18 - Confrontation

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Le lendemain matin à la clinique.

Une grande agitation avait lieu dans les couloirs. Tous les personnels soignants se dirigeaient vers la grande salle de réunion. Simone en profita pour convoquer sans témoin la pharmacienne dans son bureau.

En attendant qu’elle arrive, elle s’affaira à décrocher du mur le tableau qu’elle avait été si heureuse d’apporter à son arrivée pour personnaliser son bureau. C’était une représentation du château de Pèles qu’elle affectionnait particulièrement, ses toits pointus émergeant des frondaisons denses comme des lames traversant une plaie.

Elle le posa au sol, prêt à être emballé. Elle ne tenait pas à ce que Tatiana le voit mais, éprouvée par la partie de bras de fer de la veille, elle n’avait pas eu la force de s’en occuper avant de partir.

Hier, elle se félicitait du pacte qu’elle avait imposé : « Je gère les relations avec les médecins et les administratifs, tandis que vous vous occupez des soignants. » Mais aujourd’hui, la situation s’était retournée contre elle. Lui permettre de réunir ce matin seule tous les soignants, qui constituaient la majorité du personnel, avait été une grave erreur. C’était comme lui remettre les clés du pouvoir sur un plateau d’argent. Une preuve de plus de son manque de clairvoyance stratégique.

Elle avait chargé Magali, son assistante, de diffuser, hier au soir, ce message à tout le personnel soignant :

« Je vous informe que mon adjointe, Madame Tatiana Petrova prend ses fonctions dès aujourd’hui en qualité de Directrice des Soins. Elle est en charge de l’ensemble des équipes de soins de la clinique. Je compte sur votre pleine collaboration dans vos relations avec votre nouvelle responsable dont vous ferez la connaissance demain matin à 8 heures en salle de réunion »

La pharmacienne entra dans l’espace de direction et porta un regard à Magali, la sympathique assistante de direction, qui classait quelques dossiers.

— Magali, qu’est-ce qu’elle me veut, la boss ? demanda Nicole avec une familiarité un brin provocante, tu dois bien le savoir, toi qui es dans les hautes sphères.

Magali releva la tête, un sourire énigmatique sur les lèvres.

— Ça concerne sûrement les changements récents… et peut-être Tatiana Petrova. Tu sais, la nouvelle cadre de santé …

Nicole fronça les sourcils.

— J’ai bien été destinataire de ton mail au sujet de la réunion de présentation, mais je l’ai pris pour une information, pas pour une convocation.

Magali poursuivit :

— Tu as bien fait puisque la directrice te convoque en même temps. On dit qu’elle serait très proche du patron du groupe… C’est vrai qu’elle présente bien malgré sa jeunesse et qu’elle a de l’aplomb … mais elle a un drôle d’accent, pas de chez nous.

Nicole ricana.

— Elle peut toujours se brosser pour que je lui sois rattachée. Je suis plus diplômée qu’elle !

Magali murmura en mettant un doigt sur sa bouche :

— Fais attention quand même. À ce qu’on raconte, Monsieur König aurait des racines slaves. Tatiana Petrova, ça colle, non ?

— Mais non ! Le groupe Sinka est Suisse, rectifia Nicole. Ce sont deux frères qui sont de bons gestionnaires et très attachés à la qualité et à la satisfaction des patients. Ils n’ont pas hésité à se porter au secours de notre établissement il y a un an quand il était au bord du gouffre. Sinka Santé reste un des rares bastions francophones face aux groupes multinationaux qui ont amorcé la vague inéluctable qui va regrouper toutes les cliniques pour les transformer en choses sans âme.

Magali haussa les épaules.

— Moi, ce que j’en dis…

Nicole s’avança vers la porte, frappa, fit un clin d’œil à Magali, puis entra quand elle entendit un mot.

Nicole fixa le tableau posé au sol. L’ambiance oscillait entre le conte de fées et un univers sombre, presque oppressant, rappelant que le château était réputé pour ses liens avec Vlad l’Empaleur, l’inspiration de Dracula.

Simone, assise derrière son bureau en bois sombre, lui sourit légèrement en voyant ce qui attirait son regard et l’invita à s’asseoir. Si Nicole n’avait été dans l’ambiance du tableau, elle n’aurait pas remarqué la pointe d’accent rocailleux dans la voix de Simone quand celle-ci prit la parole.

— Vous savez pourquoi je vous ai convoquée ?

— J’ai quelques idées… mais je préfère vous laisser expliquer, répondit Nicole avec prudence. Joli tableau ! Vous devriez le laisser au mur. C’est votre pays d’origine ?

Simone inspira profondément, comme une mère dépitée de ne pas avoir su instituer une relation de confiance avec son ado.

— Nicole, j’apprécie votre sérieux et votre rigueur. Vous exercez une fonction pointue et sensible. Nous formons une petite équipe soudée de direction et, dès le premier jour, je vous ai dit que je tenais, par-dessus tout, à ce que nos relations reposent sur la confiance.

Nicole se demanda que qui allait lui tomber dessus.

— Aussi, cela me chagrine vraiment que vous vous mettiez en position de retrait. Vous ne devriez pas attendre que je vous fasse signe pour venir me rencontrer. Nicole, vous ne m’avez rien dit depuis cette histoire de disparition de morphine il y a six mois !

Nicole arqua un sourcil.

— Où voulez-vous en venir ?

— Vous avez adressé un signalement à l’ARS en signalant un vol.

— J’ai fait mon devoir, c’est tout !

