29 - Léa : Même longueur d’ondes 

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Je suis assise à côté de Théo, observant ses efforts silencieux. Chaque jour au CEROZ, je le vois se battre un peu plus pour progresser. Aujourd’hui, il expérimente une nouvelle installation sur son fauteuil : une boule placée derrière sa tête, qu’il doit actionner pour communiquer. Je vois sa concentration, sa petite mâchoire se serrer à chaque tentative, et mon cœur se serre un peu plus. La route est longue, mais nous avançons, lentement, ensemble.

Je lui murmure : « Tu y es presque, Théo, continue ! », dans l’espoir qu’il ressente mon soutien. Il ne parle pas, mais je sais qu’il entend, qu’il comprend, et que, quelque part, il sait que je suis là pour lui. Je serai toujours là pour lui.

Je sens une main sur la mienne. Olivia, assise à mes côtés, me regarde avec ce sourire complice. Nous sommes un peu comme des sœurs de sang maintenant, liées par cette étrange aventure. Nos ventres arrondis sont la preuve de cette bataille que nous avons menée ensemble, pour que ces vies s’accrochent. Olivia et moi avons tout traversé ensemble : les implantations d’embryons, l’attente interminable avant les tests de grossesse. Mais aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, Gabin et Elaya grandissent depuis cinq mois dans nos ventres.

Tatiana les rejoint en leur adressant un sourire énigmatique.

— Vous êtes courageuses, souffle-t-elle. Mais souvenez-vous, ici, tout est une question de discrétion.

Elle s’assoit face à elles, les jaugeant du regard comme si elle cherchait à s’assurer qu’elles étaient prêtes à entendre ce qui allait suivre.

— Je suis fière de vous. Vos grossesses se déroulent à merveille. Et vous avez encore plusieurs mois devant vous, dit-elle d’une voix plus douce. Prenez soins de vous. Profitez des activités du centre, de la balnéothérapie, détendez-vous autant que possible. C’est essentiel pour vous, mais aussi pour les bébés.

Léa et Olivia échangent un regard furtif. Elles savent que ces instants suspendus sont précieux, mais le poids de l’échéance qui approche est de plus en plus tangible.

Tatiana croise les bras et reprend, plus grave :

— Il est temps que je vous explique comment ça va se passer dans trois à quatre mois, lorsque vous allez vous rapprocherez du terme de vos grossesses.

Elle marque une pause, guettant la moindre réaction.

— Le jour J, tout se passera bien… à condition que vous suiviez mes consignes à la lettre. Vous viendrez à la clinique. Pas question d’aller ailleurs. Donc, à partir d’un mois avant le terme, restez dans les parages, ne prenez aucun risque inutile.

Sa voix s’adoucit, comme pour tempérer la solennité de ses propos.

— Ce n’est pas une prison, bien sûr. Vous pourrez continuer à sortir, mais il faut être prudentes. On veut que tout se passe dans les meilleures conditions possibles, pour vous et pour les bébés.

Elle baisse légèrement le ton, instaurant une atmosphère presque confidentielle :

— Vous n’utiliserez pas l’entrée principale. Il y a une porte discrète à l’arrière du bâtiment. Juste à côté de la sonnette, vous verrez une pancarte volontairement déstabilisante : "Ceci n'est pas une sonnette". C’est celle que vous actionnerez.

Léa sent son cœur s’accélérer. Tout cela prend une tournure si précise, si calculée. Elle savait que ce serait clandestin, mais le fait que chaque détail soit déjà anticipé la trouble. Olivia, elle, reste impassible. Son visage est fermé, mais Léa sent sa main se resserrer légèrement sur la sienne.

— Une fois sur place, poursuit Tatiana, vous serez admises sous des identités fictives. On vous dira quels noms utiliser à ce moment-là. Après l’accouchement, vous les oublierez. Définitivement.

Léa sent une vague de froid lui parcourir l’échine. Définitivement. Ce mot résonne en elle, laissant une trace amère. Pourtant, n’est-ce pas ce qu’elle avait accepté dès le départ : donner son enfant à la naissance à un autre couple ?

