16 - Bonjour Monsieur le maire !
Quelques heures plus tôt à la gare de Besançon.
En descendant du TGV, Markus König ouvrit son parapluie de la main qui portait sa serviette, tout en tenant de l’autre son portable collé à l’oreille. Tandis qu'il pénétrait dans le hall de la gare, il repéra le maire qui l’attendait au fond de la salle. Ses yeux furent immédiatement attirés par l’horloge monumentale UTINAM qui le surplombait. Le dispositif, avec son « Tic et Tac » mélodieux, résonnait dans toute la gare et l’empêchait de se concentrer sur sa conversation téléphonique. D'un geste discret, il lui fit un signe de reconnaissance. Le contraste entre l'élégance bien taillée du complet de König et le costume prêt-à-porter de l’élu était flagrant.
Le maire, un homme trapu, portant une veste qui le boudinait un peu autour de sa taille, s’approcha avec un sourire engageant, la main tendue.
— Monsieur König, quel plaisir de vous revoir ! lança-t-il, avec un enthousiasme teinté d’une pointe de vexation. Il n’appréciait pas trop le manque de politesse de König, scotché à son téléphone alors qu’il avait pris la peine de venir l’accueillir en personne à la capitale, lui qui venait du fin fond de Franche-Comté.
König, toujours en pleine conversation, se contenta d'un hochement de tête poli en lui présentant d’un geste la jeune femme svelte aux traits agréables qui l’accompagnait.
— Tatiana Petrova, dit-elle avec un sourire franc et un accent slave.
— Bonjour Mademoiselle, bienvenue en Franche-Comté, s’écria le maire. Je suis Frédéric Mangin.
— « Madame », rétorqua-t-elle souriante en faisant un petit geste délicat l’invitant à parler plus bas pour ne pas perturber la communication de son patron. Puis, avec une lueur malicieuse dans les yeux, elle ajouta : « C’est amusant, Frédéric, c’est le même prénom que mon mari… », un sous-entendu que le maire eut du mal à déchiffrer.
Tatiana Petrova posa au sol ses deux lourdes valises. Le maire, prompt à intervenir, se précipita pour la soulager de ses bagages, effleurant sa chevelure blonde en se penchant pour les saisir. Son sourire franc révélait une volonté de se montrer galant, mais ses gestes maladroits trahissaient son manque d’habitude à fréquenter les salons huppés. Pendant ce temps, le PDG König, enfin libéré de son mobile, lui tendit enfin une main ferme.
— Monsieur le Maire, je vous présente Mademoiselle Petrova, ma conseillère technique en soins, dit König d’une voix calme mais assurée.
— Nous avons déjà fait connaissance, bien que brièvement… pendant que vous terminiez votre conversation, répondit-il avec une pique à peine dissimulée.
Ils se tenaient au niveau inférieur de la salle des pas perdus qui donnait directement sur les voies. Impossible de ne pas remarquer le colossal mouvement horloger dont le châssis était intégré à même la structure de la gare. Il se déployait sur les deux étages.
— C’est « La Matrice », claironna le maire, pas peu fier de cette œuvre symbolique des savoirs faire horlogers de la capitale bisontine de la précision.
La sonorisation vocale "Tic et Tac" incessante de l’horloge perturbait le PDG König qui proposa de se rendre au restaurant le plus proche pour parler en toute confidentialité. Frédéric Mangin, qui avait déjà organisé des séminaires avec des VIP à cet endroit, proposa le « Château de la Dame Blanche » à Geneuille, village situé à proximité de la gare.
Dans la voiture de l’élu, le maire eut peu de temps pour vanter les nouvelles infrastructures et les charmes de la région mais espéra, par ses anecdotes, amadouer le puissant Président Suisse et briller aux yeux de sa collaboratrice.
Après s’être attardée un instant à la réception pour y déposer momentanément ses valises, Tatiana les rejoint dans le salon privé où les deux hommes devisaient amicalement dans cette atmosphère feutrée. Comme s’il attendait qu’elle les rejoigne, Markus König resta silencieux jusqu’à son arrivée. Il observait avec attention la posture de son interlocuteur, scrutant ses réactions à ce silence tendu. Tatiana, s’assit sur le fauteuil qu’ils avaient laissé libre entre les leurs, alluma prestement son ordinateur portable et ouvrit des documents, prête à apporter toute précision. König commença sans détour :
— Il y a un an, pour répondre à votre appel, monsieur le maire, nous avons racheté la clinique Hygéia pour éviter sa liquidation. Depuis, nous avons tenté de redresser la situation, mais rien n'y fait. La courbe des accouchements pointe dangereusement vers le seuil fatidique de 1000 par an. Nous avons atteint un point de non-retour.
