14 - Simone : l’OPA Suisse
Pendant ce temps à la clinique.
Encore contrariée par la réaction à chaud de la docteure Toutenu au téléphone, que je ressentais comme un camouflet, je fus encore plus dépitée par le retour qu’elle me fit le lendemain après-midi de son entretien avec le couple Santéro.
Sophie Toutenu m’avait d’abord expliqué qu’elle avait vu rouge quand je lui avais dit au téléphone en pleine consultation : « Vous devez conclure un contrat de GPA !». Elle m’avait confié qu’elle avait ressenti cela comme une intrusion dans sa sphère de compétences médicales et, en réaction, avait présenté au couple une solution sur mesure, bien éloignée d’un contrat classique de GPA « Désir d’enfant » que proposait SINKA à l’étranger, en Roumanie par exemple. Dispositifs qu’elle avait malheureusement tous discrédités auprès du couple… donc impossible de revenir en arrière en leur proposant une mère porteuse Russe. Sophie Toutenu leur avait proposé une solution locale de GPA ! Rien de moins… Ici… en France, au sein de la clinique.
Sophie avait ajouté ensuite, au vu de l’analyse de leurs motivations et de l’observation comportementale qu’elle avait opérée, qu’elle était certaine que Chloé et Lucas allaient finalement accepter la proposition pour le prix d’une berline de milieu de gamme. Le problème, c’est que j’étais dans l’impossibilité de fournir ici les prestations promises par la gynécologue.
Après avoir retourné ces questions dans tous les sens, j’étais juste parvenue à passer une nuit blanche. Comment mettre en place un tel dispositif en France ? Et aussi rapidement ? Sans équipement de procréation médicalement assistée (PMA) au sein de la clinique et surtout sans « vivier » de mères porteuses… Sans même aborder les questions de prise en charge financière des actes médicaux et celles ayant trait à l’état civil de l’enfant.
Je suis dans de beaux draps ! Je pensais disposer de 48 heures avant de devoir rappeler le groupe comme Mattias me l’avait demandé expressément. Le temps d’avoir un entretien avec le couple Santéro qui refuserait peut-être finalement. L’espoir revint en moi car j’avais toujours gardé une distance prudente avec l’analyse transactionnelle…
J’en étais à ce stade de mes réflexions quand je vis le numéro personnel de Markus König s’afficher sur mon portable. Une frayeur m'envahit. Bien que n’ayant jamais eu à faire directement à lui, je savais que le grand patron était réputé pour ses réactions violentes et ses décisions rapides, parfois à l’emporte-pièce.
— Bonjour, Monsieur König. C’est un honneur pour moi que vous m’appeliez. Comment allez-vous ? dis-je d'une voix que j’espérais assurée.
— Bonjour Simone, répondit-il d'une voix suave mais quelque peu étouffée. Ça va dépendre… allez m’annoncer… contrat avec l’inspectrice ARS… Vous deviez me rappeler !
La communication était très mauvaise, sa voix fluctuant par moment comme si elle se perdait dans le bruit de fond. Je savais que je devais être directe et surtout ne pas me laisser impressionner.
— Le médecin inspecteur de l'ARS, Chloé Santéro, et son conjoint ne sont pas intéressés par un contrat type. Ils veulent être les parents biologiques et suivre la grossesse jusqu’à l’accouchement, poursuivis-je. Et ça, nous ne savons pas faire, me risquai-je dire.
— Comment ça… Vous… pas faire ? répondit Markus après une pause, sa voix hachée par des parasites.
Le silence s'étira de l'autre côté du combiné, seulement interrompu par des bruits de fond, étouffés mais présents. Mon cœur battait à toute vitesse, attendant une réaction claire.
— Ouvrir perspective… Tatiana… en France… Fini en Russie et en Ukraine…
Après quelques secondes, sa voix réapparut, mais cette fois couverte par un léger brouhaha indistinct.
— … Tatiana Petrova… venir…vous aider…vivier…nourrices…
Je captais seulement des fragments de ce qu’il disait. Le nom de Tatiana m’avait fait tressaillir. Sa réputation n’était plus à faire. Une femme redoutée pour sa capacité à tout obtenir par des moyens parfois… discutables. Mais je n’arrivais pas à entendre le reste.
— Tatiana… Vraiment ? parvins-je à répondre en cachant mal mon inquiétude.
— Oui… renforcer... Vous aurez besoin…
Je ne savais plus si j'entendais mal ou si mes pensées commençaient à s’embrouiller. Je m’apprêtais à demander au Dr Markus König de répéter quand un murmure distinct s’insinua à travers le combiné : « Tic… et Tac… Tic… et Tac… » Le bruit entêtant semblait venir de loin, mais je reconnus immédiatement cette cadence et ces voix espiègles.
Ce n'était pas juste le battement d'une simple horloge. Ces deux sons, Tic et Tac, s'entremêlaient comme des enfants qui se narguent et se répondent, un écho taquin. Cette particularité ne pouvait venir que d’un seul endroit : l'horloge monumentale créée par UTINAM. Six tonnes d'acier et six mètres de hauteur, ce mastodonte qui trône majestueusement sur deux étages de la salle des pas perdus de la gare TGV de Besançon, son tic-tac envoûtant résonnant dans toute la gare.
Il était donc là, en France, dans la région…, et à Besançon qui plus est ! Le patron était en France et il venait ici dans je ne sais quel but, mais, en tout état de cause, un objectif inavoué puisqu’il me l’avait dissimulé. Moi qui avais toujours fait preuve d’une loyauté sans faille envers lui. Que venait-il tramer ici ?
En tout cas, il était hors de question qu’il compte sur moi pour me compromettre dans quoi que ce soit de louche. Je me limiterais à accomplir mon travail consciencieusement, dans le respect des règles, comme je l’ai toujours fait.
Mais c’était lui le patron. S’il voulait mettre en place des pratiques illégales, ce serait à Tatiana de s’en charger. Moi, je ne me mouillerais pas. J’ai déjà bien assez à faire pour maintenir l’activité courante : gérer le manque criant de personnels médicaux et soignants, apaiser les egos des anciens patrons médecins, et répondre aux commandes répétées de l’ARS.
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