Chapitre 1 - Romane : La morphine a disparu !
La salle d’accouchement est baignée dans une lumière blafarde qui accentue l’atmosphère oppressante. Léa, une jeune femme de dix-huit ans, est allongée sur la table d'accouchement, le visage déformé par la douleur.
Je suis à ses côtés, essayant de la rassurer, mais mon propre cœur bat à tout rompre. Les contractions sont si intenses que Léa hurle, le visage en sueur. Quand j'ai réalisé que la situation devenait critique, j'ai appelé en renfort le Docteur Létal, l’anesthésiste. En attendant sa venue, j’essayais tant bien que mal de rassurer la maman.
— Vous savez si c’est un garçon ou une fille ? dis-je doucement, espérant l’apaiser un peu.
— J’espère une petite Elaya, murmura-t-elle en serrant mes doigts, une lueur d’espoir dans les yeux malgré la douleur.
— Et si c’est un garçon ?
— Théo,
— C’est un joli prénom aussi, dis-je en lui caressant doucement la main
Le docteur Létal, arrive enfin, il met la patiente en position pour la péridurale. Pique. L’aiguille ne rentre pas. Il s’énerve. Échec de la seconde tentative. Plus il rate et plus il devient nerveux. Léa blêmit, se crispe, elle souffre le martyr. C'est sa première grossesse, et ce moment qui aurait dû être l'un des plus beaux de sa vie tourne au cauchemar.
Quand il en arrive à sa cinquième tentative infructueuse, il me crie dessus :
— Qu’attendez-vous pour aller chercher de la morphine !?
Je me précipitai hors de la salle, traversant le couloir à toute vitesse, jusqu’à la pharmacie. Quand j’y parvins, la pharmacienne était présente, trousseau de clés en main, en train d’ouvrir l’armoire des stupéfiants. Je lui expliquais la situation, le besoin urgent de morphine, mais elle resta calme, méthodique… exaspérante. Elle commença à fouiller dans l’armoire sécurisée des produits stupéfiants, chaque mouvement lent, chaque flacon vérifié avec minutie.
— Plus vite, s’il vous plaît !
Je n’arrivai pas à cacher la panique dans ma voix, mais elle continua son inspection méticuleuse. Puis soudain, je la vis s’arrêter, son visage se figeant. Elle prit un flacon, l'examina de plus près, puis un autre. Je remarquai que ses mains tremblaient légèrement.
« Ce n'est pas possible... », murmura-t-elle en s'adressant plus à elle-même qu'à moi. Elle me montra les flacons, l'air abasourdie. Les étiquettes marron avaient été falsifiées ! Les liserés de couleur marron d’origine avaient été grossièrement passés au feutre noir. Ce n'est pas de la morphine ! Un seul flacon est véritable.
Je sentis la colère monter en moi, mêlée d’un sentiment d’urgence désespéré.
— Mais qu'est-ce que vous racontez ?
Ma voix trembla de rage :
— Je n’ai pas le temps pour ça !
La pharmacienne, encore sous le choc, tenta de m'expliquer que les dix flacons de morphine présents à l’exception d’un seul avaient été remplacés, et il restait plusieurs emplacements vides dans l’armoire. La panique montait en elle :
— Dieu sait combien il y avait de flacons et ce qu’on a injecté aux patients en croyant que c’était de la morphine. Cela a pu avoir des conséquences très graves.
Elle resta ébahie devant l'armoire ouverte. Elle se noyait dans un flot de conjectures et de questions qu’elle se posait à elle-même.
— Seul l’infirmier de nuit possède une autre clé !
— Qui aurait pu faire cela ?
— Pourquoi ?
— Je dois prévenir la directrice de la clinique et signaler immédiatement le vol à l'Agence Régionale de Santé (ARS). Il en va de ma responsabilité.
Mais je n'écoutai plus. L'image de Léa, en train de souffrir sur la table d’accouchement, et celle du bébé, peut-être déjà mort, me poussa à bout. Sans réfléchir, je lui arrachai le flacon des mains.
— Donnez-moi ça !
Je criai presque, sans attendre sa réaction, avant de m’élancer de nouveau dans le couloir.