Frédéric Mangin, voyant où il voulait en venir, tenta de le couper, mais König leva la main pour l'interrompre :
— Monsieur le Maire, je suis venu en personne ici pour annoncer à Simone Jonez-Ku, ma directrice de site, la décision du groupe de fermer la clinique, et je la laisse avec Tatiana Petrova pour planifier l’arrêt de l’activité et mettre en place un plan de reclassement du personnel.
Le visage du maire pâlit. Il imagina tout de suite les répercussions : collectifs de patients, manifestations de femmes enceintes, mouvements du personnel soignant, escalade médiatique, interventions d’élus de tous bords... Tentant de dissimuler son désarroi, il fit un léger signe au chef des services hôteliers pour qu’il lui vienne en aide. Celui-ci dit quelques mots au barman.
— Je comprends vos préoccupations, mes amis, mais vous devez considérer les subventions importantes que la commune vous a accordées. Nous avons même contribué à l’acquisition d’un scanner.
Un serveur élégant, arborant pompeusement sur sa casquette le titre de "bartender", déposa délicatement sur la table basse un plateau de cocktails variés annonçant avec un sourire : « Cocktail surprise de bienvenue offert par la maison ! »
König dit imperturbable, « Cela ne suffit pas » :
— Le scanner n'est toujours pas autorisé par l'Agence régionale de santé. Sans compter la concurrence écrasante des établissements bisontins qui ont été rachetés par des consortiums européens et multinationaux, regroupés pour mutualiser leurs ressources. Nous, petit groupe suisse, ne pouvons pas rivaliser contre cela.
Le maire tendit le plateau à ses invités puis prit le verre qui restait et le porta à ses lèvres :
— Laissez-moi porter un toast à la clinique Hygéia. Vous avez dans ma ville une clinique réputée, bien équipée, qui attire une clientèle très diversifiée, plaida-il avec insistance. Vos praticiens sont des gens du cru qui ont construit sa réputation au fil des années au prix d’un engagement total. Un couple de gynécologue et d'anesthésiste qui s’est forgé une clientèle huppée issue de toute la région. Vous ne pouvez pas tout balayer d’un revers de main.
— Le départ du pédiatre, de sages-femmes et de personnels soignants est le signe que Hygéia n’est plus attractive pour les professionnels de santé de la région, objecta König. C’est malheureusement le cas de nombreuses structures rurales.
Frédéric Mangin, cherchant une nouvelle approche, insista :
— Mais pourquoi ne pas proposer d’autres prestations, ouvrir d’autres services, sur des créneaux porteurs, pour répondre à des besoins régionaux. Ce serait attractif pour attirer les professionnels de santé, comme Mme Petrova… par exemple, dit-il en posant un regard protecteur sur elle.
König esquissa un sourire ironique.
— Vous prenez l’exemple de Mademoiselle Petrova. Très bon exemple, en effet : elle a un diplôme et une expérience confirmée d’infirmière, mais acquis en Suisse. Elle est la conseillère en soins au sein du groupe mais ne peut exercer dans aucun établissement en France. Elle rencontrerait des obstacles insurmontables si elle acceptait, comme vous le suggérez, de venir renforcer l’équipe de direction de la clinique. Pourtant elle seule aurait les aptitudes pour développer des activités porteuses susceptibles de relancer l’activité.
— La reconnaissance des diplômes étrangers des soignants hors UE… souffla le maire. C’est comme pour les médecins : un serpent de mer. La France a besoin d’eux mais ne reconnaît pas leurs diplômes. Quand la situation devient explosive, une vague de titularisation intervient et tout est à refaire cinq ans après.
Tatiana, jusque-là silencieuse, lança un regard pressant au PDG en montrant aux deux hommes une page de graphiques qui devaient être significatifs à ses yeux mais apparaissaient comme des hiéroglyphes aux yeux du maire :
— Il y a effectivement un marché stratégique pour répondre aux besoins des couples aisés qui rencontrent des difficultés à avoir des enfants... Ils sont obligés d’aller loin. Cela pourrait constituer un axe porteur et prometteur, mais nécessiterait des ressources à déterminer, sans nécessairement être très spécialisées, à condition de nouer un partenariat solide avec le CHU, qui dispose des compétences rares.
