5 - Magali : la photo

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7 heures.

Comme chaque jour. J’aime arriver tôt, avant que le boss s’agite. Le calme des débuts de journée me donne une avance sur le chaos à venir. Je m’installe à mon bureau au secrétariat de direction, une tasse de café fumant à portée de main, et je prépare les dossiers pour les rendez-vous de la pire journée de ma vie : c’est le dernier jour du directeur.

Marc Létal a 58 ans. Il est l’archétype des cliniques à papa, c’est le praticien qui a fondé la clinique qui cumule toutes les fonctions. Depuis sept ans, lui et sa jeune femme, Sophie Toutenu, ont tous les pouvoirs entre leurs mains. Il est anesthésiste, elle est gynécologue. Depuis que leurs associés sont partis, ils ne fonctionnent qu’avec des médecins étrangers.

Suite au rachat de la clinique par un groupe Suisse, le dernier mois fut terrible. Les Suisses ne sont même pas venus sur place. Ils ont chargé le Dr Létal de son propre intérim, le temps de recruter une directrice. Ils ont finalement trouvé l’oiseau rare, elle arrive demain. Simone Jonez-Ku, tout juste quarante ans. Elle est passée faire notre connaissance il y a quelques jours. Une femme droite comme un sapin jurassien, impeccable dans son tailleur sombre. Souriante, rigoureuse, elle n’a que le mot « qualité » à la bouche. « Qualité des soins, qualité des procédures, qualité de l’accueil ». Elle veut balayer les vieilles habitudes de la clinique. Tant que le couple infernal restera en place, je lui souhaite bien du plaisir. Moi, je fais ce qu’on me demande, je ne dis rien mais je ne me prive pas d’observer.

Alors que je finalise les dossiers du jour, le Dr Ionescu fait son apparition. Toujours courtois, toujours empreint d’humilité, il détonne dans cet univers où le mépris des petits personnels est le sport national. À soixante-trois ans, il porte en lui un respect qui semble appartenir à une autre époque. Mais ce matin, il est plus fatigué que d’habitude. Ses yeux sont rougis, son visage marqué.

— Bonjour, Magali, dit-il doucement. J’aurais besoin de votre aide. Si je vous envoie une photo par mail. Pouvez-vous me l’imprimer ?

Je hoche la tête, intriguée. Le message arrive. J’ouvre la pièce jointe, et mon cœur se serre.

— C’est bien malheureux, dis-je sans réfléchir.

Le Dr Ionescu m’entend, mais il ne dit rien. Il reste là, immobile, comme s’il cherchait ses mots. Je lance l’impression, et la machine crache lentement la feuille. Je lui tends le papier, et il le prend avec une délicatesse presque religieuse.

— Merci, Magali, dit-il, sa voix empreinte de fatigue. Il est déjà là ?

Je lui fais un signe d’acquiescement. Il se dirige vers le bureau du directeur, tenant la photo enroulée dans sa main. Je le suis des yeux, un pressentiment me serrant la poitrine.

Quand il frappe à la porte du Dr Létal, je sais que l’entretien ne sera pas simple. Je retourne à mes dossiers, mais mon esprit reste tendu, à l’affût. À travers la porte, j’entends des éclats de voix.

— Normalement, un médecin ne doit jamais aller au-delà de la deuxième tentative ! tonne le Dr Ionescu, d’une voix ferme teintée d’une réprobation sans appel.

— Tu profites que je ne sois plus directeur demain, pour régler tes comptes avec celui qui t’a recruté, je te rappelle !

— Et si c’était ta propre femme ? L’aurais-tu fait ?

— …

Quand la porte s’ouvre enfin, le Dr Ionescu en sort les mains vides. Son visage est marqué par une lassitude profonde, et dans ses yeux brille une colère contenue. Il s’arrête devant moi, me regarde un instant. Puis, dans un geste inattendu, il me serre la main.

— Merci, Magali, murmure-t-il à nouveau.

Je ne sais pas exactement pourquoi il me remercie, mais je sens que cela va au-delà de l’impression de la photo, et son pas rapide résonne sur le carrelage.

Je reste là, immobile, le cœur lourd. Derrière moi, le bureau du Dr Létal reste fermé, comme un coffre scellant des vérités qu’on préfère ignorer. Mais moi, j’ai compris qui a fait cela, même si tout le monde me considère comme une petite main. Et cette image, cette photo, restera gravée dans ma mémoire, et je m’empresse de sauvegarder la photo dans mes documents et de supprimer le mail.

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