27 - Olivia : balnéo à la Mouillère

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Je me tenais au bord du bassin d’eau chaude salée, baignée par la vapeur dense qui montait vers la baie vitrée du centre thermal de la Mouillère. Depuis des siècles, l’eau chaude qui emplissait ces bassins venait de la source de Miserey-Salines, acheminée par un saumoduc sur plusieurs kilomètres jusqu’à Besançon.

Des visiteurs de toute la France s’étaient autrefois pressés ici pour soigner leurs douleurs, apaiser leurs rhumatismes, ou simplement se ressourcer dans cette eau à la fois douce et âpre.

L’Hôtel des Bains avait été reconverti en maison de retraite et le Casino avait perdu de son prestige. Il ne restait plus du glorieux complexe thermal de l’ancienne Compagnie des Bains du XIXème siècle que le Centre de la Mouillère. Toutes les femmes qui en profitaient avec moi étaient déchargées temporairement de leurs enfants qui s’amusaient à la salle de jeux voisine du CEROZ.

Une dizaine de jeunes femmes chahutaient joyeusement en sortant des douches pour rejoindre le bassin, leurs voix animées et mélodieuses se mêlant dans une harmonie de rires et de paroles vives. À écouter leurs conversations enjouées, il semblait évident qu’elles se connaissaient bien. Pourtant, ne comprenant pas un mot de leur langue, je me retrouvais naturellement plongée dans mes pensées, cherchant refuge en moi-même.

Aujourd’hui, c’était à mon tour d’espérer un miracle, et pourtant, je ne savais pas si cet espoir était fondé. Suis-je enceinte ? Cette idée d'une nouvelle grossesse, une dernière aventure, m’aurait semblée insensée sans Félix, mon mari. C’est lui qui m’avait donné envie de retenter l’impossible. Félix avait toujours eu cette capacité de me pousser à vivre pleinement, à m’ouvrir au possible, même lorsque je ne voyais que des doutes et des échecs.

Max entra dans la salle avec un grand sourire, lançant des exclamations joyeuses qui résonnaient dans l’air chaud humide. C’était l’interne en pédiatrie du Pr Zachary au CEROZ, une vraie bouffée d’énergie positive. Musclé et bronzé, il avait un sourire éclatant et un regard plein de malice, ce qui ajoutait à son charme naturel. Son esprit taquin parvenait toujours à détendre l’atmosphère, même pour celles d’entre nous qui vivaient des moments difficiles, physiquement ou émotionnellement. Sa présence offrait un apaisement inattendu et, d’une certaine façon, nous donnait l’impression que tout irait bien.

Alors que le thérapeute frappait dans ses mains pour annoncer le début de la séance pour les femmes enceintes, je pris place dans la file qui descendait en file indienne l’escalier métallique du bassin.

L’eau montait progressivement, tiède et dense, à mesure que nous nous immergions. Je fermais les yeux un instant, inspirant l’air saturé de minéraux, imaginant que cette tentative pourrait, enfin, porter ses fruits.

Quelques minutes plus tard, Léa arriva, en retard comme toujours mais rayonnante et pas le moins gênée. Elle entra dans l’eau, en dansant, énergique et se dirigea vers moi, un large sourire illuminant son visage sous les 34 degrés réconfortants du bassin. Elle me fit deux bises avec une familiarité qui me gêna un peu devant les autres femmes, mais je ne pus m’empêcher de sourire à mon tour. Un sentiment de douce ivresse m’envahit.

La chaleur enveloppante du bassin me rappelait mon enfance à Sinaia, la Perle des Carpates. Dans cette station thermale, où le vert des montagnes et la douceur des sources nous permettait d’échapper avec maman et ma petite sœur, quelques semaines par an, à la sombre réalité de Bucarest, où papa s’échinait à sauver des vies à l’hôpital. Sinaia, c’était le calme et la beauté d’une Roumanie préservée où l’air frais et les eaux thermales attiraient ceux qui cherchaient un répit, une échappatoire.

Comme Léa aujourd’hui, j’étais insouciante, extravertie, avide de rire, de liberté, et persuadée que la vie m'offrait des possibilités infinies. Jamais je n’aurais imaginé perdre cette légèreté aussi vite. Mais tout a basculé avec la maladie de ma mère, puis notre départ précipité, fuyant un régime en déliquescence après la chute du dictateur. J'avais presque dix-huit ans, avec la jeunesse et la vie devant moi, mais aussi ce poids laissé par notre exil sans elle, avec juste mon père, ma sœur et moi. Nous arrivions dans un pays libre, où l’on pouvait rire, danser, aimer en toute liberté, et je me suis lancée dans cette nouvelle vie à corps perdu, avec un peu trop de fougue. Les soirées, les rencontres, les garçons… et comme Léa, je me suis retrouvée enceinte bien trop jeune.

Honnêtement, j’aurais préféré avorter. J’avais des rêves, des ambitions, une vie à construire. Mais mon père n’a rien voulu entendre. Pour lui, il était impensable que sa fille renonce à un enfant, conditionné, peut-être, par le régime nataliste de Ceausescu, où avorter était un crime contre la nation. Alors, j’ai dû renoncer à mes études, à mes projets, tandis que ma sœur, elle, poursuivait sa voie et réussissait dans sa carrière.

