17 - Tatiana : l’œil de Moscou
Le lendemain matin.
J’enjôlai la directrice d’un sourire charmeur, tandis que je sortais de l’ascenseur avec mes valises à la main.
— Très heureuse de faire votre connaissance, Simone, lui dis-je du ton le plus aimable que je pus. Je suis très touchée de votre accueil et en ferai part à Markus lors de notre point quotidien.
— Vous avez pris toute votre garde-robe, à ce que je vois me répondit froidement la directrice en se dirigeant vers sa voiture, en me laissant porter les deux valises.
Habituée aux réactions féminines que pouvaient susciter ma silhouette élancée et les traits fins et délicats de mon visage, je décidai de ne pas me laisser démonter par la pique de Simone. Au contraire, je choisis de lui répondre avec un mélange subtil de charme et de fermeté.
— Vous êtes très aimable, Simone, d’être venue me chercher en personne à mon hôtel, dis-je avec un sourire radieux, ignorant délibérément son ton piquant. Quant à mon apparence, la féminité n'est pas incompatible avec le professionnalisme. Au contraire, je crois en la force de la diversité et de l'individualité dans le milieu professionnel, et si, en tant que femmes, nous ne portons pas cette position nous-même...
Je vis Simone se crisper en déposant les valises dans le coffre. Elle prit place au volant et entra directement dans le vif du sujet après avoir appelé son assistante pour lui demander d’organiser dans trente minutes une réunion de direction.
— Je ne veux pas savoir comment vous allez mettre en place ce réseau de mères porteuses. Je vais vous introduire comme directrice des soins, comme cela, vous aurez toute la légitimité pour vous imposer face aux médecins et aux soignants. Mais, que ce soit bien clair, c’est votre affaire, pas la mienne.
Surprise par son aplomb auquel j’étais loin de m’attendre, je vis immédiatement le côté intéressant de l’opération :
— D’accord, concédai-je. Mais alors il va falloir que vous me laissiez entièrement la main sur votre gynécologue vedette. Organisez-nous quelque chose de plus convivial qu'une réunion de service. Un brunch, un apéritif dînatoire, ce sera bien plus productif.
Elle ne trouva rien à me dire, prise de court. Je précisai ma demande.
— Votre gynécologue, après tout, c’est bien elle qui est à l’origine de tout le pataquès dans lequel on est. Elle est fiable, au moins ? Elle vous obéit ?
— En France, la situation est assez différente j’imagine de celle que l’on connaît dans les pays d’où vous venez, me rétorque-t-elle avec un sourire malicieux. Dans les cliniques, ils n’ont aucun lien de subordination avec la direction. Et la docteure Sophie Toutenu a une patientèle très réputée, issue de toute la région.
Je laissai échapper un petit rire désarmé, essayant de comprendre comment un tel système pouvait fonctionner sans chaos total.
— Ah, mais c'est tout à fait stupéfiant ! m'exclamai-je, mes yeux s'élargissant d’étonnement. C'est comme si chaque musicien jouait sa propre partition, sans se soucier de la direction de l'ensemble ! D’où je viens, c'est tout à fait différent, en effet. Les médecins sont sous l'autorité directe de la direction de l'établissement de santé. C'est un peu comme un chef d'orchestre dirigeant son ensemble.
Quelque chose n’allait pas avec la directrice. Celle que Sinka avait recrutée il y avait sept mois, juste après le rachat de la clinique, me regardait à présent avec défiance. Or elle devait collaborer. Je décidai de la mettre au pied du mur :
— Et pour ce qui m’amène, à savoir vos contrats de GPA. Peut-on compter sur l’engagement et la discrétion des médecins, des soignants et des mères porteuses ?
— Les mères porteuses… Ce n’est pas mon affaire ! me siffla-t-elle à la figure. C’est la vôtre ! Et je vous souhaite bien du plaisir… En France, la bioéthique est entourée d’une réglementation stricte interdisant la GPA. Et les professionnels de santé disposent d’une clause de conscience. C’est-à-dire qu’ils ont le droit de refuser de pratiquer des actes médicaux qui seraient contraires à leur éthique personnelle ou leur religion…comme les IVG.
Je restais bouche bée, incapable de cacher ma surprise face à cette révélation sur la doctrine française en matière de bioéthique.
— C'est incroyable, murmurai-je, laissant échapper un souffle d'incrédulité. D’où je viens, la situation est bien différente. Comment priver les femmes d’offrir le don précieux à la vie à ceux qui ne peuvent pas concevoir naturellement ? Et comment l’éthique personnelle d’un médecin ou d’un soignant peut-elle s’imposer au détriment des droits des patients ? La notion même de clause de conscience des professionnels de santé est inconcevable pour un esprit slave.
— Je n’ai pas été recrutée pour cela, m’opposa Simone. Si le groupe veut monter un dispositif de GPA au sein de la clinique, c’est votre affaire et je ne veux pas en entendre parler !
***
A peine installée dans le bureau de La Dre Toutenu, et les présentations faites, Simone nous laissa poursuivre entre nous. J’entrai directement dans le vif du sujet :
— Docteure, je vous félicite au nom du groupe SINKA pour votre 1er contrat de GPA, comment avez-vous prévu de procéder ?
