23 - Intouchable
Pendant ce temps à la clinique.
Nicole entra dans le bureau de la directrice avec la satisfaction du devoir accompli. L'email qu'elle lui avait adressé samedi était précis, sans fioriture : "J'ai trouvé qui c’est." Aucune mention d’objet ni de nom, seulement une demande d'entretien pour discuter des suites à donner. La réponse l’était tout autant : « Lundi 9h dans mon bureau. »
Le bureau de Simone Jonez-Ku était, comme toujours, impeccablement rangé. Derrière le large plateau plaqué de chêne trônait à présent un tableau représentant le Cervin, baigné d’une lumière éclatante sur fond d’azur. Nicole le trouva d’une pureté et d’une spiritualité sans commune mesure avec celui qui représentait le Château de Pères dans les Carpates. Cette œuvre parlait d’universalité, de dépassement de soi et non d’identité régionale et de culture d’un autre âge.
— Nicole, commencez par m'expliquer ce que vous avez découvert, demanda Simone, d'une voix chaleureuse. Je savais que vous finiriez par régler cette affaire.
Nicole sourit timidement. La directrice la félicitait. Enfin.
— Vous connaissez la situation depuis sept mois. Le maquillage d’ampoules de morphine... J’ai mené une surveillance rigoureuse. Et il y a 48 heures, il a recommencé pendant le service de nuit et j’ai trouvé le nom de l’infirmier.
Simone hocha la tête avec approbation, ses doigts entrelacés reposant sur le bureau.
— Un soignant qui vole des stupéfiants ne mérite pas d'exercer. C’est une question de sécurité pour nos patients et d’éthique professionnelle. J’ai toujours été intransigeante sur ce point. Alors, qui est-ce ?
Nicole se redressa légèrement mais, par souci de discrétion, chuchota :
— Félix Tisserand.
Le nom résonna dans l’oreille de Simone comme un coup de tonnerre étouffé. Elle resta figée un instant, puis ses traits se détendirent. Elle posa les mains à plat sur le bureau et, en se redressant, s’écria, d’un ton presque religieux :
— Dieu ne veut pas la mort du pêcheur, mais sa rédemption. Je vais lui parler.
Nicole cligna des yeux, déconcertée.
— Cet infirmier a trahi notre confiance, insista-t-elle. Il a falsifié des ampoules, au risque de mettre en danger nos patients. Vous avez dit vous-même qu’un soignant dans cette situation devait être écarté.
Mais Simone ne l’écoutait plus.
— Avez-vous gardé la clé de l’armoire afin de faire des relevés d’empreintes digitales si je saisis le procureur ?
L’accusation tomba comme une enclume. Nicole sentit une boule se former dans sa gorge.
— C’était samedi matin. Je ne pouvais pas bloquer l’armoire de produits stupéfiants tout le week-end.
— Je ne peux pas licencier un salarié sans preuves irréfutables, déclara la directrice d’un ton tranchant. La gestion des stupéfiants dans votre service laisse beaucoup à désirer. Flacons perdus, brisés, clés égarées... C’est votre responsabilité, Nicole. Peut-être auriez-vous pu éviter tout ça avec un peu plus de rigueur.
— Vos accusations sont injustes. Je me suis tuée à la tâche depuis sept mois.
Simone haussa les épaules, désinvolte.
— Mais votre zèle n'a pas suffi à préserver les preuves nécessaires.
Quand Magali, la secrétaire, vit la tête décomposée de Nicole à la sortie du bureau, elle comprit que l’entretien avait mal tourné.
— Alors, comment ça s’est passé ?
— Je ne suis pas parvenue à la convaincre de la gravité de la situation et l’urgence de prendre des mesures, répondit Nicole contrite.
En un instant, Nicole était passée de la figure héroïque, qui avait démasqué le coupable, à un simple bouc émissaire. Mais elle ne baissait pas les épaules. Elle était prête à retourner au front.
Magali plissa les yeux, amusée :
— Vous avez remarqué que le décor a changé : on est passé du château des Carpates à la montagne de Toblerone…
Nicole secoua la tête :
— Vous vous intéressez plus à la décoration qu’à ce que je vous dis ?
— Si elle s’intéresse plus à la splendeur de la Suisse qu’à son joli château Roumain, c’est peut-être qu’elle redoute un peu le regard de sa nouvelle adjointe. Vous savez, celle qui pourrait bien moucharder à Markus...
Nicole fronça les sourcils, intriguée.
— Ce Félix… Vous vous êtes demandée qui l’a embauché ? poursuivit Magali.
— Le souffle de Nicole se coupa un instant.
— Pardon ?
— Vous savez ce qu’on dit par ici ? « Méfie-toi d’un Franc-Comtois, surtout s’il a l’air bête ! ». Personne ne se méfie de moi mais c’est par moi que passent toutes les formalités …
— Par exemple ?
— Par exemple, c’est moi qui prépare les contrats de travail…
— Celui de Félix Tisserand ?
— Je l’ai vu passer…
— Quand ?
— En novembre 2022, confirma Magali, à l’arrivée de la directrice.
