25 - Réaction en chaîne
Lundi 10 juillet : 9 heures.
Nicole, la pharmacienne de la clinique, n’avait pas rappelé l'Agence régionale de santé depuis plus d’un mois. Chloé, le médecin inspecteur, lui avait fait confiance, il y a maintenant huit mois, quand Nicole avait signalé le vol de morphine, à l'insu de sa directrice, qui s'y opposait
Chloé avait accepté de lui laisser la main pour contrôler de près les entrées, sorties de l'armoire à stupéfiants, à condition de lui rendre compte mensuellement du résultat de ses contrôles.
Nicole venait de démasquer le coupable : un infirmier de nuit qui avait commencé ses agissements le jour même de sa prise de poste. Mais la directrice le protégeait. Tout comme elle avait mis sous le boisseau l'acharnement du Dr Létal, cet anesthésiste qui s'y était repris à plus de vingt fois pour ponctionner une parturiente, lors d'un accouchement par péridurale.
Aussi, quand elle vit s’afficher sur son écran le numéro de portable du médecin de l’ARS, elle s’appuya sur son dossier de chaise pour ne pas tituber. Elle redoutait ce moment de vérité. Non seulement la directrice avait refusé d’intervenir, mais elle lui avait strictement interdit d’en parler à l’ARS. Elle n’avait donc pas rappelé le médecin inspecteur. Pour lui dire quoi ? qu’elle avait trouvé l’auteur mais qu’il était toujours en service ? Impensable. Elle avait fait le mort, espérant que cette Chloé Santéro, surbookée par ses dossiers, ait oublié l’incident.
— Cela fait plus d’un mois que vous ne m’avez pas appelée. J’en déduis que vous avez découvert qui prélevait la morphine et j’ai ma petite idée sur les raisons pour lesquelles vous ne m’avez pas rappelée.
Nicole blêmit en réfléchissant à toute vitesse pour trouver une échappatoire qui lui permettrait de ne pas révéler le nom de l’infirmier. Car Simone saurait que cela viendrait d’elle et elle serait virée. Par contre, elle ne pouvait pas ne rien donner à l’inspectrice, sans s’exposer à de graves représailles. Une idée géniale lui vint.
— Je m’astreins toujours à des vérifications quotidiennes, puisque le fauteur de trouble n’est toujours pas identifié. Mais cette histoire m’obsède. Je suis remontée à cette terrible nuit où la sage-femme m’a sauté dessus, les yeux encore marqués par l’effroi, pour avoir de la morphine, comme si c’était une question de vie ou de mort. Et je viens juste de trouver pourquoi. Elle sortait du bloc où elle avait vu le Dr Létal, l’anesthésiste, s'y reprendre à vingt fois pour administrer une péridurale à la parturiente. Un véritable acharnement.
Un silence glacé tomba entre elles. Puis la voix de Chloé reprit, plus basse, plus contenue.
— Et votre directrice, est-elle au courant ?
— Oui, mais elle a refusé de vous signaler l’EIG. Un médecin lui a remis le jour même la photo du dos de la pauvre femme martyrisée… et elle l’a déchirée.
— Elle a détruit une preuve ? s’étrangla Chloé.
— Non, ce n’était qu’une copie, rectifia Nicole. Je peux vous transmettre la photo originale, ainsi que la date à laquelle elle a été prise.
Un silence glacé tomba entre elles, avant que Chloé ne laisse éclater sa frustration :
— Après tout ce temps, que voulez-vous que je fasse ? Vous réalisez que l’ARS ne peut pas suspendre un médecin pour des faits qui remontent à huit mois ? Il faudrait une faute actuelle, un élément tangible qui prouve qu’il est toujours dangereux !
Nicole encaissa l’attaque sans broncher. Elle s’y attendait.
— Je comprends, docteur, mais je viens tout juste d’obtenir cette information. C’est la secrétaire de direction qui me l’a confiée aujourd’hui.
Chloé expira bruyamment, réfléchissant à toute vitesse. Puis une idée surgit.
— Très bien. Voici ce que vous allez faire. Vous m’envoyez cette photo, accompagnée d’un mail du médecin qui l’a prise. Je veux son nom, son témoignage détaillé et l’identité de la patiente.
Nicole hésita.
— Vous pensez qu’il acceptera ?
— Il le faut. Sans ça, je vous mets en cause pour manquement dans le contrôle de la morphine.
Nicole serra les dents mais resta confiante. Mihai Ionescu, le médecin en question, n’aurait probablement aucun scrupule à témoigner. Depuis que Létal n’était plus directeur de la clinique, il ne lui devait plus rien. Mieux encore, il avait toutes les raisons de vouloir le voir tomber.
— Je vais le contacter, assura-t-elle.
— Faites vite, Nicole. Je vous donne jusqu’à 18 heures.
