pas t’inquiéter. Que tu m’intéresses ou non, ça n’a pas d’importance. Je ne fais plus ça par intérêt.
Elle hisse l’un des enfants sur ses genoux, attire l’autre sous son bras. Elle a le plus beau sourire que j’aie jamais vu et là, pour la première fois, je m’imagine un autre avenir.
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