— Pour la PMA, cela relève du Centre de la fertilité. Je vais voir avec le Professeur Zachary, un confrère et ami qui est chef du pôle Mère Enfant du CHU…
— Excusez-moi de vous interrompre, objectai-je, mais je suis frappée par le contraste entre le secteur public, doté de moins de moyens mais d'une grande technicité, et le secteur privé, axé sur les actes médicaux lucratifs mais dépourvu de cette expertise de pointe.
— Dans les CHU, expliqua ironiquement la gynécologue, la recherche et l'enseignement portent sur des techniques et des approches médicales innovantes, mais parfois inaccessibles en raison des limitations budgétaires. "C'est comme enseigner à voler sans ailes"…
— En revanche, dans le secteur privé, poursuivis-je, les ressources financières plus importantes permettent une mise en œuvre à grande échelle de ces enseignements théoriques ?
— Oui, cela devrait être cela, si l’activité décollait, nuança la praticienne : Au CHU, la phase de création des embryons et de leur implantation. A la clinique, le suivi de la grossesse, l’accouchement et le reste…Par contre, pour la gestation, c’est de votre ressort, qu’avez-vous prévu pour les mères porteuses ? Pour être tout à fait franche…quand je vous ai vue entrer dans le bureau, j’ai pensé que le siège nous en envoyait une !
Je marquai le coup en me redressant sur mon siège :
— Docteure, vos paroles sont blessantes et déplacées. Vous avez entendu Simone Jonez-Ku : je suis à présent « LA » directrice adjointe et j’ai délégation totale sur le dispositif de GPA. En tant que professionnelle de santé, tout comme vous, je ne tolérerais aucun préjugé de genre désuet. Je fais mon affaire du vivier de mères porteuses mais il me faut le temps de le monter et Le groupe Sinka exige de l’amorcer sans attendre.
Je sentis Sophie se raidir :
— La démarche d’abandon programmé va à l’encontre de tout ce que la médecine a développé au cours des dernières années, à savoir le lien entre la mère et l’enfant. Le rompre brutalement constitue un risque de décompensation psychique pour la santé mentale de la mère porteuse, objecta la Dre Toutenu d’un ton hautain. Cela se prépare et ne peut s’improviser.
— Ce n’est pas ce que vous avez dit au préfet et à l’inspectrice de l’ARS, lui rétorquai-je sèchement. Le développement de l’activité à grande échelle nécessite d’impliquer ces personnalités publiques et c’est à vous de trouver les deux premières mères porteuses.
— Je comptais sur votre vivier de nourrices, rétorqua vivement Sophie. Je fais mon affaire des parents d’intention, mais ce n’est pas mon travail de trouver des mères porteuses.
— Il me faut juste quelques mois, pour organiser leur arrivée et leur installation. Vous pourrez alors satisfaire toutes les demandes de votre clientèle huppée. Dans l’immédiat, il nous faut identifier parmi votre patientèle moins aisée, deux candidates potentielles pour devenir mères de substitution. Parmi vos patientes, poursuivis-je, il doit bien y avoir une ou deux femmes ayant déjà mené à terme au moins une grossesse, encore fertiles, et pour qui une indemnité mensuelle substantielle, non déclarée, représenterait un atout considérable. L’important est qu’elles ne s’attachent pas aux enfants, afin qu’elles ne changent pas d’avis en cours de grossesse ou à la naissance.
— Autant trouver un mouton à cinq pattes, répondit Sophie Toutenu.
Son attitude bloquante m'exaspérait au plus haut point. Pour mettre fin immédiatement à cette joute oratoire stérile, je décidai de jouer le tout pour le tout.
— Puis-je affirmer à Markus König ce soir qu’il peut compter sur votre engagement et votre loyauté ? Ou dois-je lui annoncer que malgré l’intéressement aux résultats, vous ne souhaitez pas poursuivre cette aventure au sein de Sinka Santé ?
L’intéressement au résultat fut sans doute l’argument déterminant car elle répondit :
— De quel intéressement aux résultats parlez-vous ?
— Vous bénéficierez d’une commission sur le montant des contrats signés et le groupe prendra en charge les indemnités des nourrices.
— J’accepte, Tatiana, mais à condition que vous « mettiez la main à la pâte », conclut Sophie Toutenu. Figurez-vous que les femmes qui viennent me voir après leur accouchement souffrent de troubles importants. Par exemple des dépressions post-partum, des troubles de l’attachement ou des relations fusionnelles avec leur nouveau-né. Elles ne sont pas très réceptives à l’idée d’en mettre un autre en route.
Je la regardai d’un œil circonspect. Était-ce une échappatoire ou un véritable deal ?
— Je devrais plutôt dire à la « patte », poursuivit Sophie en tapotant son poignet, car elles ne courent pas les rues, les femmes qui remplissent les conditions psychologiques et sociales que vous avez posées. Si je le fais, c’est dans l’intérêt commun des parents d’intention et des « nourrices ». Mon objectif est de vous montrer qu’il est possible d’accompagner, avec bienveillance et sans contrainte, celles qui deviendront les premières « nourrices GPA Françaises » du XXIème siècle…en anticipant une légalisation qui, tôt ou tard, est inévitable.
— J’avais la certitude que Sophie avait déjà dans sa « bergerie » au moins une ou deux de ces « brebis à cinq pattes » pour engager le processus. Pour la suite, je n’avais aucune inquiétude car j’en avais déjà fait mon affaire.
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