15 - Un signalement discret

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Le soir.

L’appartement de Simone Jonez-Ku se tenait, au cinquième étage de l’immeuble « la City » de Besançon qui fut, en son temps, futuriste.

Simone se tenait sur la terrasse de son luxueux appartement, un verre de jus de tomates à la main. Devant elle, les reflets dorés du Doubs dansaient au gré des derniers rayons de soleil de cette belle soirée chaude et orageuse de juillet, offrant une vue paisible qui contrastait avec le tumulte de sa journée.

Elle soupira, savourant cet instant de calme. L’annonce de la venue de Tatiana Petrova, qui lui était imposée par le siège pour développer l’activité controversée de GPA, avait été une épreuve. Mais Simone était déterminée : elle allait poser une limite claire. Tatiana traiterait directement avec Sophie Toutenu et serait intégralement responsable de cette affaire. Pas question pour elle de s’impliquer dans ce dispositif.

Ce poste de directrice de clinique privée, qu’elle occupait maintenant depuis sept mois, s’avérait tout sauf simple. Élément rapporté dans la région, sans véritable réseau professionnel et à trente-neuf ans, elle peinait à s’imposer face aux médecins bien établis, comme le Dr Létal et sa femme, la Dre Toutenu. Chacun d’eux évoluant dans des sphères parallèles, eux dans la pratique médicale et elle dans la gestion, s’ignoraient superbement. Mais si un bon médecin peut guérir une maladie, il ne peut sauver un hôpital. Ces praticiens, quelle que soit la qualité de leur pratique médicale, avaient démontré leur incompétence en matière de gestion lorsqu’ils tenaient les rênes de la clinique. Simone s’étonnait encore que la clinique ait tenu vingt-cinq ans sans redressement judiciaire. Les difficultés générées par la gestion de la crise du COVID l’avaient achevée. Heureusement, un repreneur s’était manifesté.

Aujourd’hui, elle se retrouvait prise en étau : d’un côté, les seigneurs déchus, des médecins désormais sous contrat, ne voyant que leur intérêt personnel et guettant la moindre occasion pour la faire tomber, et de l’autre, les frères König, détachés des problèmes, qui l’avaient recrutée pour prendre des coups à leur place.

Un bruit dans l’entrée la tira de ses sombres pensées.

— Tataaa ! lança Lily, sa nièce, en franchissant la baie vitrée donnant sur la terrasse avec une telle énergie que Simone fit un mouvement brusque.

Le verre de jus de tomate glissa de ses doigts, renversant son contenu sur la nappe. L’épais liquide rouge sombre se répandit lentement sur la table. Simone, les yeux exorbités, recula, une main en protection pour échapper à l’hémorragie.

Lily, 23 ans, vivait chez elle depuis le début de ses études de médecine, six ans plus tôt. C’était leur petite routine : se retrouver le soir après leur journée de travail. Lily, toujours débordante d’enthousiasme, ramenait une bouffée d’air frais, une sorte d’antidote au « pot de pus » quotidien de Simone. Lily savourait les derniers mois qui lui restaient de son statut d’externe pour profiter de ce temps « d’irresponsabilité » avant de plonger dans le grand bain de l’internat. Bientôt, elle connaîtrait une exposition en première ligne. Ce soir, cependant, Lily était particulièrement exaltée.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Simone en se remettant de son effroi.

— Oh, rien, rien… Enfin, si ! J’ai appris des choses sur la clinique qui pourraient t’intéresser… Mais, rassure-toi, ce n’est pas une affaire de sang !

— Arrête, Lily. Pas ce soir, s’il te plaît, je n’ai pas la patience.

— Justement, c’est trop bon d’attendre ! J’ai trouvé une info à l’ARS. Une belle pépite.

Simone haussa un sourcil, oubliant l’incident du jus de tomate

— C’est au sujet de l’accouchement où le bébé est resté handicapé ? dit Simone.

— Pas exactement, répondit Lily en se laissant tomber sur le relax. Mais c’est tout aussi croustillant. C’est un signalement fait le même jour. Tu sais quoi ? Je te laisse deviner.

Simone roula des yeux.

— Sérieusement ? Tu veux jouer aux devinettes ?

— Allez, un petit effort, Tata. Un mot-clé :

— Naissance ? Péridurale ?