Tatiana, elle, ne leur laisse pas le temps de s’égarer.

— Vous comprenez ?

Sa voix n’a rien de menaçant, mais elle ne tolère pas d’hésitation.

Olivia est la première à répondre, d’un ton assuré :

— Oui.

Léa inspire profondément. Son ventre est lourd, son esprit tiraillé entre mille pensées. Mais elle finit par acquiescer à son tour.

Tatiana esquisse un sourire, satisfaite.

— Parfait. Dans ce cas, je vous confie à Max.

Max, un interne qui travaille ici, nous rejoint avec un sourire détendu, en total décalage avec le poids des paroles de Tatiana qui résonnent encore en moi. Il s'assoit en face de nous, son regard pétillant.

— Alors, les mamans, comment vous sentez-vous ? Prêtes pour la suite ? demande-t-il en sortant sa tablette. Aujourd’hui, c’est l’heure des tests. Vous faites toutes les deux parties d’une expérience particulière.

— On fait aller.

Je lève les sourcils, légèrement surprise. Olivia semble tout aussi perplexe.

— Laissez-moi vous expliquer. Nous avons constitué deux cohortes de femmes enceintes. Le premier groupe, Olivia, c’est celui dans lequel vous êtes. Ce sont des mamans, sans consigne particulière. Quant à vous, Léa, vous êtes dans le deuxième groupe. Celui-ci est suivi par une équipe pluridisciplinaire : kinés, ergos, psychologues, orthophonistes... Vous avez été intégrée à ce groupe en raison de vos visites quotidiennes au CEROZ pour Théo.

— Nos premières expériences ont montré que les activités prénatales avaient un impact sur le cerveau du fœtus : la circonférence de la tête des bébés stimulés est plus grande que celle du groupe témoin.

— Ah, c’est donc pour ça que depuis un mois, on m’a demandé de prononcer des mots, de chanter des phrases spécifiques en caressant mon ventre. C’était étrange, mais je ne m’étais pas trop posée de questions, dit Léa.

Je me tournai vers mon fils Théo, incapable de parler mais dont le regard pétillant disait toute la tendresse éveillée par ces syllabes. Un sourire flotta sur mes lèvres en voyant combien ces deux mots résonnaient en lui.

Max sourit, amusé par notre complicité, puis continua :

— Aujourd’hui, nous allons amplifier les ondes que vos fœtus émettent. On va voir ce que tout cela donne.

Les infirmiers et techniciens entrèrent dans la pièce, collant des électrodes sur nos ventres. Deux ingénieurs s’installèrent derrière des consoles, chacun affecté à l’un de nos bébés, tournant doucement des variateurs qui transformèrent les signaux en sons, d'abord graves, qui s'étirèrent ensuite vers les aigus.

— C’est incroyable…, murmura Olivia en caressant son ventre, les yeux fermés, comme pour mieux capter les vibrations. Je l’imitai, posant mes deux mains sur mon propre ventre, et c’est là que je le ressentis. Un léger frémissement, une connexion.

Max nous observa avec attention.

— Et maintenant, si vous voulez bien chanter un petit air pour vos bébés.

Sans hésiter, je commençai à chanter une chanson qui me revint en tête, celle de Zaho de Sagazan. Ma voix était douce, presque tremblante.

« Dis-moi que tu m’aimes, dis-le-moi... ce je t’aime… »

Je sentis les vibrations dans ma poitrine se répercuter contre mon ventre. C’est comme si je parlais directement à Elaya, à ce petit être que je ne verrai jamais grandir, mais qui, à cet instant précis, me sentait, m’entendait. Une connexion spéciale qui dépassait les mots.

Et à ce moment, je n’étais plus qu’une maman, communiquant avec son enfant, oubliant tout le reste.

