24 - Tatiana : enfanter ou périr
Lundi 10 juillet : 1 heure.
Les couloirs de la clinique semblaient interminables, plongés dans une lumière blafarde qui ne faisait qu'accentuer l'étrangeté des lieux la nuit. J’avançais avec précaution, mes talons résonnant à peine sur le carrelage glacé. J’entendais, au loin, les pas de la seconde infirmière de nuit qui allait de chambre en chambre pour répondre aux appels incessants. Ses chaussures de caoutchouc crissaient légèrement à chaque pas, un son qui se mélangeait aux bip-bip réguliers des moniteurs cardiaques. Les respirations lourdes des patients se faisaient parfois entendre à travers les portes entrouvertes. Je l’entendis sortir d’une pièce au moment où je débouchais d’un angle du couloir. Elle manqua me percuter, absorbée par ses occupations.
Nos regards se croisèrent. Une jeune femme frêle, nerveuse, peut-être nouvelle. Ses yeux s’écarquillèrent en me reconnaissant. Je n’avais pas besoin de dire un mot.
Elle hésita, le souffle court, comme si elle s’apprêtait à balbutier une excuse. Mais avant qu’elle n’ait le temps de dire quoi que ce soit, je la toisai d’un regard glacial. Un regard qui ne laissait aucune place au doute. J’étais la directrice des soins ici. Elle n'était qu'une ombre de la nuit.
— Tout va bien ici ? demandai-je, ma voix froide tranchant l’air pesant du couloir.
Elle hocha la tête frénétiquement, son visage devenant cramoisi sous le poids du regard de sa cheffe.
— Qu’est-ce que vous attendez ? Vous avez du travail, ma fille !
Sans ajouter un mot, elle détourna le regard et se mit à marcher plus vite, presque en fuyant. Je la regardai s’éloigner, s’effaçant dans l’obscurité du couloir.
Mon esprit revint sur Félix qui était mon unique cible cette nuit. Je devinais où il se cachait, dans cette petite salle de soins désaffectée au fond du couloir, loin des regards. Il était prévisible. En manque.
Un cri strident retentit soudain, venant d’une chambre voisine. J’entendis les draps se froisser, une agitation nerveuse. Peut-être un patient qui s’était levé trop brusquement, ou pire, qui venait de chuter. Mon cœur battait légèrement plus fort, mais je n’interrompis pas ma marche. Je n’étais pas là pour ça. Une porte claqua quelque part, étouffée, mais suffisamment audible pour me faire tressaillir brièvement.
Ce bruit lourd et sourd rappelait à quel point cet endroit, en pleine nuit, prenait une tournure sinistre. Les chambres, silencieuses en apparence, cachaient des âmes tourmentées, certaines réveillées en sursaut, peut-être par des cauchemars. D’autres, je le savais, avaient bien plus que des terreurs nocturnes à gérer.
Je pouvais presque sentir l’odeur de désinfectant imprégnée dans l’air, mêlée à la sueur et à l’anxiété. Cette clinique avait toujours eu quelque chose d’étrange la nuit, un endroit où la vie et la mort dansaient à une cadence incertaine. Et dans cette chaîne, Félix n’était qu’un maillon faible. Un homme habitué à se cacher, à fuir ses démons. Ce soir, je l’aurai.
En m'approchant de la petite salle, j’entendis enfin un son distinct : un léger frottement, comme celui d’une seringue et de flacon qu’on manipule. Il était là.
Je restai immobile un instant, écoutant attentivement. L’autre infirmière s’éloignait, ses pas s’étouffant à mesure qu’elle progressait dans l’autre aile. Félix ne se doutait de rien. Je passai rapidement une main dans mes cheveux, reprenant un souffle calme. J’enfilai silencieusement des gants avant de pousser la porte, lentement
Il était assis, penché en avant, tenant une seringue d’une main tremblante. Ses épaules massives se soulevaient de manière irrégulière sous la tension. Il n’avait pas encore injecté le produit. Un réflexe, peut-être. Un moment d’hésitation.
