Chapitre 56

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Septembre 2041

 La sonnette retentit longuement. Malgré l’insistance sonore, Julien traverse le séjour sans précipitation, actionne la poignée de la porte d’entrée avant de l’ouvrir d’un geste lent pour se retrouver dans l’ombre d’un visiteur imposant. Vêtu de son uniforme bleu marine, l’officier Houper se tient droit, les mains juxtaposées sur son bas-ventre. Il le domine de toute sa hauteur et fléchit la nuque en guise de révérence.

  • Monsieur Sol.
  • Général.

Julien dévisage le militaire d’un rictus interrogateur.

  • Me permettez-vous d’entrer ?
  • Je vous le permets.

L’hôte s’écarte de l'entrebâillement en invitant du bras son convive à pénétrer à l’intérieur. Le militaire s'exécute, retire son couvre-chef et patiente un instant dans le vestibule alors que Julien claque la porte.

  • Que puis-je pour vous ? lui demande ce dernier après s’être retourné. Vos techniciens sont déjà passés il y a quelques semaines pour s’assurer du fonctionnement du bracelet.
  • Je suis au courant et je vous remercie à nouveau pour votre coopération. J’aurai besoin de discuter avec votre fils.
  • Bien sûr. Il se trouve dans le salon, je vous accompagne.

Le général emboîte le pas du père de famille alors qu’un étrange sentiment le traverse. Bien que sa venue soit inopinée, l’accueil est très différent de la dernière fois et l’apparente sérénité de l'homme qu’il suit contraste avec ces premières impressions.

Il débouche sur le séjour lumineux, encadré de part et d’autre de portes-fenêtres, et découvre l’objet de sa visite assis dans un fauteuil Voltaire. Une table basse ronde, sur laquelle repose une boisson chaude, fait face à l’adolescent qui détourne alors l’attention de son livre pour réfléchir le regard solennel de l’officier.

  • Elïo.
  • Bonjour, général Houper.

Les pupilles dorées braquées sur lui auraient pu l’impressionner s’il ne les avait pas déjà expérimentées. Le duel oculaire se poursuit, un court silence s’installe avant que le militaire finisse par s’enquérir de la présence et de la bien portance de la mère de famille.

  • Je vais bien, je vous remercie, répond une voix féminine provenant du couloir. Que nous vaut votre visite, demande Julie en pénétrant dans la pièce.

Le naturel excessif dénote une nouvelle fois dans l'intonation des salutations. L’officier a l'invraisemblable sentiment que sa venue n’étonne personne et que tout semble avoir été disposé pour assurer sa visite fortuite : l’agencement des sièges pour la future entrevue a été prémédité tandis que quatre dessous de verre attendent sur le support de salon. Se pourrait-il que les paroles dérobées de la dénommée Emma s’avèrent exactes ?
Houper s'éclaircit la voix.

  • Je dois m'entretenir avec Elïo. Peut-être en connaît-il déjà la raison.
  • Très bien. Si vous n’y voyez pas d‘inconvénient, nous assisterons à votre réunion, répond Julie d’une voix ferme.
  • Certainement, madame.

Une lionne. Le ton de la mère de famille ne le surprend plus, et aussi cordiale qu'elle puisse paraître, elle ne peut cacher sa posture protectrice. Le Général en a déjà testé la couleur. Il sait d’emblée qu’elle rugira à la moindre de ses paroles.

  • Vous pouvez vous installer sur le canapé ou le fauteuil.
  • Souhaitez-vous un café ? ajoute Julien depuis la cuisine ouverte.
  • Oui, je vous remercie, répond Houper en se retournant vers le père.

Il s’approche ensuite d’Elïo et s'assoit à ses côtés. La longueur de ses jambes l’oblige à reculer le siège capitonné avant de les entrecroiser. L’assise est confortable et les accoudoirs en bois d’acajou sont les bienvenus pour accueillir ses longs doigts rigides

  • Qu’étais-tu en train de lire, mon garçon ?
  • Un ouvrage scientifique sur l’astrophysique. Il s'intitule Le ciel vu d’en haut.

