11 - Chloé : la corde sensible de la maternité 

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Un peu gênée d’être le témoin involontaire de cet entretien téléphonique assez musclé, j’échangeai un regard dubitatif avec Jules, qui me parut également troublé.

La docteure Toutenu, nullement affectée, se tourna vers moi d’un air fier que je compris comme « En tant que médecins, nous sommes seules à être légitimes sur les questions médicales, et on ne va pas laisser une autorité, fût-ce la directrice, nous dicter ce que l’on a à faire en matière de prise en charge ». Elle se concentra quelques instants puis s’adressa à nous deux posément.

— Médecin de l’ARS ou pas, sympathique ou non, cela n’entre pas en ligne de compte dans notre sujet présent. Que serait notre système de santé si l’on soignait en priorité les professionnels de santé sympathiques ? Je m’en tiens uniquement au diagnostic médical et aux avancées de la science. Quant au choix de la solution à adopter, il vous appartient et à vous seuls… Mais une fois que je vous aurai exposé tous les éléments nécessaires à votre prise de décision. Donc, je vous prie de bien vouloir ne pas m’interrompre.

Bien qu’un peu blessée dans mon amour-propre de médecin, je me sentis soulagée par ces propos de commandeur plus que je ne l’aurais été, je crois, si elle m’avait parlé comme à une consœur.

— Puisque vous êtes tous les deux face à moi, je suppose que vous n’avez pas de secrets l’un pour l’autre, j’entends sur le plan médical… Êtes-vous prêts à entendre des propos directs ? poursuivit-elle.

Jules et moi acquiescèrent, ne sachant trop à quoi nous attendre.

— Voyons déjà le diagnostic médical. Chloé, vous souffrez d’une malformation congénitale de l’utérus. Vous n’avez aucune chance de donner naissance à un enfant. Par contre, vos ovaires ne présentent pas d’anomalie.

Jules, votre spermogramme est satisfaisant. En l’état actuel, les probabilités de fécondation d’ovules, sont élevées.

C’est pour cela que vous avez fait plusieurs grossesses extra-utérines qui ont dues être interrompues par mes confrères. Comme votre utérus n’est pas en capacité d’accueillir de façon pérenne un embryon, le cercle vicieux peut continuer encore longtemps !

Le sol s’effondra sous ma chaise mais je me dis que je n’avais eu que ce que je méritais en revendiquant mon statut de médecin : savoir appeler un chat un chat. Toutefois, en tant que patiente, c’était tout de même dur à encaisser. Je m’efforçai d’évacuer les pensées négatives à l’égard des autres gynécos qui m’avaient poussée dans le gouffre…cela ne servirait à rien. La gynécologue reprit après avoir marqué un temps d’arrêt, sûrement pour nous laisser le temps de nous remettre sur pied.

— A présent, la bonne nouvelle : Chloé, vous êtes encore fertile, mais à partir de trente ans la fertilité spontanée diminue. A 35 ans, le taux de fertilité est divisé par quatre par rapport à une femme de vingt ans.

— Le revers de la médaille, c’est que vous allez devoir prendre une contraception si vous voulez éviter une nouvelle grossesse pathologique.

Elle nous observa attentivement et attendit l’apparition de l’ébauche d’un sourire sur nos figures pour poursuivre.

— La solution que je préconise c’est de canaliser vos gamètes.

Voyant notre perplexité, elle marqua une pause, réajustant sur son nez ses lourdes lunettes de myope.

— Est-ce que je peux vous proposer une boisson chaude ?

La Dre Toutenu prit tout son temps pour nous préparer un café avec son percolateur. Il sautait aux yeux qu’elle appréciait ce moment, juste avant que le couple ne bascule… d’un côté ou de l’autre, mais sans précipitation.

— Vous pouvez continuer, dis-je en regardant Jules du coin de l’œil qui visiblement était perdu, nous avons compris que vous allez nous parler de gestation pour autrui : une femme porte l'enfant d'un couple qui ne peut pas avoir d'enfant naturellement.

— Je voudrais être très précise pour qu’il n’y ait aucune confusion : un embryon est créé à partir de spermatozoïdes du futur père et d’ovules de la future mère. Cet embryon est ensuite implanté dans l’utérus de la mère porteuse. Chloé et Jules : vous seriez les seuls parents biologiques.

— Si nous parvenions à cela, intervint Jules, ce serait un miracle.

— C’est un « miracle » qui est apparu depuis trente ans, répondit la Dre Toutenu. 1990, c’est le début des maternités de substitution.

— Parce qu’en France, c'est illégal, objectai-je.

— Exact, reconnut la gynécologue. Alors, il vous reste les agences étrangères. Il vous suffit d’aller sur internet : Entre les États-Unis et l’Ukraine, vous avez tout un panel d’offres.

— Que nous conseillez-vous ? demanda Jules.