Olivia sourit, se laissant emporter par la mélodie, et m’accompagna en fredonnant. Elle connaissait la chanson. Ses mains étaient posées sur son ventre, et je vis dans ses yeux une lueur amoureuse :

« … Alors dis le moi ce je t’aime… Mais je ne peux pas croire que tu m’aimes… T’as beau l’avoir chanté, l’avoir crié sur tous les toits…Moi non, je n’te crois toujours pas…Alors qu’est-ce qu’on fait là… Car moi, j’en ai vécu des amours malheureuses…des paroles aussi belles que mensongères… »

Quelque chose me troublait dans ses paroles. On dirait qu’elle s’adresse à son mari et non à son enfant, pensai-je.

Max fixait les écrans avec une certaine anticipation dans son regard. Tout semblait cadré : il était persuadé que les ondes émises par Elaya, le fœtus de Léa, seraient bien plus intenses que celles de Gabin, qui grandissait dans le ventre d’Olivia. Après tout, Léa faisait partie de ce programme de stimulation sensorielle. Chaque jour, elle parlait, chantait, touchait son ventre avec cette attention particulière qui, selon toute logique, devait renforcer l’activité d’Elaya.

Olivia, en revanche, faisait partie du groupe témoin. Pas de stimulation spécifique, juste la vie quotidienne, sans exercices particuliers. Les enregistrements devaient refléter cette différence.

Les premiers résultats s’affichèrent à l’écran. Hypothèse confirmée : les ondes d'Elaya étaient nettement plus fortes, plus régulières, presque vibrantes. Les courbes dansaient sur l'écran de Léa, pleines de vitalité et de réponse. En comparaison, les ondes de Gabin étaient timides, hésitantes, bien plus faibles. Max esquissa un sourire satisfait. C'était exactement ce à quoi il s’attendait.

Mais rapidement, quelque chose changea. Max fronça les sourcils. Les courbes, qui jusque-là suivaient l’évolution pressentie, commencèrent à se transformer. Les ondes de Gabin, si faibles au départ, gagnèrent en intensité. Elles devinrent plus nettes, presque comme si quelque chose les activait soudainement. Sur l'écran d’Elaya, une étrange modulation apparut également, comme une réponse. Les deux signaux semblaient se répondre.

Les ingénieurs, jusque-là concentrés sur leurs tâches, s’arrêtèrent un instant, intrigués. Les écrans montraient maintenant une sorte de dialogue silencieux, un jeu d’échos invisibles. La courbe de Gabin, autrefois discrète, s'amplifiait avec une force inattendue, tandis que celle d'Elaya, bien que plus forte au départ, se modulait subtilement, comme en résonance.

Max, qui observait cela de près, sentit une tension monter. C’était... inattendu. Impossible, en théorie. Les fœtus ne pouvaient pas interagir à travers leurs mères, si ce n’est par les émotions partagées, peut-être. Pourtant, là, devant lui, les signaux semblaient danser ensemble, comme si Gabin et Elaya communiquaient, s’appelaient, se répondaient. L’écran capturait une synchronisation presque parfaite, chaque vague d’Elaya trouvant une réponse chez Gabin, et inversement. À chaque pic de l’un, l’autre suivait, rendant les différences initiales quasi invisibles.

Max sentit son cœur accélérer. Ce qu'il voyait là défiait l’entendement. Les ondes de Gabin, si faibles au début, étaient maintenant presque aussi puissantes que celles d’Elaya. Progressivement, une sorte de dynamique mystérieuse s’était instaurée entre eux. Les deux embryons, séparés par deux ventres différents, réagissaient comme s'ils étaient conscients l’un de l’autre, comme s'ils s'encourageaient.

Il échangea un regard avec les ingénieurs, qui partageaient son étonnement. Personne ne comprenait exactement ce qui se passait, mais tous pouvaient sentir qu’ils étaient témoins de quelque chose de nouveau, quelque chose qui échappait aux schémas habituels de la science. Ces deux êtres, ces deux petits êtres, avaient trouvé une façon unique de se connecter avant même de naître.

Max murmura presque pour lui-même :

— Mais…comment est-ce possible ? Il faut vite prévenir le Professeur Zachary.

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