Nicole fronça les sourcils, fouillant sa mémoire.
— Mais c’est… deux mois avant que tout commence. Deux mois avant que ça pourrisse ma vie !
Elle se laissa tomber sur une chaise face à Magali, le regard perdu.
— Voilà. Si elle vire ce Félix Tisserand maintenant, c’est comme si elle admettait qu’elle a mis un loup dans la bergerie, reprit Magali avec un haussement d’épaules. Il y a ceux qu’elle protège parce qu’il y a sûrement un lien entre eux et ceux qu’elle protège parce qu’elle les craint… ne put-elle s’empresser d’ajouter.
— Que voulez-vous dire, demanda Nicole interloquée.
Prenant un air important, Magali pianota sur le clavier de son ordinateur jusqu’à afficher à l’écran une photo de dos féminin piqué et tuméfié.
— Vous savez qui a fait cela ? demanda-t-elle d’un ton mystérieux.
— Des piqûres dans la colonne vertébrale, ce ne peut être qu’un anesthésiste.
— Bingo, et qui plus est l’ex directeur de la clinique, le Dr Létal en personne. Simone a eu cette photo entre les mains il y a sept mois et elle n’a rien fait.
— Et moi, je fais quoi avec tout ça ? rechigna Nicole.
Magali esquissa un sourire indulgent.
— Vous, vous faites ce que vous savez faire de mieux, Nicole : vous vous battez. Et si vous voulez un conseil, pour l’infirmier, allez voir Tatiana Petrova. Elle est peut-être votre meilleure alliée, contrairement à ce que vous pensez.
— Et pour l’anesthésiste ? poursuivit Magali.
— Là, ça ferait un peu réchauffé de signaler à l’ARS, répondit Nicole qui était effondrée
Pour quelles raisons la directrice avait-elle changé de logique sur les vols de morphine ? Et qu’avait voulu dire Magali en présentant Tatiana comme mon alliée contre la directrice ? Qu’elle briguerait sa place et serait par conséquent friande de toute information susceptible de la mettre en difficulté ?
Elle repartait avec plus de questions que de réponses. Elle se calma et essaya de raisonner logiquement comme elle savait si bien le faire.
Nicole s’immobilisa, fixant un point invisible devant elle. Le changement d’attitude de Simone… Quand avait-il eu lieu, exactement ? Était-ce au moment précis où elle avait prononcé ce nom ? Félix. Ce détail lui paraissait de plus en plus crucial.
Elle se remémora les paroles de Magali : Félix avait été embauché dès l’arrivée de la directrice. Cela n’avait rien d’un hasard, assurément. Cette coïncidence révélait forcément quelque chose. Mais quoi ? Nicole sentit son esprit s’agiter, explorant des hypothèses.
Première possibilité : une relation amoureuse. Simone, célibataire, presque la quarantaine, vivait seule avec sa nièce. Rien de très étonnant à ce qu’elle entretienne une liaison avec un homme au charme certain comme lui. Une liaison discrète assurément car il était marié et son subordonné exerçant les fonctions de soignant. Son poste d’infirmier de nuit lui donnait beaucoup de libertés. Peut-être avaient-ils choisi de garder leur liaison secrète pour préserver les apparences ?
Deuxième option : une dette ou un secret. Félix avait-il, à un moment ou un autre, aidé Simone de façon décisive ? Ou, pire encore, détenait-il une information compromettante sur elle ? Dans un cas comme dans l’autre, cela expliquerait cette attitude protectrice, presque instinctive.
Dernière hypothèse : un lien familial. Après tout, pourquoi ne pas envisager que Félix fasse partie de sa famille ? Cela expliquerait tout autant son arrivée précipitée et la bienveillance inhabituelle de Simone à son égard. Mais il n’y avait aucune ressemblance physique entre eux.
Nicole fronça les sourcils. Elle ne voyait aucune autre piste plausible. Pour l’instant, ces trois scénarios restaient ses seules options.
Et Tatiana, dans tout ça ? C’était son deuxième sujet. Son arrivée, la semaine dernière, avait été aussi rapide qu’inattendue, comme une gifle administrée sans prévenir. Pas de doute, elle avait été imposée à Simone par le PDG. Mais pourquoi ? Pour restructurer la clinique ? La fermer ? Ou pour lancer de nouvelles activités ?
Une chose était claire : la directrice voulait garder son adjointe à distance. Elle lui avait confié les soins et l’organisation des services, et s’était réservé les relations extérieures. C’était une manière habile, mais transparente, de limiter au maximum leurs interactions. Simone s’était réservée tout ce qui touchait aux relations avec les autorités – en premier lieu l’ARS – et avec les praticiens libéraux. Là encore, un nom revenait : le Dr Létal. Ancien propriétaire de la clinique, il n’était pas seulement difficile à gérer : il représentait un poids constant, renforcé par la présence de sa femme, Sophie Toutenu. Cette gynécologue renommée travaillait en symbiose avec le Dr Ionescu, un vieux chirurgien roumain présent depuis quinze ans.
