4 - Ionescu : compassion
5 heures.
Je dormais d’un demi-sommeil, habitué à la fébrilité des nuits d’hôpital, quand des coups à la porte m’arrachèrent à l’obscurité. Une femme ouvrit la porte :
— Dr Ionescu, il faut que vous veniez.
J’ouvris les yeux. Depuis quinze ans que j’exerçais ici, je reconnaissais immédiatement la sage-femme. Romane était là, droite, fébrile, comme un arbre secoué par une tempête. Je m’assis au bord du lit, encore englué dans un sommeil brumeux.
— Que se passe-t-il ? demandai-je doucement.
— Une parturiente, répondit-elle. Elle souffre trop.
Je me levai, enfilai ma blouse avec des gestes mécaniques. Romane me regardait comme si elle attendait de moi une solution immédiate, une réponse à toutes les questions qui tournaient dans sa tête. Mais je ne savais rien. Personne ne m’avait parlé des complications de la nuit. J’étais un médecin de garde, à la fois essentiel et invisible.
En arpentant les couloirs, je tentai de comprendre la situation.
— Et le bébé ? demandai-je.
Romane hésita, son regard fuyant le mien.
— Transféré en néonatalogie, murmura-t-elle enfin. Hypoxie.
Je n’ajoutai rien. Parfois, le silence est une manière d’écouter.
Lorsque nous entrâmes dans la chambre, Léa tourna la tête vers nous. Son visage était une mosaïque de fatigue et de douleur, mais surpassant la douleur physique, une lueur brillait dans ses yeux, une question muette, un espoir fragile.
Je m’approchai doucement.
— Votre bébé est entre de bonnes mains, dis-je. Il est fort. Vous savez, les nouveau-nés ont une capacité incroyable à se battre. C’est presque une leçon de vie, pour nous.
Elle ferma les yeux un instant, comme si mes mots avaient apaisé une partie de son tourment. Puis, elle les rouvrit, et je vis une larme glisser sur sa joue.
— Mais moi… je n’en peux plus, murmura-t-elle.
Elle s’autorisait enfin à exprimer ses souffrances.
— Vous avez mal dans le dos ?
Elle hocha la tête, une grimace déformant son visage.
— Laissez-nous voir cela, dis-je doucement.
Avec Romane, nous la basculâmes précautionneusement sur le côté. Ce que je vis alors me coupa le souffle. Une vingtaine de points de ponction, des marques violacées, comme autant de marques d’un acharnement insensé. Le dos de Léa était une carte où chaque point semblait raconter une tentative ratée, une douleur infligée.
Je me redressai, tâchant de reprendre contenance.
— Je vais vous administrer une nouvelle dose de morphine, dis-je. Cela va vous soulager. Et… Léa, j’aimerais vous demander quelque chose. Avec votre permission, je voudrais prendre une photo de votre dos. Juste pour documenter ce qui s’est passé.
Elle me regarda, un peu déconcertée, mais finit par acquiescer.
Romane, elle, me fixait, surprise. Ses yeux semblaient poser une question silencieuse : pourquoi ? Que comptais-je faire de cette photo ?
Je n’en savais rien encore. Seulement que je ne pouvais laisser cela disparaître dans l’oubli des nuits d’hôpital.
Une fois la respiration de Léa apaisée, je me tournai vers la sage-femme.
— Romane va rester à vos côtés, lui dis-je avec douceur. Tout ira bien.
Puis, sans ajouter un mot, je quittai la chambre. Mon pas, d’abord hésitant, se fit plus ferme à mesure que j’avançais dans le couloir. J’avais une destination précise, et une colère sourde qui me guidait : le bureau de la directrice.
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