König se pencha en avant, les coudes posés sur les accoudoirs de son fauteuil club, son regard perçant celui du maire.
— Intéressant. Cela demanderait à être confirmé par une étude de marché et d’analyse des coûts, qui relève de la compétence de la conseillère technique. Cependant, si cela s’avère réalisable, nous aurions besoin de solides garanties...
Le maire, sentant une ouverture, hocha vigoureusement la tête.
— Je peux charger Mme Petrova de réaliser cette étude de faisabilité, poursuivit König. Cela n’engage à rien. De toute façon, elle doit séjourner ici quelques jours. Sa mission peut prendre une tout autre tournure… Mais à une condition…
— Laquelle ? demanda le maire ravi. Comptez sur moi pour mobiliser les pouvoirs publics, les élus, la région, le département, l’ARS, les associations… Vous verrez, vous aurez tout le soutien nécessaire.
König resta de marbre, le visage figé, avant de répondre d’une voix basse et mesurée :
— Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur le Maire, vous n’avez pas de véritables leviers sur les institutions que vous avez mentionnées. Cependant, vous possédez des compétences spécifiques qui peuvent nous être très utiles. A condition bien sûr, que vous nous garantissiez votre engagement personnel, total, sans réserve et indéfectible.
La discussion restait suspendue aux lèvres du maire qui savait à présent que le sort de la clinique était entre ses mains.
Il tendit une main assurée à König en le regardant intensément dans les yeux :
— Vous pouvez compter sur moi. Sans restriction aucune !
König échangea un regard complice avec sa collaboratrice, une attitude qui trahissait qu’ils se comprenaient d’un simple regard. Puis, en consultant sa montre, il lui demanda.
— En ce cas, Tatiana, auriez-vous l’amabilité de me reconduire en taxi à la gare, j’ai un TGV qui repart à 19 heures, soit dans 30 minutes. Mais rien ne vous empêche d’avancer sur le projet avec monsieur le maire…Il y a beaucoup de points à aborder et il est crucial d’aller vite.
Je vais vous raccompagner moi-même proposa le maire, cela permettra à Mme Petrova de se rendre à son hôtel avant la nuit.
— C’est très aimable de votre part, répondit Tatiana. En fait, j’ai déjà réservé une chambre ici, c’est le plus simple. Il faut juste que je confirme et que je prenne possession de ma chambre, précisa Tatiana avec un sourire poli.
Markus serra fermement la main de Tatiana en lui demandant de lui rendre compte le lendemain au soir des avancées sur le projet, ajoutant qu’il préviendrait la directrice de sa nouvelle mission, dès qu’il serait dans le TGV.
— Je comprends donc que vous souhaitez obtenir mes propositions très rapidement pour prendre votre décision, monsieur König, reformula-t-elle.
Il acquiesça d’un léger signe de tête et se dirigea vers la sortie. Profitant de ce court moment d’intimité avec le maire, Tatiana se rapprocha de lui et lui prit la main avec une délicate fermeté, son sourire s’élargissant de manière engageante.
— Frédéric, dit-elle en le regardant dans les yeux, je suis impatiente qu’on se mette au travail. Vous n’allez pas me laisser seule profiter de ce somptueux endroit, ce serait dommage ?
Elle laissa ses doigts s'entrelacer avec ceux du maire, établissant un contact subtil et chaleureux qui évoquait l’intensité des corps s'accrochant l'un à l'autre, semblable à la sculpture de Lorenzo Quinn qu’elle avait vue récemment à Venise.
Avant de franchir la porte, le maire jeta un dernier regard en arrière vers le salon encore surpris de ce qui venait de se dérouler à l’insu de Markus König. Il savait qu’après l’avoir mis au train, il aurait une décision à prendre.
Frédéric Mangin ne se dégonfla pas. Il revint à Geneuille. Après un repas savoureux, l'atmosphère était loin d'être consacrée aux affaires. Alors que Tatiana buvait ses paroles, il prit conscience qu'il ne saurait jamais si c’était lui qui l'avait charmée ou si elle agissait dans le cadre d'une mission commandée.
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