6 - Chloé : désirs croisés
Huit mois ont passé.
Je suis Chloé Santéro, une âme en quête, naviguant entre les méandres de la médecine et les dédales de la maternité. Quatorze années de ma vie ont été dédiées à l’apprentissage puis à la spécialisation médicale, que je n’ai pas vues passer, pour déboucher sur une qualification de médecin spécialisée en santé publique.
À l’aube de la quarantaine, ma vie familiale est un désert. Je me retrouve engagée dans une quête complexe, celle de la maternité. Avec Jules, mon compagnon, nous avons entrepris une croisade depuis deux ans, jalonnée de tentatives infructueuses, une série de traitements qui se sont soldés par des échecs cuisants.
Aujourd'hui, en dernier recours, nous nous dirigeons vers la clinique HYGEIA dans laquelle exerce la docteure Toutenu, une spécialiste dont la réputation s'étend au-delà des frontières de la région.
La salle d'attente de la clinique s'ouvre à nous, un espace moderne où le destin semble suspendu entre les mains expertes des spécialistes de la fertilité.
Mais le hasard nous joue un mauvais tour lorsqu’une qu'une femme nous coiffe au poteau. Son visage ne m’était pas inconnu : une blonde séduisante la quarantaine éclatante, pantalon slim et polo blanc, coupe de cheveux soignée et allure élégante. Je l’avais vue à la télé, une présentatrice du journal, peut-être. Le scintillement de ses bijoux contrastait toutefois avec la tristesse qui émanait de ses yeux. La secrétaire l’accueillit chaleureusement :
— Bonjour Madame Lheureux, … Si vous voulez bien me suivre jusqu’à la salle d’attente.
Tout en l’accompagnant, elle en profita pour lui déclarer avec un large sourire « Vous êtes encore mieux en vrai qu’à la télé, Marie-Charlotte ! ». Elle prit un ton plus neutre en revenant vers nous lorsqu’elle nous adressa enfin la parole.
— Vous êtes ?
Je perçus un changement d'attitude. La bienveillance réservée à la journaliste avait laissé place à une réception plus froide, comme si notre place dans la salle d'attente dépendait de notre notoriété. Jules, visiblement plus agacé que moi, lui rétorqua :
— Je ne savais pas qu’il y avait des personnes prioritaires ici…Nous sommes Chloé et Jules Santéro…
Marie-Charlotte, en entendant la remarque de Jules, revint aussitôt vers nous avec un sourire désarmant.
— Oh, je suis vraiment désolée, je ne voulais pas vous passer devant.
Elle se tourna vers la secrétaire et lui dit d’un ton aimable mais ferme :
— Je crois qu’il y a eu une petite confusion. Ces personnes étaient là avant moi, Il n’y a aucune raison pour que je passe devant eux.
— La secrétaire, un peu décontenancée, corrigea rapidement la situation en s’excusant auprès de nous. La belle blonde, quant à elle, nous adressa un regard qui paraissait sincère, accompagné d’un petit clin d’œil.
Installée, j’observais les patients avec un mélange de curiosité et d'inquiétude. À côté de Jules, une jeune femme pouponnant un enfant anormalement agité de quelques mois arborait un style décontracté. « Infirmité motrice cérébrale » surgit instantanément à mon esprit. Il attire les regards par ses mouvements désordonnés. Ses petits bras et jambes se tendent parfois de manière rigide, puis se relâchent soudainement, comme s'il manquait de contrôle sur son propre corps. Il se tord légèrement, son petit corps en proie à des spasmes involontaires. Malgré les tentatives de sa mère pour l'apaiser, il semble incapable de trouver une position confortable.
Le visage de la jeune mère trahissait une fatigue profonde, probablement due aux nuits sans sommeil et aux soins constants que nécessitait son enfant. Pourtant, malgré cette fatigue, elle tenait fièrement son bébé avec affection, même si ses gestes étaient parfois un peu automatiques, comme si elle avait appris à gérer cette situation difficile avec une résignation forcée.