La communication fut coupée.
Nicole inspira profondément. Elle venait de s’engager sur un terrain glissant. Mais au moins, elle restait dans l’ombre.
Jeudi 13 juillet : 22 heures.
La terrasse du Parc offrait une vue imprenable sur le pont de la République, interdit à la circulation automobile, et sur le Doubs dont les reflets scintillaient sous le soleil déclinant de cette veille du 14 juillet. À cette heure, l’air devenait respirable, chargé du parfum des tilleuls, et les rires des promeneurs, profitant de la relative fraîcheur de la soirée, résonnaient dans le parc Micaud.
Le professeur Rémi Zachary s’installa confortablement, appréciant le cadre. Il adressa un sourire amical à Marc Létal, déjà attablé, un verre de vin blanc à la main. Ils se connaissaient bien, leurs voies s’étaient séparées, Marc dans le privé, lui dans le public, mais ils se respectaient. Dans d’autres circonstances, pensa Rémi, en particulier s’ils avaient convié leurs épouses respectives, ce dîner aurait pu être des plus agréables. Il appréciait, en effet, Sophie Toutenu, l’épouse de Marc, une jeune gynécologue, qui venait de passer la quarantaine, et qui lui adressait régulièrement des patientes. Mais, ce soir, le sujet de la conversation était autrement plus délicat.
Le serveur apporta les entrées, un tartare de Saint-Jacques à la truffe, que Rémi observa distraitement avant de relever les yeux vers Létal.
— Marc, il faut que nous parlions, lança-t-il d’un ton mesuré.
— Létal, qui savourait son vin blanc, reposa lentement son verre.
— Je t’écoute, Rémi.
— Tu sais que j’ai toujours essayé de protéger mes confrères lorsque c’était possible. Mais il y a des limites, et là, tu es allé trop loin.
Létal arqua un sourcil, l’air faussement surpris.
— Trop loin ?
— Oui, trop loin en salle d’opération. Tu t’acharnes. Les péridurales, notamment. Marc, vingt ponctions sur une même patiente…
Létal soupira, haussant légèrement les épaules.
— Parfois, c’est compliqué. Certaines patientes sont difficiles à ponctionner.
— Mais quand ça devient trop difficile, tu dois savoir lâcher prise, insista Rémi. Tu ne peux pas t’obstiner jusqu’à l’acharnement.
Un silence pesant s’installa. Le bruit lointain d’un saxophoniste jouant sur les rives du Doubs s’élevait faiblement, mêlé au murmure de l’eau.
Létal s’appuya contre le dossier de sa chaise, croisant les bras.
— Ce n’est pas la première fois qu’on me fait ce reproche, finit-il par admettre. Il m’arrive de perdre patience quand les choses ne se déroulent pas comme prévu.
— Eh bien, cette fois, ça ne passe plus, répliqua Rémi en coupant son tartare avec précision. Tu es dans le collimateur de l’ARS.
Létal posa brutalement son verre.
— Quoi ?
— Ce n’est pas une plainte, précisa Rémi pour le calmer.
— Ça vient de qui ?
Rémi soupira et s’adossa à son fauteuil, hésitant.
— Ce n’est pas le sujet.
— Bien sûr que si, rétorqua Létal d’un ton dur. Je veux savoir qui m’a dénoncé.
Rémi secoua la tête.
— Ce n’est pas une dénonciation, Marc. C’est juste une transmission à l’Ordre pour information. Aucune suite à donner, juste un échange confraternel.
Létal planta son regard dans le sien, impassible.
— Donne-moi un nom.
— Ça ne changerait rien.
— Pour moi, si.
Rémi hésita encore, mais il sentait bien que Létal n’en démordrait pas. Il savait qu’il ne devrait pas, que dévoiler cette information ne ferait qu’alimenter la colère de l’anesthésiste. Pourtant, sous la pression insistante de son regard, il finit par sortir son téléphone et fit défiler ses mails. Il pivota légèrement l’écran vers lui, sans lâcher son mobile.
Létal ne réagit pas immédiatement. Il parcourut le court message du regard, lisant chaque mot avec une froide intensité. Lorsqu’il releva la tête, son visage s’était durci.
— Ionescu… souffla-t-il, sa mâchoire se crispant.
Il reposa lentement son verre, puis, d’une voix basse et menaçante :
— Il ne perd rien pour attendre.
Rémi leva un sourcil, scrutant son confrère.
— Ne fais pas de bêtises, Marc. Ce n’est pas le moment d’envenimer la situation.
Létal ne répondit pas. Son regard était fixé sur le fleuve, mais Rémi savait qu’il était ailleurs. Déjà en train de réfléchir à sa prochaine action.
Le feu d’artifice du lendemain s’annonçait spectaculaire.
Mais peut-être pas autant que l’explosion à venir.
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