Bradbury Février : La nuit sans sommeil

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 L'ennui. Voilà qui définissait bien la vie. Une journée durait vingt-quatre heures, qu'il fallait bien occuper. Bien sûr, par tradition, on gardait le travail de neuf heures du matin à une certaine heure le soir, de manière à œuvrer en moyenne neuf heures par jour. Ce qui en laissait treize à tuer. Aller, onze en prenant en compte les transports.

 Dès le début, on peinait à trouver que faire. Romain se souvenait de ses premières sorties nocturnes. Au début, sous l'œil vigilant de ses parents, il avait voulu devenir bon au vélo. Puis il avait découvert que certains ne se contentaient pas de passer leurs nuits à s'y entraîner, mais aussi une part non négligeable de leurs jours. Alors, dépité, il avait abandonné. Puis il avait voulu devenir un super lecteur, écumant la médiathèque pour enfants près de chez lui. Mais là aussi, d'autres y passaient leurs jours et leurs nuits.

Il avait grandi, avec toujours cette idée que jamais il ne serait capable d'atteindre un niveau intéressant dans la moindre discipline, le moindre savoir-faire. Il était juste un jeune travailleur sans ambition, ni talent, ni volonté, un élément parmi tant d'autres.

Et en cette nuit à basse pollution lumineuse mais haute pollution de particules fines, pollens et pathogènes, Romain tentait de voir la lune, faute de meilleure activité trouvée. Il avait écumé trop de jeux, tenté trop de sports à la maison. Il avait bien découvert la cuisine, mais au bout de trois mois il avait fait le tour de la discipline. Le dessin lui avait abîmé prématurément le poignet, et devenir ambidextre ne présentait ni distraction ni récompense valable pour les efforts à fournir. De toute façon, il n'évoluait pas assez vite. En ce moment, il n'avait pas envie de lire, ni même de discuter avec quiconque.

En fait, toujours occupé à chercher la lune, il n'avait envie de rien. Juste que le temps passe. Revoir ses collègues du boulot le temps des horaires de bureau, tenter d'en motiver quelques-uns pour écumer les bars et prolonger ses interractions sociales avec de vraies personnes.

Enfin, il aperçut une lune gibbeuse... non, fausse joie, c'était un reflet de réverbère. Il devait s'agir de la fameuse paréidolie. Un évènement suffisament rare pour qu'il le note sur son téléphone à écran souple. Romain releva par ailleurs que cela faisait douze ans qu'il n'avait pas subi cet effet... pas si désagréable à bien y réfléchir.

Avec ce pic d'intérêt, il profita de tenir le téléphone allumé pour revérifier la définition du terme. Dans les premiers liens, il découvrit que des chercheurs souhaitaient être informés quand ce type d'évènement, en cours de raréfaction, survenait.

Trois heures plus tard, certain qu'il ne s'agissait pas d'une arnaque, Romain remplit le questionnaire. Au fur et à mesure qu'il le remplissait, il sentit qu'il passait près de comprendre quelque chose. Vraiment, il était à deux doigts d'un flash, d'une illumination. Au terme de l'étude, il comprit avec déception que les chercheurs y avaient déjà pensé.

Malgré tous les moyens, toutes les connaissances accumulées, l'Humanité stagnait. Ils entraient en une phase paradoxale de l'Histoire de l'évolution et des nations. On ne rêvait plus, on perdait le goût du risque et de l'exploration. Les scientifiques eux-mêmes reconnaissaient que seuls les plus anciens, parmi eux, voulaient comprendre le phénomène pour trouver une solution. Le reste de l'équipe y contribuait parce que cela leur fournissait une occupation, au même titre qu'ils auraient creusé n'importe quelle question. Le terme "déchéance de la curiosité" apparut.

Romain s'offrit une petite pause où il tourna sur sa chaise ergonomique, avant, faute de mieux, de creuser le sujet qui s'offrait à lui. Les chercheurs, respectueux des réglementations, donnaient tous les liens idoines pour suivre leur raisonnement.