Nicole sentit monter en elle une frustration sourde. Elle avait entamé cette réflexion avec une question précise. Elle en ressortait avec un brouillard épais d’interrogations en cascade. Quel lien précis unissait Simone et Félix ? Quelles étaient les véritables intentions de Tatiana ? Et, au fond, que voulait réellement Simone ?
Mais tout cela n’était rien à côté de son pacte avec le diable. Elle y pensait tous les jours depuis bientôt huit mois…
C’était le lendemain de son signalement à l’ARS. La communication qui laisse une empreinte indélébile, qui s’incruste à jamais dans la mémoire. Nicole avait décroché sans se douter de rien.
— Je voudrais parler à la pharmacienne de la clinique Hygéia. Je suis le Dr Santéro, médecin inspecteur à l’ARS, dit une voix calme et tranchante.
— Bonjour, docteur, répondit Nicole, sur la défensive.
Chloé n’y alla pas par quatre chemins, son ton neutre masquant une pointe de gravité.
— Bonjour, madame. Je vous contacte au sujet de votre signalement concernant la disparition des flacons de morphine. J’aimerais clarifier certains points avec vous. Lors d’un retrait, vous vous êtes aperçue que plusieurs flacons étiquetés comme morphine contenaient un autre produit. Ils contenaient un autre produit, mais vos inventaires concordaient. Est-ce exact ?
— Oui, c’est exact, répondit Nicole en déglutissant.
Chloé enchaîna, sa voix se durcissant comme l’acier.
— Qu’avez-vous fait des flacons falsifiés ? Ont-ils été analysées ? A qui ont-ils été administrés ?
Nicole sentit sa main trembler légèrement sur le combiné.
— Aucune analyse nécessaire. J’ai examiné les flacons. Il s’agit de lidocaïne dont le liseré rose a été recouvert au feutre noir. La lidocaïne n’est pas un stupéfiant. Elle est conditionnée en ampoules similaires à la morphine. A l’exception du nom, la seule différence visible était la couleur du liseré. C’est pour cela que je ne l’ai pas remarqué lors des contrôles.
Un soupir agacé franchit la ligne.
— Madame, ce n’est pas à vous de juger cela. Avez-vous au moins signalé cette falsification à la police ?
Nicole hésita, pesant chaque mot comme une pierre.
— La directrice…voulait éviter d’attirer l’attention. Vous savez ce que cela signifierait pour l’image de la clinique, avec les gendarmes, l’identité judiciaire… et tout le cirque médiatique !
Chloé réagit violemment :
— Mais vous réalisez qu’il ne s’agit pas d’une simple erreur. C’est une falsification délibérée. Le risque ici n’est pas seulement une fraude, mais un empoisonnement ! Et la sécurité des patients ? Vous pensez à ceux à qui vous avez administré un produit inapproprié ?
Nicole sentit la chaleur lui monter aux joues.
— J’ai signalé, docteur Santéro, parce que je ne savais plus que faire. Mais si mon employeur le sait, je perds mon poste. La clinique vient d’être rachetée par un groupe soucieux de son image. Mais ce n’est pas pour couvrir des malversations : la lidocaïne n’a pas été administrée à la place de la morphine, tous les flacons étaient pleins, c’est simplement des flacons de morphine qui ont été volés. Je ferai tout pour identifier le coupable, mais à quoi bon une plainte, sinon alerter le coupable ?
Un silence lourd s’installa. Chloé savait que Nicole n’avait pas tort : une enquête à grande échelle risquait de mettre le voleur en alerte. Elle sentit une pointe d’empathie percer son masque professionnel. Elle inspira lentement, choisissant ses mots avec soin :
— Écoutez. La lidocaïne est largement disponible en milieu hospitalier et n’est pas classée comme un stupéfiant, ce qui en fait un substitut crédible dans le cadre d’une fraude. Mais c’est un anesthésique qui peut provoquer des bradycardies et même des arrêts cardiaques. Vous croyez pouvoir identifier le coupable. Très bien. Je vais vous aider à organiser des contrôles discrets, mais vous me tiendrez informée en priorité.
— Je vous le jure, acquiesça Nicole, fébrile mais soulagée.
— Soyez discrète, mais rigoureuse, conclut Chloé. Voici ce que vous allez faire : des contrôles quotidiens rigoureux avant et après chaque nuit, une vérification des stocks croisée avec le planning infirmier. À la prochaine anomalie, vous saurez qui est le responsable. Mais si vous me cachez quoi que ce soit … Je vous considérerais comme la principale fautive. Est-ce clair ?
Quand elle raccrocha, Nicole s’effondra sur sa chaise, le front perlé de sueur. Une chose était sûre : l’étau venait de se resserrer, et cette fois, elle était prise au piège, la chair prise entre les mâchoires.
Cet appel remontait bientôt à huit mois. Tout à l’heure, en entrant dans le bureau de la directrice, elle se voyait déjà appeler Chloé Santéro, à l’issue de l’entretien, victorieuse, pour lui annoncer que le problème était réglé et que l’EIG pouvait être classé à l’ARS. Au lieu de cela qu’allait-elle lui dire ?
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