33 - Félix : vite à la maternité !

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Le jour de la naissance de Gabin.

Une salle d’accouchement immaculée.

Seuls éléments de décor : fixé au mur à hauteur d’homme, un panneau doté de quatre interrupteurs à voyants : un vert, un jaune, un orange et un rouge. Un technicien est absorbé dans l’installation d’une caméra grand angle qui embrasse toute la salle. Un chariot médical est placé à portée de main, chargé de fournitures médicales essentielles, des compresses stériles, flacons et instruments chirurgicaux.

Le centre de la pièce est dominé par un lit d'accouchement au design moderne, équipé de supports amovibles pour les jambes. Un drap blanc recouvre le bas du corps d’Olivia Infortuna. Au plafond, des rails supportant des rideaux entourent le lit, prêts à être tirés pour garantir l'intimité de la patiente dans les moments ultimes. Félix est assis au chevet d'Olivia, qui est allongée sur le lit, visiblement crispée et anxieuse. Le technicien siffle en vissant le support de la caméra.

— Allons, ma chérie, tout va bien se passer, murmurai-je en caressant le front d’Olivia. On l’a déjà fait deux fois, n'est-ce pas ?

— On ? J’aimerais bien t’y voir ! souffle Olivia inquiète.

On frappe vigoureusement à la porte. Sans attendre de réponse, une belle jeune femme à l’allure décidée pénètre dans la salle, un classeur en main.

— Vous êtes la sage-femme ? demande Olivia.

— Bonjour, claironne-t-elle en réponse. Je suis Tatiana Petrova, la directrice des soins. L’heure H approche à ce que je vois. Mais normalement le terme c’est dans un mois, poursuit Tatiana en ouvrant son dossier. Nous avions bien fixé le déclenchement le lundi 29 avril ?

— Il arrive avec un mois d’avance, répond Olivia haletante. Quelle importance la date ! Là il faut que je me concentre.

— Effectivement répondit-elle. Nous allons nous adapter, comme toujours dans une maternité ! Je reviendrai vous voir plus tard. Bon courage.

Tatiana Petrova quitte alors la salle d’un pas rapide.

A peine était-elle sortie que le technicien me lance une œillade :

— Elle doit être vraiment préoccupée, elle ne m’a pas demandé de lui faire une démonstration de la caméra alors que c’est le dada de la directrice. Elle ne m’a même pas donné l’adresse mail requise par le système.

— C’est le bouton vert qui déclenche ? lui demandai-je.

— Oui, c’est branché.

— Je connais un peu, répondis-je avec assurance. La vidéo, c’est mon hobby. C’est numérique ou analogique ?

— Numérique, bien sûr, répond le technicien passionné. C’est une Dashcam, comme dans les voitures, avec un grand angle de 170° ! Elle tourne en permanence mais ne garde sur le disque que les 20 dernières minutes de vidéo lorsque l’on coupe l’enregistrement. Et avec cette dernière version, ça peut envoyer la vidéo sur internet. Il suffit de saisir une adresse mail dans le logiciel, la transmission, c’est par le réseau Wifi. Tenez, donnez-moi votre email que je vous fasse une démonstration.

Je lui dicte mon mail. Il le saisit dans le logiciel.

Il appuie sur le premier bouton au mur. Le voyant vert s’allume ainsi que celui qui est à l’arrière de la caméra.

— Voilà, ça tourne ! Si je coupe la caméra, vous allez recevoir la vidéo ! On essaye ? me demande-t-il bondissant comme un enfant qui a ouvert son nouveau jouet.

Je priai qu’il nous laisse en paix, en voyant ma femme plier sous les assauts des contractions. Je vis dans son regard qu’elles réveillaient les souvenirs de douleurs passées, la poussant inconsciemment à considérer la situation comme menaçante.

— Sans vouloir interrompre votre conversation de geeks, souffla Olivia, en me compressant la main, je sens que quelque chose est différent, cette fois-ci, Félix. Appelle la sage-femme !

— Bon, je vous laisse, conclut le technicien. Bon courage, ma petite dame.

Il me serra chaleureusement la main et quitta la pièce.

Je compris qu’Olivia mobilisait les mécanismes de défense de son corps contre un danger imaginaire, ce qui perturbait le déroulement du travail. Elle m’avait parlé une seule fois des conditions de son premier accouchement, alors qu’elle se trouvait à l’étranger. Dans un moment comme aujourd’hui, elle aurait eu besoin de la présence de sa mère pour la soutenir et plus encore, mais elle était décédée depuis des années, avant même sa venue en France. Olivia n’avait pas pu être intronisée comme mère par sa propre mère, et ce manque laissait en elle des traces profondes.

— Ne t'en fais pas, mon cœur, dis-je tendrement à Olivia. Tu es entre de bonnes mains, comme l’a dit la directrice des soins. La sage-femme est dans le service, je vais aller la chercher.

Je partis donc à sa rencontre. Je la trouvai enfin dans la salle de soins, restant calme devant les voyants du tableau des appels malades qui clignotaient dans tous les sens. Bien que je travaille dans l’établissement depuis six mois, je ne l'avais jamais rencontrée.

— Bonjour, lui dis-je en m'approchant d’elle. Je suis Félix, infirmier de nuit, mais je ne crois pas que nous nous soyons déjà rencontrés.

Elle me jeta un regard rapide avant de répondre, légèrement surprise :

— Ah, d’accord. Je suis Romane.

— Ma femme est en salle d'accouchement, je suis inquiet. Je vous en prie, suivez-moi.

Romane consulta sa fiche d’admission, hocha la tête et, sans poser de question, me suivit jusqu’à la chambre.