— Je vous l’ai dit, ce n’est pas mon rôle. C’est à vous de décider. Je tiens juste à ce que vous ayez tous les éléments. Sur le plan médical, vous avez compris, je pense, ce que pourrait vous apporter la GPA. En ce qui concerne les agences, renseignez-vous. Vous verrez que le choix n’est pas aisé entre les dispositifs assez fiables mais relativement onéreux, comme aux USA, et les solutions moins coûteuses mais aléatoires et risquées, comme aux Pays Bas, en Grande Bretagne, en Roumanie ou en Ukraine par exemple.

— Qu’entendez-vous par coûteux ? demanda Jules, dont l’aspect financier était un élément significatif.

— En Californie, c’est minimum 150.000 €, sans les déplacements bien sûr.

— Nous n’avons pas cette somme, dis-je.

— Et si nous choisissions une mère porteuse ukrainienne ? Rétorqua Jules émoustillé, ce serait bien moins cher et cela pourrait être sympa !

Je le fusillai de regard. Ce n’était vraiment pas le lieu ni le moment !

— Jules, vous avez sans doute à l’esprit l’image de jolies ukrainiennes, embraya la gynécologue en souriant, visiblement plus tolérante que moi. C’est bien moins cher, certes. Mais, toutes les mères porteuses des Pays de l’Est sont exploitées par les agences. De plus, la situation en Ukraine, en guerre et occupée, peut affecter le processus. Vous vous imaginez en cas de blocus au moment de l’accouchement ! Et vous vous voyez aller récupérer votre nouveau-né dans ce contexte ? Il y a eu plusieurs affaires de bébés coincés dans des bunkers alors que leurs parents français ne pouvaient aller les chercher, qui ont défrayé la chronique…

Mais en France, c'est illégal, je n’en démords pas, objectai-je à nouveau.

— Les lois françaises sont strictes, il est vrai, poursuivit la Dre Toutenu. Cela n’a pas pour effet de proscrire la GPA. Seulement de favoriser les familles riches qui peuvent débourser 200.000 € en s’adressant à l’étranger. Vous trouvez cela juste pour les couples modestes qui n’ont pas cette facilité ? De plus, les agences étrangères ne garantissent pas le lien biologique des deux parents, parfois, même pas de l’un comme c’est arrivé en Grande-Bretagne. Et surtout, la distance coupe les parents d’intention de la grossesse, puisque les gestatrices sont à l’étranger.

Elle laissa un petit temps puis enfonça le clou, selon sa technique bien rôdée que j’avais repérée.

— Pour cette raison, nous avons développé à Hygéia un protocole qui permet d'éviter ces aléas à certains couples français. Mais seulement aux couples auxquels nous accordons une confiance absolue… Car comme vous l’avez fait remarquer : aujourd’hui, c’est illégal, mais demain ce sera permis… La question est de savoir si vous avez les moyens d’attendre.

— Et pourquoi serait-ce légalisé bientôt, demandais-je ?

— Croyez-vous que le gouvernement Français puisse maintenir le statu quo actuel avec une arrivée de trois cents enfants par an nés par GPA à l’étranger ? Cela oblige les parents d’intention, dans le meilleur des cas, à attendre cinq ans pour réclamer pour leur enfant la nationalité française ou, dans le pire des cas, à devoir adopter leurs propres enfants biologiques ?

— Par ailleurs le décret du 21 septembre 2021 ouvre la procréation médicalement assistée aux couples de femmes et aux femmes célibataires, ajoutai-je.

— Vous voyez que la porte est à présent ouverte à la légalisation de la GPA, conclut la gynécologue. Vous n’avez pas de scrupules à avoir.

Elle joignit ses mains sur son bureau, pour bien marquer le terme de l’entretien.

— Pour résumer : la clinique vous garantit d’être les parents biologiques, vous propose de suivre la grossesse d’une mère porteuse ici, en France, comme si c’était la vôtre, jusqu'à l'accouchement. Mais prenez tout le temps qu’il vous faut pour vous renseigner et peser notre proposition.

Jules se tourna vers moi, prêt à accepter. J’étais tiraillée par un conflit intérieur de loyauté. D’un côté, il y avait mon métier de médecin inspecteur de la santé et le respect de la loi. De l’autre, mon désir maternel bien légitime et mon couple à préserver.

— C’est tout vu : je ne peux retenir votre proposition de gestation pour autrui. Tout du moins, tant que la loi l’autorisant n’est pas sortie… m’écriais-je.

— Je vous l’ai dit au début. C’est à vous de décider et je respecte votre choix. J’espère pour vous deux que l’ouverture du Parlement sera plus rapide que le dépérissement de vos gamètes. Sinon, il vous restera toujours la possibilité de recourir au don d’ovocytes. Je vous propose de refaire un point pour votre quarantième anniversaire : c’est quand rappelez-moi, Chloé ?

— Dans un mois, répondis-je, un chat dans la gorge.

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