1 - Gabin : Prologue

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Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, mais cette brume ne se lève pas. Pourquoi suis-je ici ? Est-ce un rêve, ou quelque chose de plus grave : la réalité ? Et cette voix... cette petite voix qui chante, et qui se rapproche.

— Hello, il y a quelqu'un ? criai-je.

Le silence persiste un instant, puis la voix douce perce à travers le voile de brume.

— Joyeux Anniversaire …, distille une voix cristalline.

Je plisse les yeux, tentant de discerner une silhouette dans cet épais brouillard. Peu à peu, une fillette aux contours flous se dessine devant moi, comme si elle n’était pas tout à fait réelle. Je m’approche lentement, intrigué.

— Qui es-tu ? lui demandai-je.

— « Elaya », me répond-elle, c’est ce que me chantonne tous les jours ma mère.

Elle commence à entonner une comptine, des mots qui semblent venir de nulle part :

— « Joyeux Anniversaire, Elaya. Aujourd'hui, c'est le jour où tu es née, c'est le jour où tu as pointé le bout de ton nez ».

— Tu es sûre qu’elle t’aime pour te dire que tu es née alors que tu es toujours dans son ventre ? lui dis-je, jaloux de sa gaieté.

— Oui, répond-elle avec assurance. Car ma future maman n'est pas une maman comme les autres. Et moi, je ne suis pas un bébé comme les autres. Je n'ai pas bien compris la recette qu'ils ont retenue, mais je sais qu'elle m'aime beaucoup. Elle pense à moi tous les jours. Tu sais, ça me fait comme un petit frisson quand elle pense à moi. Et toi, ça te le fait aussi ?

Je me rembrunis car, pour ma part, je ne ressentais rien de tel.

— Ma mère ne fredonne jamais, avouais-je un peu penaud. Je ne savais même pas qu’une mère pouvait faire cela.

Je ressentis un étrange mélange de tristesse et d’incompréhension. J’en avais soupé d’entendre ces bruits glauques dont je préférais ne pas connaître l’origine : digestion, battement de cœur…Et à l’extérieur de son ventre, juste la voix grave et rassurante de mon père.

— Ça fait cinq mois que je suis dans son ventre. Je pensais que ça commencerait à bouger dehors, mais non. Rien. Pas de massage, pas d’échanges au bain. Elle ne chantonne pas même mon prénom… que papa a choisi : « Gabin ». Je n’en peux plus, je veux sortir !

Elaya me répondit d’une voix douce, presque comme pour me consoler :

— Moi aussi, cela fait cinq mois. Ta maman, elle t'aime comme toutes les mamans, mais elle ne sait pas l'exprimer, c'est tout. Elle a peut-être des soucis en ce moment ? Ton papa est-il gentil avec toi et avec tes frères et sœurs ?

Je réfléchis un instant avant de répondre.

— Papa est très gentil avec tout le monde. Il adore Gaby, ma grande sœur qui vient d'avoir un an. Et le soir quand on se retrouve tous près d’elle pour la coucher, il nous chante « Allo Papa Tango Charlie ». Mais Maman ne chante pas avec lui. Elle est éteinte, elle n’exprime rien, comme si elle ne ressentait rien. C'est triste d'être accueilli ainsi. Je ne pourrais jamais supporter cela pendant encore quatre mois, puisque j'en ai déjà fait cinq. Je sens gros comme une maison que je vais être un « enfant du bloc » !

Elaya ressentit mon désespoir et ma douleur profonde. Avec une curiosité teintée d’inquiétude, elle rebondit sur l’expression :

— Ah ? C’est quoi un enfant du bloc ?

Je soupirai profondément :

— C’est quand tu n’arrives pas à sortir normalement …et que le chirurgien doit intervenir. Quand la maman ne pousse pas assez fort… Il paraît que c’est le signe qu’elle ne veut pas te libérer, parce qu’elle ne veut pas être mère. Enfin, c’est les psychologues qui le disent…

Elaya resta dubitative un moment, comme si elle réfléchissait à ce que je venais de dire. Puis finalement, elle ne pût garder ses questions en elle :

— Mais pourquoi une maman voudrait garder son bébé en elle ? demanda Elaya, incrédule.

Je soupirai, sentant ce mélange de frustration et d’incertitude. C'était dur à expliquer.

— C’est pas juste, c’est sûr, répondis-je après un moment de réflexion. C’est comme si elle t’empêchait de sortir, de vivre dehors… comme si tu faisais toujours partie d’elle.

Elaya hocha la tête, l’air perplexe.

— Mais... d’un autre côté, repris-je, dedans, t’es en sécurité. Y’a pas de bruit, pas de lumière qui fait mal aux yeux, pas de trucs qui te font peur. Peut-être que c’est plus facile pour la maman de te garder là où elle sait que rien ne peut t’arriver…

Elaya fit une moue.