Son regard se posa sur les délicats bijoux de Marie-Charlotte. Il y avait dans ce regard quelque chose de désespéré, comme une envie silencieuse d’une vie différente, plus facile, où les tracas du quotidien ne seraient pas exacerbés par la pauvreté. La présentatrice détourna les yeux rapidement après avoir lancé un regard gêné sur l’enfant.
De mon côté, une mère de mon âge au visage fin mais vide d’expression, était accompagnée de son conjoint et de leur petite fille.
Les deux enfants avaient entre sept et dix mois, mais là s’arrêtait toute similitude : la joie de vivre s’exprimait à travers le rire de la fillette que le papa tenait sur ses genoux. Comme une bulle d’oxygène qui remonterait à la surface, pensais-je.
Des regards furtifs se croisaient de tous côtés, des regards lourds de malaise, d’envie, voire de pitié mal dissimulée. Même Jules détournait les yeux de la jeune maman et de son enfant. Pourquoi faut-il que le handicap et la précarité nous mettent autant mal à l’aise, méditais-je.
Ne supportant plus le climat pesant de la pièce, je repliai la brochure de l'Agence Régionale de Santé comparant les maternités de la région que j’avais ouverte sans la lire, et la laissai mollement tomber au sol, son logo caractéristique bleu foncé et vert clair me rappelant trop à mes responsabilités à l’ARS....
Je me décidai à briser la glace, attirée par la joie de vivre de cette fillette
— Bonjour ! Je m’appelle Chloé, et voici mon mari, Jules. Vous en avez une bien grande fillette, quel âge a-t-elle ?
— C’est notre fille adorée, Gaby. Elle a onze mois. Elle a hérité du visage de madone de sa maman et des dents de loup de son père ! répondit-il assortissant ses propos d’une grosse voix et de grimaces à l’attention du petit chaperon rouge qu’il tenait sur ses genoux, à l’affût de la moindre réaction. N’est-ce pas Olivia ?
— Félix, tu oublies notre aînée, répondit sa femme d’un ton acide. Il est vrai qu’elle a quitté le nid depuis longtemps et que la petite dernière accapare toute notre attention, dit-elle pour atténuer un peu sa remontrance.
Olivia sortit alors un biberon de son sac et le porta à bout de bras à la bouche de Gaby en disant :
— C’est l’heure de la tétée.
Surprenant ! pensais-je, une mère qui anticipe à ce point les besoins de son bébé. Elle lui tend le biberon avant qu’elle le réclame ou qu’elle pleure. Il est vrai que les enfants qui voient leurs besoins systématiquement anticipés sont rarement frustrés. Mais, malheureusement, ils passent à côté d’occasions de développer un sentiment de pouvoir ! Et puis, une tétée ne se donne pas à distance : elle ne regarde même pas sa petite fille en poursuivant la discussion.
— C’est le papa qui est le plus gaga, il s’occupe même de l’habiller, ajouta-t-elle sur un ton un peu sarcastique qui me surprit encore. Il l’a vêtue d’une tenue Petit Bateau du même motif que sa salopette.
— Chérie, je dois te ménager ! se défendit doucement Félix, mal à l’aise. Tu as oublié que tu es peut-être à nouveau enceinte.
— Arrête ! Ne parle pas de malheur ! répondit-elle d’une voix stridente. C’est sûrement la conséquence de tous les traitements de fertilité que j’ai eus. Mes cycles menstruels sont irréguliers et je ne parviens pas à perdre du poids, répondit Olivia en s’empourprant. C’est sûr que toi, ça ne te touche pas…
La proximité entre le père et la fille est effectivement marquée, observais-je. Par contre, la mère est à prendre avec des pincettes… Je plains le mari !
La blonde platine qui nous avait précédés s’empressa d’intervenir :
— Eh bien, Madame, vous devriez prendre davantage garde à l’effet que peut produire ce que vous dites sur le moral des femmes qui, comme moi, s’échinent vainement à être enceinte. J’aimerais bien être enceinte, moi !