— Vous me parliez du tableau. C’est un lieu sauvage en montagne effectivement idyllique. Connaissez-vous l’histoire de cette petite fille des Carpates, qui aperçoit un ours rôder près de la bergerie. Effrayée, elle court prévenir le chef du village au lieu d’en parler à ses parents, de peur qu’ils la grondent pour avoir joué trop près des enclos. Le chef du village intervient, mais ses parents, laissés dans l’ignorance, n’ont pas pu protéger leurs autres brebis qui se sont fait égorger entre temps. Ils se sentent trahis et blessés de ne pas avoir été avertis en premier.

Simone poussa un dossier vers elle, l’ouvrant pour révéler une feuille avec un en-tête officiel de l’ARS.

— C’est à moi qu’il faut en référer, pas à l’ARS ! Je vous avais dit qu’il fallait renforcer les contrôles de stocks mais qu’il n’était pas opportun de signaler la situation à l’extérieur, mais vous avez passé outre en adressant un signalement à l’ARS.

Nicole plissa les yeux, cherchant à mesurer le degré de bienveillance ou de menace dans les propos de la directrice.

— Je l’ai fait car quelqu’un d’important m’a demandé de le faire, répondit Nicole sibylline.

Un silence lourd s’installa, où le tableau du château de Dracula semblait surveiller chaque mouvement de Nicole.

Vous savez ce qu’on risque d’avoir à cause de vous, Nicole ? Une inspection. Des inspecteurs fouinant dans chaque placard, chaque tiroir. Des journalistes devant la porte. Une réputation en lambeaux pour cette clinique, et pour nous tous. Ce n’est vraiment pas le moment.

— Je vais tout vous expliquer à présent. Après tout, cela fait trop longtemps que je porte ce fardeau seule à bout de bras et il va bien falloir que vous preniez une décision quand le voleur se manifestera à nouveau !

*

Sept mois avant :

— Garder secrète ce genre d’information, ça finit toujours par vous exploser à la figure. Vous êtes pharmacienne, c’est vous qui sauterez en premier. C’est ce que vous voulez ?

Quand le Dr Létal m'avait lancé son ultimatum, son regard était glacial, ses mots tranchants comme un scalpel. C’était le soir. Tard. Il venait d’achever son programme opératoire, un marathon chirurgical qui, de toute évidence, ne s’était pas déroulé comme prévu. La tension qui émanait de lui aurait suffi à faire reculer n’importe qui.

C’était en sortant de votre bureau. Je vous avais raconté l’histoire. Cela avait commencé par un détail. Un simple détail, comme c’est souvent le cas dans ce genre d’affaire. Dans l’après-midi Romane, une sage-femme, avait débarqué comme une furie dans la salle de soins, ses cheveux en bataille, son uniforme maculé de désinfectant. Elle avait fouillé dans l'armoire des stupéfiants avec fébrilité, murmurant des justifications confuses sur une patiente en train d’accoucher, au bloc. Le Dr Létal était en charge de l’anesthésie. Mais ce n’est qu’en voyant les flacons de morphine que j’avais compris qu’il y avait un problème plus profond.

Un problème qui puait la fraude. Et peut-être pire.

Le stratagème était ingénieux. Trop, même. Les doses prélevées étaient remplacées par des flacons maquillés de telle sorte qu’un contrôle de routine aurait laissé passer l’anomalie. Mon instinct me hurlait que ce n'était pas que pour une simple consommation personnelle. Une seule personne ne pouvait consommer autant de morphine.

Des produits remplacés, des flacons maquillés. Qui ? Pourquoi ? Depuis combien de temps cela durait il ? La brebis galeuse était parmi nous. La confiance au sein de l'équipe allait s’effriter comme un vieux plâtre.

Lorsque je vous avais prévenue, j’avais bien compris votre réaction. Vous étiez préoccupée par l’image du repreneur et, n’étant pas professionnelle de santé, vous ne pouviez pas bien prendre la mesure des risques pour les patients.

Le Dr Létal était notre ancien responsable d’établissement et j’avais affaire à lui tous les jours. Il était avant tout anesthésiste. Il connaissait mieux que quiconque les risques d’une telle permutation de produits.

Sa voix était calme, presque hypnotique, mais ses yeux lançaient des éclairs. Puis il avait ajouté, dans un souffle plus bas, presque menaçant :

— Je crois savoir qui c’est. Mais c’est pas la directrice qui va faire quelque chose, vous comprenez pourquoi il faut faire un signalement maintenant ?

J’avais compris, oui. Trop bien, même. Que j’étais coincée entre lui et vous.

En sortant de son bureau, je m'étais arrêtée un instant dans le couloir. La peur m’enserrait la gorge.

Mais si je parlais, je signais l’arrêt de mort de ma carrière dans le privé. Une pharmacienne qui dénonce son employeur ? Une cible vivante pour les représailles. Mais si je me taisais, je devenais complice et le coupable continuerait impunément. Un système pourri jusqu’à la moelle…

J'avais pensé à ma famille. À mes enfants. À mes rêves de stabilité. Mais surtout, à ces patients, vulnérables, entre nos mains. Une injection. Une seule. Et tout pouvait basculer dans le drame.

Ce soir-là, en rentrant chez moi, une fois les enfants couchés, je m’étais assise à la table de la cuisine, le regard fixé sur un mur. Il n'y avait pas de bonne solution. Seulement un choix à faire.

J’ai alors allumé mon portable et entré mon code de professionnelle de santé dans le portail des signalements. Et j’ai été contactée très rapidement par un médecin de l’ARS. Une certaine Chloé Santéro…

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