Certes, Félix est resté, il m’a même épousée. Mais à cet âge, est-ce qu’on comprend vraiment ce que c’est qu’aimer pour la vie ? Nous étions jeunes, liés par un événement qui nous dépassait, et pas nécessairement par un amour profond ou durable. Alors oui, j’en veux encore à mon père, profondément. Parce qu’en refusant cette possibilité d’une IVG, il m’a enfermée dans une vie qui n’était pas la mienne, une vie que je n’avais pas choisie.

Dans la chaleur réconfortante du bassin, je sentais une bulle de complicité se former entre nous deux. Léa et moi, bien que séparées par une génération, nous partagions cette expérience singulière. J’osai lancer la conversation, jouant de notre étrange ressemblance.

— Tu pourrais être ma fille, mais nous avons quand même beaucoup de points communs, tu ne trouves pas ? Je ris doucement, tandis que Léa, surprise, attendait des explications.

— Le premier : on a toutes les deux eu notre premier enfant à dix-huit ans… Le second : Gaby et Théo ont quasiment le même âge. Et maintenant on est enceintes en même temps.

Léa éclata de rire.

— Oui, c’est dingue quand on y pense. Peut-être qu’on a encore d’autres points communs, qui sait ?

Le silence s’installa un instant, comme lorsque la réponse est là, évidente, mais reste en suspens, incapable de franchir les lèvres. Elle sembla embarrassée, et je changeai de sujet, pour relâcher la tension.

— D’ailleurs, tu as déjà choisi un prénom ?

— Oui, « Elaya ». Un prénom pas commun, mais il m’évoque quelque chose de calme, de solide, confia-t-elle.

— Elaya, c’est magnifique…, murmurais-je, puis, hésitante, j’avouai :

— Moi, j’ai choisi Gabin.

Léa leva les sourcils, un sourire curieux aux lèvres.

— « Gabin ? » C’est presque le même prénom que Gaby ! C’est pas un peu étrange ?

Je baissai les yeux, mais je voulus être honnête avec elle.

— Oui, c’est vrai… Peut-être parce que je sais qu’ils ne se verront jamais.

Je marquai une pause, sentant monter en moi une vague d’émotions que je n’avais jamais osé exprimer.

— Je crois que c’est mon acte inconscient de rébellion… Un dernier baroud d’honneur.

Le silence retomba, lourd et empreint de compréhension. Je savais qu’elle partageait cette réalité ; les virements réguliers qui apparaissaient sur nos comptes nous le rappelaient chaque mois, et ce choix de prénom soulignait ce sentiment contradictoire d’attachement et de renoncement.

À seulement dix-neuf ans, elle avait déjà vécu un accouchement éprouvant il y avait neuf mois, et voyant ses seins fermes et son ventre plat, son corps n’en portait plus de traces.

— Pour l’accouchement, tout est déjà programmé. J’ai même déjà consulté l’anesthésiste, lui dis-je.

— Qui est-ce, s’enquit-elle ?

— Le Docteur Marc Létal, il a fière allure.

En entendant ma réponse, elle se détourna pour suivre les instructions de Max. C’est seulement à ce moment que je remarquai avec effroi les nombreuses cicatrices chéloïdes qui ponctuaient le bas de sa colonne vertébrale.

— Qu’est-ce que tu as dans le dos, lui murmurais-je à l’oreille, avec stupeur.

— Ils appellent cela des points de ponction.

— Qui ça ?

— Les anesthésistes. C’est ton beau mec qui m’a fait ça. Vingt-cinq tentatives de péridurales, qui dit mieux ?

— Ma pauvre ! Je ne pus m’empêcher de la plaindre. Mais pourquoi a-t-il réitéré ses piqûres après deux ou trois tentatives infructueuses ?

— Il s’est obstiné, de manière irrationnelle. Gabrielle, la sage-femme, m’a rapporté qu’il a dit ne pas m’avoir entendue lui demander d’arrêter.

— C’est terrible les conditions dans lesquelles on oblige ces praticiens à exercer, dis-je pour terminer sur une note moins sensible. Je suis sûre qu’il était le seul anesthésiste pour couvrir les blocs, la salle de naissance et les consultations pré anesthésiques et qu’il sortait d’une garde de 24 heures. Il paraît qu’ils sont tellement épuisés qu’ils se font des fractures de fatigue au bloc…

— Si tu veux me faire rire, parle-moi de l’effet « tunnel ». C’est l’explication que m’a donnée la clinique. C’est comme pour les pilotes d’avions de chasse m’a dit la nouvelle directrice : la canalisation de l’attention suite à un stress aigu qui influe sur la prise de décision en situation critique.

Vestiges de son accouchement, sa chair porterait à jamais les traces des multiples tentatives infructueuses de péridurale. Mais celles touchant son fils Théo étaient cachées en profondeur. Par leur acharnement thérapeutique, ces médecins lui aveint volé son existence.

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