22 - Tatiana : maman « a peur »

5 minutes de lecture

Lundi 10 juillet matin au centre de recherche du CHU.

Missionnée par Sophie, j’accompagne Olivia, Léa et leurs enfants de onze et huit mois jusqu’à l’entrée du CEROZ. En apparence, c’est une crèche offrant un cadre chaleureux et accueillant pour les mamans enceintes et celles qui viennent d’accoucher accompagnées de leurs jeunes enfants, mais qui cache en réalité un laboratoire scientifique d’avant-garde : le Centre d’Études et de Recherches sur les Ondes Zachariennes.

Dès l’entrée, l'atmosphère est apaisante. Les murs sont peints dans des tons doux et naturels, vert tendre et beige, rappelant la nature. De grandes fenêtres laissent entrer la lumière du jour, créant une sensation de bien-être et de calme. Des plantes vertes parsèment l’espace, contribuant à une ambiance sereine. L'air y est légèrement parfumé d'une fragrance naturelle apaisante, conçue pour détendre et stimuler l’esprit à la fois.

Des zones de détente sont aménagées pour les mamans, avec des fauteuils ergonomiques et des coussins confortables où elles peuvent se relaxer tout en jouant avec leurs enfants.

Un coin est spécialement prévu pour les femmes enceintes, avec des sièges adaptés à leur confort, des ballons d'exercice et des petites tables avec des cubes de différentes dimensions sur lesquels sont inscrits des mots en rouge.

Pour les enfants en bas âge, un espace de jeu sécurisé et stimulatif est organisé. Il y a des tapis en mousse colorés pour ramper et marcher à quatre pattes. Des plans inclinés de différentes hauteurs et des structures douces où les enfants qui commencent à marcher peuvent évoluer librement en se tenant à des barres. Un coin est réservé aux nourrissons, équipé de transats et de mobiles avec des lumières douces pour éveiller les sens.

Derrière cette apparence accueillante, le CEROZ abrite un laboratoire caché sous l’apparence d’une crèche ordinaire. Les meubles et les jouets sont en réalité dotés de capteurs discrets, destinés à recueillir des données scientifiques.

Les fauteuils de relaxation des mamans sont équipés de capteurs de fréquence cardiaque et d’ondes cérébrales pour analyser leur état émotionnel et physiologique pendant les sessions de stimulation des fœtus et des nouveau-nés. Des enceintes spéciales diffusent des sons spécifiques aux futures mamans, visant à étudier les réactions du fœtus à l’aide de technologies d’imagerie non intrusives.

Dans un autre coin de la salle, des dispositifs de pointe analysent la communication des fœtus à partir de la vingtième semaine. Des instruments cachés dans les murs captent et analysent les sons ou les micro-vibrations susceptibles d’être émises par les fœtus en réponse aux stimulations de leur environnement, comme la voix de la mère ou certains sons naturels.

Les membres de l’équipe pluridisciplinaire du CEROZ (neurologues, psychologues, bio-acousticiens …) sont habillés en personnel de crèche. Ils n’interviennent jamais directement mais observent avec soin les réactions des mères et des enfants, tout en se fondant dans cet environnement bienveillant en apparence.

Je les rejoins dans la salle d’observation, laissant Olivia et Léa papoter entre jeunes mères.

Derrière les écrans, je vois le sourire éclatant de Théo. Quand Léa le hisse au sommet du plan incliné de taille moyenne, il est radieux. Je peux sentir sa fierté.

— Te rends-tu compte, Olivia ? Théo avance ! dit sa mère, tout excitée.

— C’est incroyable ! lui répond Olivia. Il a tellement évolué en une semaine. Je le revois encore dans la salle d'attente de la gynécologue. Et pourquoi n’essayerait-on pas de le maintenir entre les barres pour qu’il ait la sensation de tenir debout ?