Quand je revins dans la salle d’accouchement, Sophie Toutenu, la gynécologue, avait rejoint le Dr Létal et était en pleine action.
Léa, écartelée sur la table d'accouchement, le visage crispé par la douleur. Elle poussait de toutes ses forces, mais malgré ses efforts, l'enfant restait coincé. Sophie posa ses mains expertes sur le ventre tendu de Léa, sentant la tension anormale à travers la peau. Son regard se déplaça rapidement vers le périnée, là où le crâne du bébé était à peine visible, mais ce qui l'alarma, c'est la couleur de la peau qui devenait violette.
Sophie fronça les sourcils quand elle vit ce qui se passait. Le cordon ombilical, normalement un lien de vie, était enroulé fermement autour du cou du bébé, tirant si fort que les veines du cordon étaient visibles, pulsant avec une vigueur inquiétante. Le bébé était littéralement étranglé à chaque contraction.
Le visage de Sophie se durcit lorsqu'elle vit le cordon serré, presque incrusté dans la chair tendre du cou de l'enfant. La peau autour du cordon était blanche, marbrée de teintes bleutées, signe que la circulation sanguine était compromise. Le crâne du bébé semblait coincé, comme si chaque tentative de le faire sortir ne faisait qu’aggraver la situation. Le rythme cardiaque, autrefois un bourdonnement rassurant dans la salle, était devenu irrégulier, lent, presque inexistant, et le silence croissant du moniteur cardiaque confirmait ses craintes : le bébé était en détresse sévère.
Sophie jeta un coup d'œil rapide à l'écran du moniteur. Le tracé des battements du cœur, autrefois réguliers, montrait désormais des pics inquiétants suivis de longues pauses. Le bébé était en souffrance, manquant d'oxygène. Elle comprit que le temps jouait contre eux. Chaque seconde perdue risquait d’être fatale. Son visage se durcit :
— Le cordon est enroulé autour du cou, annonça-t-elle d’une voix glaciale, en me jetant un regard accusateur.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenue dès le début du travail ?
Bip continu. Trait plat sur l’écran.
— Arrêt cardiaque, prononça froidement Marc Létal
Mon cœur manqua un battement. La situation était critique.
Je savais qu’à chaque seconde qui passait, ses chances diminuaient. Et la toubib qui cherche un coupable ! Elle sait que nous n'avons pas de chirurgien disponible et que nous sommes seules pour gérer cette urgence… par les voies naturelles, donc.
Interminables…les minutes qui s’écoulèrent jusqu’à ce qu’il sorte.
Le bébé est enfin extrait, mais le petit corps est inerte, comme une poupée de cire. Sophie Toutenu et l’anesthésiste s’affairent autour de lui, essayant désespérément de le réanimer. Je n’ose pas demander combien de temps a duré l’arrêt cardiaque, mais au fond de moi, je crains le pire.
— Le cœur bat ! s’exclame l’anesthésiste. C’est un garçon !
Ces mots résonnent dans la pièce comme une lueur d’espoir, mais il ne parvint pas à chasser l'angoisse qui s'était installée en moi.
Sophie ne me regarde pas. Ses yeux sont rivés sur Léa, dont le corps était secoué de spasmes de douleur. Elle hurle :
— Mon bébé ! Théo ! Donnez-moi mon bébé !
— Injectez-lui la morphine, me lança Sophie d’une voix ferme, mais je sentis qu’elle était aussi dévastée que moi par la situation.
Je m’approchai de Léa, les mains tremblantes, et administrai la dose de morphine. Elle se calma lentement, ses cris s’estompèrent, mais je savais que ce n’était qu’un répit temporaire. Nous allions devoir lui annoncer la vérité, et je redoutai ce moment plus que tout. Dans son état, apprendre que son bébé avait subi une hypoxie, un manque d’oxygène, pourrait la détruire.
L’atmosphère était lourde, étouffante. Personne n’osait parler, chacun était enfermé dans sa propre angoisse. La réanimation de l’anesthésiste avait réussi. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser que c’était déjà trop tard, que même si le cœur de Théo battait à nouveau, ce silence augurait quelque chose de bien pire. Le spectre des séquelles planait au-dessus de nous, rendant chaque seconde plus insupportable que la précédente.
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