— Mais nous, on n’est pas fait pour rester enfermés, dit-elle, comme si elle essayait de s’imaginer à ma place. C’est comme si t’étais coincé… Et le bébé, il a le droit de sortir.

Je hochai la tête, d’accord avec elle, même si c’était compliqué. On ne pouvait pas comprendre pourquoi une maman voudrait garder son bébé, mais on savait que cela existait, dans certains cas. Pas de chance que ce soit tombé sur moi !

Je restais sceptique, mais il y avait quelque chose dans l’écoute d’Elaya qui me réconfortait. Comme si elle lisait dans mes pensées …

— Tu ne trouves pas bizarre que l’on puisse échanger entre nous alors que nous ne sommes pas encore nés ? dit Elaya en me rendant mon sourire.

Car même si je ne peux pas voir clairement son visage, son sourire, je le ressens.

— C’est normal que tu poses cette question, tu es tellement absorbée par ton super environnement maternel que tu n’as pas fait attention à ce qu’il y avait autour. Alors que moi, j’ai eu tout loisir de comprendre ce qui se passe dans les limbes.

— Ah bon ? Et qu’est-ce que tu as compris ? me demande Elaya.

— Les arbres communiquent entre eux leurs craintes et leurs joies par tout un réseau de racines. Pour les hommes, c'est la même chose, lui expliquais-je. Le fœtus a cette faculté à un certain stade de son développement.

Intriguée, elle demanda :

— Comme les racines des arbres, dis-tu ?

— Oui, les arbres utilisent leurs racines pour échanger des informations. On appelle ça le réseau mycorhizien, un système sous-terrain où les racines et les champignons se connectent pour partager des nutriments et des messages.

Je marquais une pause, cherchant à expliquer ce phénomène en des termes simples :

— C’est un peu comme l’Internet des arbres. Pour nous, dans le ventre maternel, c’est un peu pareil. Les fœtus sont connectés entre eux, comme s’ils partageaient des émotions, des sensations, à travers un réseau invisible. Mais dès qu’on naît, on se coupe de ce lien, comme si on fermait une porte derrière nous et qu’on devenait chacun une île isolée.

Elaya fronça les sourcils, essayant d'imaginer ce réseau de bébés connectés entre eux, puis elle hocha doucement la tête, comme si ça commençait à faire sens.

— C’est triste. Pourquoi on perd ça ? Pourquoi va-t-on devoir se quitter ?

Je restais pensif un moment, ressentant une certaine tristesse à cette fin, et pris conscience qu’Elaya était mon seul lien bienveillant avec le monde et que j’allais le perdre à la naissance.

Elaya sourit dans l’obscurité brumeuse, et même si je ne pouvais pas voir ce sourire, je le sentais. Elle poursuivit comme un enfant qui vient de comprendre un rouage profond de la nature :

— Nous sommes ensemble, même dans cette brume. Et quand viendra notre jour J, quand la lumière percera enfin, nous aurons tout un monde à découvrir et nous oublierons tout. Encore quatre mois…

— Et si je sors un mois avant ? lui répondis-je. On ne peut pas savoir. Tout ce que je sais c’est que notre amitié a une date butoir.

Une étrange lueur apparut dans ses yeux. Voyant son visage s’assombrir, je m’empressai de la réconforter :

— Hé ! Qu’est-ce que tu crois ? Tu ne vas pas te débarrasser de moi aussi facilement, on n’est qu’au début ! lançai-je avec un éclat dans la voix.

Son sourire s’élargit, et un frisson doux parcourut l’espace qui nous séparait, comme si quelque chose de plus profond était en train de naître entre nous.

— En tout cas, je suis ravie de t’avoir rencontré, me confia-t-elle d’une voix qui avait retrouvé ses nuances joyeuses.

— Moi aussi. Nous sommes seuls au monde, répondis-je doucement, essayant de capter son regard.

Elle haussa les épaules avec un sourire malicieux :

— Moi, je sens une autre présence, comme un ange protecteur qui veille sur moi. Un grand frère discret qui me protégerait à distance… Et toi, tu ne ressens rien ?

Je me concentrai sur les bruits, les odeurs. Il y avait cette étrange sensation, comme un frisson qui naissait dans l’air, une connexion fragile, presque palpable. Je ne savais pas si c’était elle, ou si c’était quelque chose d’autre. Quelque chose qui flottait autour de nous, mais que je ne pouvais encore saisir.

Dans un souffle presque imperceptible, je murmurai :

— Peut-être… Peut-être qu'il y a quelqu’un, quelque part, tout près de nous.

Un silence lourd s’installa. Et, soudain, un autre frisson parcourut l’air, plus froid cette fois. Une sensation de vide, de lointain, d'un rescapé d’un autre monde.

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