Une fois arrivés, elle salua Olivia pour la mettre en confiance.

— Bonjour, bonjour ! Alors, on a décidé de se remettre à l’ouvrage, après un an et demi, c'est ça ?

— Ça fait mal, vraiment mal, plus que les autres fois, gémit Olivia.

— Quelque chose ne va pas, ajoutai-je préoccupé.

— OK Félix, mais c’est moi qui gère ici, il ne peut y avoir qu’un pilote dans l’avion, dit-elle en haussant les épaules. Les contractions ont commencé, c'est normal que cela soit un peu différent cette fois. On va voir ça. Allez, madame, faites bien la respiration de la vague comme on vous a appris.

— Mais attendez, vous ne comprenez pas, hurla Olivia. Et puis, pourquoi la gynécologue ne vient pas ?

— Vous savez, répondit calmement Romane en jetant un coup d’œil sous le drap, je suis sage-femme, et peu de gens le savent, mais c'est une profession médicale. Pas besoin d'un gynécologue, je suis là pour vous et je vais vous examiner.

— Félix, j'ai peur, sanglota Olivia. C'est différent cette fois-ci. Et cette sage-femme, elle ne comprend rien à rien !

— Vous ne pourriez pas appeler la Dre Toutenu, implorai-je ? C'est qu'on est vraiment inquiets.

— Ah, vous les papas, railla Romane d'un ton condescendant. Toujours à vous inquiéter pour un rien. Ça va passer comme une lettre à la poste.

Et, après avoir évalué la dilatation du col :

— C’est encore trop tôt pour appeler la gynécologue !

— Je sais bien que les équipes de nuit sont considérées un peu à part mais je ne voudrais pas que ma femme pâtisse des tensions qui existent entre nos équipes. Ma femme souffre vraiment. Il faut faire quelque chose ! Je peux aller voir la directrice des soins si vous préférez…

— Oh ! répondit Romane jaugeant la réalité de la menace. Ça va passer comme d'habitude. Allez, allez, cher collègue, calmez-vous, allez prendre un café au distributeur, cela vous détendra.

Je restais planté là, hésitant, regardant tour à tour mon épouse et la sage-femme.

— Oh-là-là, ironise Romane. Je vois que vous n’êtes pas en état de trouver une pièce ! C’est le décalage horaire ? dit-elle en affichant un sourire carnassier.

Elle me donna une pièce d'un euro.

— Allez prendre un café au distributeur, ça vous fera du bien. Et à moi aussi…

Perplexe, je quittai la pièce. Olivia, implorante, grimaça un sourire malgré la douleur.

— S’il vous plaît, je... je peux avoir une péridurale ? Ça me soulagerait tellement.

— Ah, la péridurale, la solution miracle, rétorqua Romane avec un sourire suffisant. Faut croire que certaines veulent accoucher dans des conditions de luxe. Mais bon, si vous le voulez vraiment, je vais appeler l'anesthésiste.

Romane appuya sur le second bouton du terminal. Le voyant jaune s’éclaira et la mit en communication.

— Docteur, pourriez-vous venir en salle d’accouchement, c’est pour une péridurale.

C’est à ce moment que je revins, tenant un godet de café dans chaque main.

— Tenez, Romane, j'ai pensé que vous pourriez en avoir besoin vous aussi. Excusez-moi si j'ai été un peu trop insistant tout à l'heure.

— Oh, euh, merci, bafouilla Romane surprise. C'est pas tous les jours qu'un infirmier de nuit offre un café à une sage-femme de jour ! plaisanta-t-elle

Elle prit le café avec un sourire gêné.

— Bah, ce ne serait pas si bête de se faire des transmissions, ça nous éviterait de jouer au mistigri à chaque fois qu’on le peut, lâcha Romane en haussant les épaules.

Je lui adressai un petit signe de sympathie, puis nous avons attendu tous trois l'arrivée de l’anesthésiste.

— Bonjour à tous, s’écria le Dr Létal après avoir ouvert la porte d’un coup de pied énergique. Alors, alors, voyons ce qui se passe ici.

Le Dr Létal s’avança vers nous, son regard nous balayant avant de s’attarder sur Olivia. À sa réaction, le doute n’était plus permis : il nous avait reconnus.

— Ah non ! Pas lui ! siffla Olivia entre ses dents, la mâchoire crispée.

Je sentis le sol se dérober sous mes pieds. À cet instant, j’ai su que tout allait mal tourner.

Mais Létal, implacable, fit mine de n’avoir rien entendu. Sa voix, froide comme un scalpel, fendit l’air :

— Dilatation cervicale ? Douleur ?

Son ton clinique, détaché, tranchait cruellement avec l’atmosphère lourde, presque suffocante, qui venait de s’installer. Olivia serra les poings, son regard brûlant d’une colère qu’elle peinait à contenir, tandis que Romane se raidissait, une tension palpable crispant chaque geste.

Romane souleva le drap pour réexaminer Olivia qui, livide, semblait effectivement beaucoup souffrir. Elle fit un geste mitigé et souffla à l’oreille de l’anesthésiste :

— Le col est toujours à trois centimètres. J’ai l’impression qu’elle empêche son corps d’expulser sa progéniture.

— Trop tard pour une péridurale, madame, trancha l’anesthésiste. Fallait demander avant ! On ne peut plus faire grand-chose maintenant.

Déconcerté, je regardai la sage-femme comme si elle nous avait trahis :

— Mais on nous a dit que...

— On vous a mal renseigné, trancha le Dr Létal. Vous allez devoir enfanter dans la douleur, madame. C'est comme ça, la vie…

Je voulais protester, mais il ne m’en laissa pas le temps.

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