Installée derrière la vitre sans tain, la joie de Léa faisait plaisir à voir. Pour spectaculaire que soit le glissement de Théo sur le toboggan, il n’y avait rien de miraculeux dans son déplacement, qui devait tout à la gravité. Si Théo acquiert un jour une bribe de motricité, me dis-je, ce ne pourra être qu’au terme de mois, voire d’années, de répétitions de mouvements basiques. Je m’apprêtais à intervenir pour recadrer les mamans quand Léa le fit.

— Non, non, surtout pas ! Cela pourrait avoir de graves conséquences, protesta-t-elle en secouant la tête.

Puis elle se radoucit pour lui relayer ce que je lui avais expliqué :

— Il y a quatre étapes fondamentales pour un enfant : le mouvement au sol, le ramper, le quatre-pattes, et ensuite seulement la marche. Aucun enfant ne saute une étape. Sauter une étape, c'est s’exposer à des problèmes neurologiques ou de coordination. Chaque stade est essentiel.

Olivia, perplexe, la regarda.

— Mais, Léa, j’avais appris au lycée que si un enfant avait des lésions cérébrales, il y avait fatalement des limites à sa progression sur le plan psychomoteur. Tu crois vraiment que Théo arrivera un jour à marcher ?

Léa rit doucement :

— Tes études doivent remonter à loin. Aujourd’hui, on sait que le cerveau est plastique. Cela veut dire qu’il peut s’adapter et contourner les lésions. Rien n’est jamais perdu, au contraire. Moi, je suis convaincue à présent que la fonction crée l'organe. L'exercice développe le cerveau, tout comme il développe les muscles. Théo a du potentiel, même avec ses lésions cérébrales. L’apprentissage précoce, c’est la clé.

Les deux femmes arrivèrent devant une petite table avec un gros cube sur lequel étaient inscrites des lettres rouges.

— Tiens, regarde. Je te conseille d’essayer cela, dit-Léa. Assieds-toi et lance le grand dé, tu vas voir.

Olivia, un peu hésitante, s’assit dans le fauteuil et lança le cube. Sur la face visible, le mot "PEUR" était inscrit. Un écran s’alluma, affichant des consignes : "lire le mot à haute voix OU le chanter OU le mimer". Je l’observais, curieuse.

Olivia plaça ses mains sur son cœur et dit timidement à Gaby, d'une petite voix tremblante :

— Peur...

Elle relança le dé, et cette fois le mot "AMOUR" s’afficha. Elle réfléchit un instant, puis, à nouveau, plaça ses mains sur son cœur.

— Amour..., dit-elle de la même voix peu assurée.

Léa la regarda, stupéfaite. Olivia relança encore le dé. Le mot "JOIE" apparut. Une fois de plus, elle mit ses mains sur son cœur et, toujours avec cette voix tremblante, dit :

— Joie...

Sidérée, Léa se tourna vers le trentenaire qui supervisait le salon de jeu et se confia à lui :

— On dirait que mon amie n’a qu’un seul registre pour exprimer ses sentiments à sa fille. Que faire pour l’aider ?

Il s’approcha d’Olivia avec une expression engageante :

— Les mots inscrits sur le dé ne signifient rien en eux-mêmes. Je suis sûr que vous avez, avec votre fille, un code secret entre vous : une expression que vous utilisez dans des moments particuliers. Non ?

— Je ne vois pas, répondit Olivia encore troublée par l’exercice.

Mais le sourire du jeune homme était encourageant.

— Attendez ! Il me vient quelque chose à l’esprit. Félix, mon mari, lui chante souvent le refrain de la chanson de Mort Schuman « Allo, Papa, Tango, Charlie » avant qu’elle s’endorme, ça l’apaise au coucher…

— Parfait ! Je vous propose d’inscrire ce refrain sur la face blanche du dé. Ce sera votre code bien à vous, et chaque fois que vous le verrez, vous ressentirez cet état d’apaisement …

Mais moi, je me fichais bien de leurs échanges mielleux. Je me tournai vers Sophie Toutenu pour connaître le verdict des tests.

— Alors, quel est le niveau d’attachement d’Olivia ?

— Proche de zéro, répondit la gynécologue d’un ton neutre.

Un sourire étira mes lèvres.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Frédéric PASCAL ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0