Je laissai la porte se refermer doucement derrière moi. Le grincement aigu du battant attira son attention. Il leva les yeux vers moi, ses traits marqués par l’épuisement et une peur soudaine.
— Madame la directrice des soins, murmura-t-il d’une voix rauque, presque éteinte.
Je m’approchai de lui, lentement. Je pouvais sentir son malaise grandir à chaque pas que je faisais. Il savait que son petit manège était découvert.
— Félix, dis-je d’une voix douce, presque apaisante, contrastant avec la dureté de ce qui allait suivre. C'est fini.
Il tenta de cacher la seringue, maladroitement, mais je ne lui laissai pas le temps. Je m’avançai encore et m’arrêtai juste devant lui, fixant ses yeux fuyants.
— Pourquoi, Félix ? Pourquoi faites-vous ça ? demandai-je, d’un ton impassible.
Il soupira, une longue expiration qui en disait long sur sa détresse. Sa main tremblait encore, serrant la seringue.
— Parce que j’ai peur que ça se passe mal la nuit quand ma femme est seule avec la petite, finit-il par lâcher, la voix brisée. Je restais silencieuse un moment, le laissant mariner dans ses propres mots. J’étais ravie qu’il parle de sa femme, je ne pouvais rêver meilleure opportunité.
— Pourquoi ? relançai-je calmement.
— C’est ce qui est arrivé avec notre première enfant... Sa voix s’étrangla légèrement. Je pensais que c’était derrière nous. On a voulu réussir avec la deuxième... mais je crains que ça reprenne.
Ses yeux cherchaient désespérément les miens, comme s’il espérait y trouver une once de compréhension. Je l’encourageai du regard. Il continua, son discours devenant de plus en plus haché.
— Pourquoi, Félix ? insistai-je.
— Parce qu'Olivia souffre d’un déficit d’attachement à un certain stade de sa grossesse, finit-il par avouer. Elle se réjouissait tant de cet état merveilleux... et maintenant elle a rencontré une amie qui est en début de grossesse, qui vit une sorte d’idylle. Olivia ne pense plus qu’à ça. Elle aspire à connaître ce bonheur avant qu’il ne soit trop tard. Elle va avoir quarante-deux ans. On ne peut quand même pas avoir un troisième enfant.
Je le regardai un instant, savourant l’ascendant que j'avais sur lui.
Je me penchai légèrement vers lui, baissant la voix pour affermir mon emprise.
— C’est parfait, Félix, murmurai-je. Vous n’aurez pas de troisième enfant, mais Olivia va avoir l’opportunité d’être enceinte une troisième fois. La clinique va la dorloter en lui donnant la chance d’être mère porteuse. Tu lui feras comprendre qu’elle n’aura jamais une meilleure chance d’être épanouie dans une grossesse. Et tu sais quoi ? Si elle ne se rend pas demain dans le bureau de la docteure Toutenu pour signer le contrat, je m'assurerai que cette seringue... je pris délicatement l'objet de ses mains tremblantes et le glissai dans un sac plastique, ... retrouve le chemin des autorités compétentes. L'ARS, la police, qui sait. Vous serez grillé partout comme infirmier et vous pourrez rendre visite à Gaby qui sera placée dans une famille ou un foyer, car le juge pour enfant ne prendra pas le risque de la maintenir dans sa famille… après avoir lu le rapport médical que la Docteure Toutenu va lui adresser.
Il me regarda, désemparé, le visage blême. Il savait que je ne bluffais pas. Ses lèvres s’entrouvrirent, dans un dernier espoir :
— Cela ne prouve rien, je ne me suis même pas piqué.
Je sortis de ma poche le rapport, plié en quatre, signé par Nicole :
— Et les résultats des contrôles de la pharmacienne, qui précise la nuit du prélèvement et le nom de l’infirmier de nuit qui était le seul à avoir la clé ?
Je me redressai, laissant pendre la seringue dans le sac, avec ses empreintes, et le rapport citant son nom, comme preuves irréfutables de sa culpabilité.
Il ne trouva rien à répondre. Je me retournai. Mes pas résonnèrent dans la petite pièce alors que je quittais les lieux, bien résolue à exécuter la prochaine étape de mon plan.
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