21 - Nouvelle pioche

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Samedi 8 juillet à 2 heures.

Reproduisant les gestes qu’il avait faits cette nuit-là, Félix glissa sans bruit dans la salle de soins. La lumière crue du néon faisait briller l’acier de l’armoire aux stupéfiants. Ses mains moites hésitèrent un instant avant d’introduire l’unique clé dans la serrure. Le clic du mécanisme résonna dans son crâne comme un coup de feu. Le reste se déroula en un enchaînement mécanique, presque détaché.

Il saisit, cette fois-ci, seulement cinq ampoules de morphine, leur froideur glissant contre sa paume. Puis, de l’autre main, il sortit les flacons d’anesthésiant préparés à l’avance, portant un cercle noir parfait. Il les plaça dans l’armoire avec les autres, changeant leur alignement avec un soin maniaque, pour qu’ils passent le mieux inaperçus noyés parmi les originaux.

Quand tout fut en place, il referma le placard avec lenteur, retenant son souffle. Il aurait été stupide de se faire surprendre aussi près du but. Le verrou se scella avec un cliquetis discret, presque apaisant. Pourtant, son cœur battait encore à tout rompre. Il s’appuya une seconde contre la paroi froide, ses yeux fermés, avant de sortir, masquant son trouble derrière le masque professionnel qu’il portait chaque jour.

Il attendit fébrilement la fin de son service, scrutant l’horloge murale comme un détenu. Quand il badgea enfin sa sortie, au petit matin, il se dirigea d’un pas rapide vers les toilettes du hall d’accueil, là où personne ne viendrait le déranger. Assis sur la cuvette, il sortit une seringue, l’emplissant du précieux liquide. La piqûre fut précise.

Immobile et dans l’attente de l’effet du produit, il se revit dans la même posture, sept mois plus tôt.

La naissance de Gaby avait été un miracle attendu, un point d’ancrage dans la dérive qu’était devenu leur vie. Olivia, fragile et tourmentée, semblait s’être apaisée pendant la grossesse, comme si l’enfant à venir portait la promesse d’une renaissance pour eux deux. Mais dès les premiers jours, Félix comprit que cet espoir n’était qu’un leurre. De retour à la clinique après son congé paternité, une nuit de garde où tout semblait silencieux, il avait succombé.

Après cette nuit, Félix s’était juré de ne plus faillir. Il devait être là pour Gaby. Il devait être fort pour Olivia. Pendant sept mois, il jonglait avec des responsabilités écrasantes. Chaque jour, il tentait de combler le vide affectif qu’Olivia, prise dans ses démons, laissait derrière elle. Il veillait sur Gaby avec une tendresse presque surhumaine, inventant des jeux, chantant des berceuses pour couvrir les silences de sa mère.

Mais d’autres jours, il se retrouvait à devoir freiner Olivia. La limite entre l’amour maternel et la possession devenait floue. Elle s’imposait dans chaque aspect de la vie de Gaby, refusant qu’il la laisse pleurer ou même dormir sans son contact. Félix voyait son regard fiévreux, ses gestes compulsifs, et sentait monter en lui une colère teintée d’impuissance.

La visite de début de semaine chez la gynécologue avait été une déflagration. Félix y avait traîné Olivia, sous prétexte d’un contrôle post-natal. Mais ce fut lui, plus qu’elle, qui se sentit mis à nu sous le regard acéré de la spécialiste.

Il avait vu dans ses yeux que quelque chose ne lui avait pas échappé. Elle avait percé à jour leur relation avec Gaby. Était-ce l’écho d’un souvenir lointain, cette époque trouble où leur fille aînée avait souffert de l’instabilité d’Olivia ? S’était-elle souvenue de cet épisode vieux de dix-huit ans ?

La vague d’apaisement qui suivit l’injection balaya tout le reste – la honte, la peur, l’épuisement.

Mais cette sensation ne dura pas. À peine quelques minutes plus tard, il se retrouva embarrassé comme la dernière fois avec trop d’ampoules pleines, mais à la différence de la fois précédente où il avait paniqué et les avait fait disparaître de peur d’être pris, il jouissait d’un sentiment de toute puissance comme le serait tout voleur occasionnel passé miraculeusement à travers de la nasse malgré sa maladresse, il les rangea simplement dans son casier en partant.

*

Samedi à 8 heures.

Les rayons du matin s’immisçaient insidieusement entre les lames des stores, surchauffant la salle de soins dont la climatisation était depuis plusieurs jours hors service, rendant l’atmosphère intenable. Nicole, fidèle à sa routine, se tenait devant l'armoire des stupéfiants, le registre dans une main et la clé dans l'autre. La fatigue de la nuit semblait imprégner les murs. L'infirmier de jour, attendant son trophée, patientait près de la porte. Il ne récupérerait la clé qu’après le contrôle de Nicole. C'était la règle stricte exigée par Chloé Santéro.

Depuis sept mois, elle effectuait ces contrôles avec une rigueur presque obsessionnelle. Les débuts avaient été prometteurs, mais les résultats n’avaient rien donné de concluant : des erreurs banales, le quotidien d’un service. Flacons pris en surplus et non utilisés oubliés hors de l’armoire, bris d’ampoules malheureux, clés égarées... Mais aucune trace de flacons maquillés qu'elle avait espéré démasquer.

Ce matin-là, tout semblait comme à l’ordinaire. Nicole avançait lentement, lot par lot, flacon par flacon. Elle atteignit enfin la dernière rangée, celle des ampoules de morphine. Elle s’arrêta, plissant les yeux.

Une couleur d’étiquette attira son attention. Le noir du liseré ne correspondait pas bien à la teinte des autres. Elle prit l'ampoule entre ses doigts, son cœur battant légèrement plus vite. Sous la lumière, un détail lui sauta aux yeux : en filigrane du cercle noir, fin et soigné, tracé sur l’étiquette, presque identique à celui des ampoules authentiques, elle lut le nom tant espéré de « lidocaïne ».

Son esprit s’emballa. La dernière fois qu’elle avait repéré ce genre de falsification, et qu’elle se précipita dans le bureau de la directrice, elle s’était fait railler comme une débutante paniquant à la moindre broutille.

— C’est bon ? lança l'infirmier impatient, la tirant de ses pensées.

Nicole se força à retrouver contenance, esquissant un sourire neutre.

— Oui, oui, tout est bon, répondit-elle en refermant soigneusement l’armoire et en verrouillant la serrure.

Elle se tourna vers lui et lui tendit les clés. Il les prit sans se presser, ses gestes lourds de fatigue.

— Bonne journée, ajouta-t-il d’une voix traînante avant de sortir.

Nicole resta un instant immobile, fixant la porte qui se refermait derrière lui. Cette fois, elle en était certaine : elle venait de déceler quelque chose d’anormal. Huit mois d’attente et de routine monotone venaient de basculer.

Le piège venait de se refermer. Elle se précipita sur le planning pour découvrir le nom de l’infirmier.

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