Tout partait du constat suivant : l'ennui généralisé, mondial, universel. L'arrêt quasi total de la création d'œuvre d'art, de l'innovation, de la compétition, des guerres. Il suffisait d'entrer dans un musée ou de lire des livres d'Histoire pour s'en rendre compte. Après plusieurs siècles, pour ne pas parler de millénaires, d'effervescence constante, l'Humanité avait ralenti.


D'après les chercheurs les plus anciens et une part non négligeable de leurs prédécesseurs, cela coïncidait, avec quelques décennies de décalage, à l'apparition d'une mutation génétique issue de thérapies géniques. Celle-ci, initialement, visait à guérir de la narcolepsie.


Il s'avéra que ce gène se transmettait via un allèle dominant. Et surtout, ce menu changement nucléique s'accompagna rapidement d'autres. D'études en adaptations, l'Humanité trouva de quoi faire exploser sa productivité. Des limitations physiologiques s'estompèrent en un temps record, jusqu'à disparaître.


Le réflexe de bâiller disparut le premier. Il fut suivi de différentes phases du sommeil, des cauchemars, des rêves... jusqu'au sommeil lui-même. Cependant, alors que leurs ancêtres mouraient quand ils ne répondaient pas suffisament à ce besoin, les hommes modernes pouvaient s'en passer... et avaient même perdu la sensation de fatigue, la rate s'était atrophiée, les désagréments des mauvais rêves, les croyances en l'avenir interprétable par ce biais, mais surtout...


Surtout, que de temps libéré ! Du temps pour travailler, s'adonner aux loisirs, avec une restriction majeure de moins ! Un impératif définitivement effacé.


Romain se surprit à aller de lien en lien, et même.. à financer de quelques oboles ce sujet de recherche. C'était assez intéressant pour tuer le temps sans le sentir passer, en le subissant moins que d'habitude.


Ainsi Romain découvrit-il que, comparés à leurs ancêtres, lui-même et ses contemporains nécessitaient d'en moyenne deux fois plus de temps pour le moindre apprentissage. La suppression du sommeil permettait de ne pas doubler pour autant les temps d'étude... mais cela avait empêché les entreprises d'imposer le travail nocturne généralisé. Les parents devaient répéter à leurs enfants les leçons du jour, de la semaine. Les parents eux-mêmes devaient redoubler d'efforts pour retenir leurs propres apprentissages.


La période de transition terminée, le sommeil définitivement disparu, la société retrouvait son équilibre. Les lois finissaient de s'adapter, à l'usure, aux nouveaux besoins et aux nouvelles possibilités.


Romain éprouva une sensation agréable. Il lui fallut plusieurs minutes, pour parvenir à la nommer. Il prenait plaisir à mieux comprendre son monde. Désireux de partager cela, il donna le lien à ses quelques contacts, avant que l'un d'entre eux ne lui rappelle l'existence d'un forum de compositeurs sur IA auquel ils appartenaient tous deux.


Avec un léger soupir, Romain constata qu'il en avait totalement oublié l'existence. Néanmoins, là-bas, certains s'étaient inquiétés de ne parvenir à imaginer que des remix, des remix de remix et parfois, par miracle, une reprise de remix. La créativité était un sujet qui avait alimenté bien des discussions nocturnes. Surtout son absence, du propre aveu des participants.


Romain y lâcha donc sa bombe. Puis attendit. Il reçut des likes. Lui restait encore bien du temps avant de retourner travailler. Finalement, il fit craquer ses doigts, sa nuque, et passa à autre chose. Un petit sourire, évènement notable qui agrémenta le calendrier du téléphone, flotta sur ses lèvres.


Grâce à son idée initiale, amenée par le dépit, de voir la vraie lune, il avait vécu une paréidolie avant de découvrir cette recherche scientifique sur la disparition du sommeil. Peut-être son entourage en ferait quelque chose. Peut-être que cela lancerait un mouvement, une quête du retour aux temps anciens. Ou, bien plus probablement, que personne n'en ferait rien de plus que lui : s'y intéresser le temps de lire, avant de passer à autre chose. Lui avait fait sa part, et déjà le souvenir du champ des possibles s'estompait pour lui.


Fin

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