Lily secoua la tête, le sourire aux lèvres.

— Non, tu chauffes, mais c’est plus… plus stupéfiant.

Simone plissa les yeux, intriguée.

— Bon, tu vas parler ou je te jette dans le Doubs ?

Lily redressa le dossier de son fauteuil articulé et éclata de rire.

« Stupéfiant ! » : Je t’avais pourtant donné la réponse. Tu ne gagnerais pas à « 100% LOGIQUE ». C’est une disparition de morphine qui a été découverte et signalée par la pharmacienne. Si ça t’intéresse, j’ai pris une photo de l’écran avec la fiche de signalement.

Simone haussa un sourcil, feignant l’agacement.

— Montre-moi cela !

OK, OK. Eh bien, il s’agit d’un signalement concernant une disparition de morphine, déclara Lily d’un air faussement blasé. Rien de dramatique, ça arrive partout.

Simone, qui jusque-là feuilletait distraitement des documents, se redressa d’un coup. Elle arracha presque le téléphone des mains de Lily, son visage se durcissant à mesure qu’elle parcourait les lignes du questionnaire.

— Nicole, ma pharmacienne ? Oui, c’est arrivé le lendemain de ma prise de poste. Elle m’en avait parlée et était effectivement dans tous ses états. Nous étions convenus qu’elle renforce les contrôles et elle m’avait promis de ne pas adresser de signalement à l’ARS ! Ce n’était vraiment pas le bon moment, juste après le rachat par Sinka santé qui m’avait recrutée pour améliorer l’image de la clinique.

Lily, sentant la tension monter, agita les mains pour calmer le jeu.

— Relax, tata. L’important est qu’elle t’ait alertée. Elle aura préféré couvrir l’établissement.

Mais, tout en essayant de la rassurer, Lily ne trouvait pas ce procédé très franc. La moindre des choses est de prévenir le chef d’établissement dans un cas pareil.

Simone n’était pas apaisée. Elle se mit à faire les cent pas, la mâchoire crispée.

— Sept mois, Lily. Cela fait sept mois que ça a eu lieu, et elle ne m’a plus tenue au courant. Moi, je ne peux pas tout suivre. Mais elle, elle ne peut pas avoir oublié. Cela ressemble à une rupture de confiance. Comment puis-je travailler avec elle en sachant qu’elle me cache des choses ?

Lily fronça les sourcils, visiblement embêtée.

— Écoute, je ne voudrais pas la mettre dans l’embarras. Et puis, on en parle peut-être pour rien du tout. Ça ne s’est sûrement pas reproduit. Un voleur occasionnel qui aura eu peur de se faire prendre s’il recommençait…

Simone s’arrêta net et fixa Lily.

— Toi qui vas être médecin, dis-moi : Est-ce que cela peut constituer un risque de mort ?

Lily haussa les épaules, l’air contrit.

— Peut-être… ou pas. Tata, je ne suis qu’externe. Tout dépend par quoi le produit a été remplacé. Allez, ne te monte pas trop la tête. Vois ta pharmacienne demain, demande-lui ce qu’il en est. En maquillant des flacons, il était sûr que le pot aux roses serait découvert. Tu es Simone, après tout, la super directrice, non ?

Simone soupira, visiblement encore perturbée, mais elle se laissa tomber sur le fauteuil à côté de Lily.

— Demain, j’aurai d’autres chats à fouetter : J’ai ma nouvelle adjointe qui arrive ! Et toi, ne joue pas les apprenties détectives, d’accord ?

Lily sourit doucement.

— C’est vrai que j’aime bien fouiner, mais c’est promis, tata. De toutes façons, je n’irai plus à l’ARS. La fac vient de nous informer que la spécialité de santé publique vient d’être fermée pour les stages. C’est en raison de la pénurie d’internes : ils réservent les postes dans les activités de soins en tension. J’aimerais bien aller en gynécologie-obstétrique dans le service du Professeur Zachary. C’est une super pointure qui fait des recherches super intéressantes sur les fœtus.

Un silence s’installa, plus léger cette fois. Finalement, Simone se leva en éclatant de rire face à Lily, regardant son tablier maculé de jus de tomate qui l’auto proclamait " La Cheffe c’est Moi ".

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