7 - Sophie : GPA gelée
À peine m’étais-je installée derrière mon bureau qu'un appel surgit sur mon poste téléphonique, précédé d’un message de la secrétaire. Je levai un sourcil en lisant le nom de mon interlocuteur : Pierre LHEUREUX. Pierre était une figure incontournable, car le préfet reste un homme de pouvoir et d’influence. Ne pas répondre à son appel était inimaginable.
— Bonjour, Pierre, cela fait un bail ! Qu’est-ce qui t’amènes ? lançais-je, adoptant un ton courtois, me doutant qu’il n’appelait pas sans motif personnel.
En face de moi, Olivia et Félix se faisaient discrets. Leur petite fille, gigotait, visiblement mal à l’aise. Un faible pleur s’échappa de ses lèvres. Olivia, pour la faire taire, la prit sur ses genoux et la chatouilla, recroquevillant ses doigts pour lui arracher des éclats de rire. À première vue, le bébé semblait apprécier, se tortillant sous les pressions appuyées de sa mère, emportée par cette effervescence soudaine. Mais je ne perdais rien de cette scène. Avec le temps, j’avais appris à discerner chaque signe de contrôle implicite, de dureté dissimulée sous des gestes apparemment tendres. Ces chatouilles trahissaient en cette mère un besoin inconscient de domination.
Quel traumatisme a-t-elle donc vécu dans sa petite enfance qui la pousse à vouloir dominer ainsi ce petit être sans défense ? me demandai-je, perplexe.
— Je venais aux nouvelles au sujet de votre autorisation du scanner, répondit Pierre. Vous l’avez obtenue, finalement ? J’ai l’impression d’avoir passé tout mon temps sur la gestion de la crise COVID depuis deux ans ! Et ce matin, je n’ai pas pu accompagner ma femme, Marie-Charlotte. Je n’ai pas encore eu l’occasion de te la présenter. Elle est dans ta salle d’attente. J’ai voulu te briefer avant que tu la reçoives, elle est très dépitée…
Je reportais mon attention sur la scène qui se déroulait devant moi. Olivia manifestement ne supportait plus le contact avec Gaby et la tendait, lassée, à Félix. Doucement, celui-ci s’installa avec la fillette accroupie sur ses genoux et l’incita à monter et descendre en un rythme apaisant. Les rires de Gaby emplirent la pièce.
Une activité douce, sécurisante, pensais-je, agréablement surprise. Et il donne à l’enfant le rôle d’acteur et de dominateur. Ce rapport-là est parfait.
— L’agence de fertilité de Moscou vient de nous annoncer que notre dossier est gelé, poursuivit Pierre imperturbable. La Russie vient d’interdire la GPA pour les couples étrangers. Du coup, nos déplacements pour les tests médicaux et le dépôt de notre matériel génétique n’ont servi à rien. J'espère vraiment qu’il ne va pas falloir tout recommencer depuis le début.
Il se tut un instant, puis reprit, comme s'il prenait son élan :
— Toi et Marc qui dirigez cette maternité, ne pourriez-vous pas intervenir d’une manière ou d’une autre pour que tous nos efforts ne soient pas réduits à néant ? Tu le sais, je déteste demander quoi que ce soit, mais avec Marie-Charlotte, nous tenons tellement à voir notre projet familial aboutir…
Une vision de mort me parcourut. Dans le Talmud, il est écrit que quatre sortes de personnes peuvent être considérés comme mortes : les aveugles, les lépreux, les pauvres et ceux qui sont sans enfant. Pierre et Marie-Charlotte Lheureux avaient la richesse, le pouvoir et la santé mais pas de descendance. Quelle injustice : en face de moi, une mère, multipare qui ne savait communiquer avec sa progéniture qu’en l’agressant et la dominant, et dans la salle d’attente, une autre, certainement adorable et débordante d’amour, à qui l’on refusait de donner la vie.
— Pierre, le COVID a également eu un impact sur la clinique. Notre activité a été suspendue et le personnel mis à disposition des hôpitaux. Hygéia a été reprise par un groupe Suisse « Sinka Santé » et nous attendons toujours l’autorisation de l’ARS pour le scanner. Mais tu as très bien fait de me prévenir, dis-je enfin, rassemblant tout mon calme et mon empathie pour lui répondre. Je prendrai tout le temps nécessaire avec Marie-Charlotte, sois en sûr.
Sitôt l’appel terminé, j’engageai la consultation.
— Je vous prie de bien vouloir m’excuser de vous avoir fait attendre. Mais cela m’a permis d’observer vos relations au sein de votre gentille famille. Vous vous demandez sûrement pourquoi cette visite de contrôle, onze mois après la naissance de Gaby…
Je marquai une pause pour capter leur attention, puis repris doucement :
— Permettez-moi de vous dire que la gestation d’un enfant ne dure pas neuf mois, mais bien vingt-et-un. Lorsqu’elle est née, le développement de son cerveau n’était pas achevé ; il n’est pas encore achevé à ce jour. C’est une période cruciale.
Je notai qu’Olivia et Félix, après un moment de surprise, semblaient attentifs, même un peu tendus.
— Madame, je vois dans votre dossier que vous avez interrompu votre activité professionnelle depuis la naissance de Gaby, dis-je en consultant rapidement le document.
Olivia acquiesça d’un léger signe de tête, sans rien ajouter.
— Nous vivons dans une société, continuais-je, qui sous-estime le rôle éducatif majeur qu’implique l’attention et les soins donnés à un jeune enfant, souvent vus comme un « simple » travail de femme, ne demandant aucune compétence particulière.
— Oui, c’est vrai, répondit Olivia, un soupçon de lassitude dans la voix. Parfois, j’ai l’impression que s’occuper de Gaby devrait me suffire, mais… Je ne sais pas, on ne me le renvoie pas comme quelque chose de « suffisant ».
Je la fixai un instant pour bien capter son attention.
— Ce sentiment d’ennui, parfois, trouve ses racines dans cette perception culturelle, expliquais-je. Imaginez si, du jour au lendemain, l’éducation des jeunes enfants était reconnue comme un travail à part entière, important, difficile et gratifiant. Avec un soutien financier et émotionnel, peut-être qu’il serait plus facile d’apprécier cette mission.
Olivia sembla réfléchir, les yeux fixés sur sa fille qui jouait avec ses doigts.
— Si c’était vraiment reconnu comme un métier rémunéré… Oui, ça pourrait faire une différence. Mais bon, ce n’est pas le cas, finit-elle par murmurer.
— C’est vrai, pour le moment, ajoutais-je doucement. Mais si cet accompagnement-là était rémunéré, il y aurait sans doute une forte demande pour un rôle aussi passionnant, celui de voir un petit être découvrir le monde.
— Pourquoi, vous me proposez un salaire pour m’occuper de ma propre fille ? demanda-t-elle, d’un ton où pointait un brin d’ironie.
Je me permis un sourire à mon tour.
— Croyez bien, que si cela ne tenait qu’à moi, je vous le proposerais sans hésiter, répondis-je, avec chaleur.
Un silence s’installa entre nous, Gaby babillant doucement dans les bras de son père, insouciante. Je les observais, le regard de plus en plus absorbé par cette scène de tendresse imparfaite, mais réelle. L’image de Pierre et de Marie-Charlotte me revint en tête, avec leurs projets d’enfant stoppés net, et le visage angoissé de Marie-Charlotte, patientant à côté, que j’allais recevoir à la suite.
Peut-être, pensais-je, que des solutions existent pour certains destins que tout oppose…
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