— Olivia resta littéralement sans voix. Chloé releva les signes caractéristiques de difficultés respiratoires. Mais la jeune mère accourut vivement à sa défense :
— Ah, vous n’allez pas nous faire pleurer, tout de même ? Moi je suis Léa et je vois les choses autrement. Dans la vie, on prend ce qui vient. Et si vous enviez nos situations, Madame, c’est simple, prenez ma place ! Vous voulez élever mon enfant ? Échangeons nos situations !
Ne pouvant soutenir le regard de Léa, les yeux de Marie-Charlotte Lheureux se reportèrent sur son smartphone sur lequel venait de s’afficher fort opportunément une notification.
J’étais surprise par le grand écart entre les histoires des uns et des autres. Entre bonheur et déception. L’extase de Félix, la joie de vivre de Gaby, la nervosité de ces mères ébranlées par les suites de leurs accouchements…. Et moi, comment me situer ? Suis-je aussi frustrée que madame Lheureux ? Aussi forte que la jeune maman ? A voir la vie si forte malgré ses aléas je sentis au plus profond de moi-même l’espoir renaître. Cette jeune femme nous donne à tous une leçon de vie : la force d’y croire. J’échangeai un regard attendri avec Jules. Léa se tourna alors vers moi, ayant sans doute perçu ma fragilité.
— Cela fait plaisir de voir un jeune couple simple. Et pour moi, c’est un compliment, s’empressa-t-elle d’ajouter. Vous attendez un heureux événement ?
— Pas vraiment. Nous avons fait le tour des spécialistes et des méthodes pour booster la fertilité, répondis-je en regardant Jules avec un sourire désabusé. C’est un peu notre dernier espoir.
Dans ce lieu qui leur est désormais familier, les histoires de vie des unes et des autres, bien que singulières, témoignent toutes d’un espoir fragile mais toujours présent : la fierté viscéralement ancrée au plus profond de chaque femme d’être capable d’avoir un enfant et la force de l’aimer, quel qu’il soit.
La docteure Toutenu, telle une star, fit alors son entrée, interrompant la conversation avec une énergie contagieuse.
— Bonjour, Bonjour ! Mesdames…et Messieurs ! J’apprécie la présence masculine, c’est tellement rare de voir les papas et futurs papas venir en consultation. Je vous prie de m'excuser pour l'attente. Allez, Capitaine Olivia, Amiral Felix et leur moussaillonne Gaby, on embarque dans mon cabinet !
Le trio s'éloigna vers le secret du cabinet médical, laissant Jules subjugué par l’aura de cette maîtresse femme médecin.
La conversation reprit avec Marie-Charlotte s’adressant à Jules et à moi, touchée apparemment par une pensée troublante.
— Vous ne trouvez pas ça un peu bizarre qu'elle s'occupe à la fois de femmes comme nous et comme elle, dit-elle en désignant Léa, d’un signe du menton ?
Léa, brûlant d'indignation, pointa son torse du bout des pouces.
— Qu'est-ce qu'elle a « Elle » de si spécial ?
Marie-Charlotte, cherchant à réparer maladroitement le malentendu, s'embrouilla dans ses explications.
— Ah non, n’allez pas vous imaginer… C’est juste qu’avec la dame qui est en consultation, vous avez des enfants tandis que nous … on a manifestement des difficultés pour en avoir.
Perplexe, Léa resta imperturbable, ayant parfaitement compris le sens des propos de Marie-Charlotte. Je ne pus m’empêcher d’intervenir.
— Mesdames, je ne vois absolument pas quelle différence il y a entre nous. Nous avons toutes profondément ancré en nous l’espoir de ce miracle qu’est la maternité…
Les regards se tournèrent vers la porte du cabinet médical qui demeurait close, laissant derrière elle un voile de mystère enveloppant les espoirs et les inquiétudes des patientes.
C’est alors que deux femmes, qui de par leur âge et leur ressemblance pouvaient être mère et fille, entrèrent avec énergie dans la salle d’attente. Chloé resta interloquée par ce qu’elle ressentit comme une intrusion, une violation de la fragile intimité qui s’était créée.
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