Le menton du général s’imprime d’une moue respectueuse.

  • Fascinant. Et y apprends-tu des choses intéressantes ?
  • Je peaufine mes connaissances sur l’univers cosmique, ses origines, ses théories. J’y aiguise aussi une autre vision du monde, celle nourrie par la vie, celle qui considère notre existence comme une chance infinie.
  • Tes paroles sont sages.

Le garçon opine alors que ses parents viennent s’asseoir sur le canapé juxtaposé. La fumée sechappe des tasses tout juste déposées sur la table basse. Les yeux bleus du militaire ne lâchent pas du regard son jeune interlocuteur.

  • De quoi vouliez-vous discuter, Général ? ouvre Julien.
  • La semaine dernière, le bracelet électronique d’Elïo a enregistré un phénomène particulier. De plus, si je m’en tiens aux propos qui ont été captés par l'appareil, Elïo, ainsi qu’une camarade, auraient été agressés par des inconnus. Confirmes-tu ?
  • Oui. Mes parents sont au courant de cet incident.
  • Avez-vous porté plainte ?
  • Oui, bien que nous ne connaissons rien de ces individus.

Le général acquiesce de la tête.

  • Cela signifie que notre fils est sur écoute ? C’est bien ce que vous venez de sous-entendre ? se formalise Julie.
  • Tout à fait, il me semble vous avoir précisé que son bracelet était muni de nombreux capteurs, n’est-ce pas ?

La mère de famille fronce les sourcils, boit une gorgée et repose brusquement son café qui claque d’un son sec sur le dessous de verre.

  • Pour être honnête, vous n’aviez pas été très explicite à ce sujet, confie Julien assis à ses côtés.
  • Mon conjoint dit vrai. D'ailleurs, nous aimerions savoir quand est-ce que notre fils pourra être délivré de son fardeau. Avez-vous avancé sur vos recherches ? Avez-vous fait un lien quelconque entre lui et vos ondes abracadabrantes ?
  • Je vous présente mes excuses pour cet oubli. Je ne suis par contre aucunement tenu de vous révéler quoi que ce soit sur nos rapports ou nos recherches, madame, résonne la voix grave du général.

Le visage de Julie se crispe un peu plus. Elle croise ses bras et attend la suite tandis que Julien s’agite soudain sur le canapé.

  • Revenons en à Elïo, dit le militaire en se tournant vers lui. Pourrais-tu me raconter les événements qui se sont déroulés la soirée du vendredi vingt-deux ?

Le jeune homme s'exécute. Hormis les soupçons d’Emma sur ses prétendus dons ainsi que la cause de la fuite de leurs agresseurs, il récite l’ensemble des faits depuis la pizzeria jusqu’au retour de sa petite amie à son domicile.

  • Cela a dû être une situation choquante.
  • En effet.

Bien installé dans son fauteuil, le général incline la tête en diagonale comme pour trouver un nouvel angle d’observation.

  • Quelque chose m’échappe. D'après ce que tu me dis, ces malfrats se seraient enfuis subitement, sans raison. Pourtant l'enregistrement donne l’impression que tu te serais défendu au point de les effrayer.
  • Je me suis débattu, c’est vrai, répond Elïo du tac au tac. Ils ont essuyé quelques blessures modestes avant de déguerpir.
  • Quels étaient ces types de blessure ?
  • De simples contusions. J’ai essentiellement usé de technique d'immobilisation.
  • Je vois.

Les coudes appuyés sur les bras du fauteuil Voltaire et les mains plaquées l’une contre l’autre, l’officier pianote des doigts phalange contre phalange. Elïo et ses parents ne cessent de l’interroger du regard.

  • Vous n'êtes pas venu uniquement pour ça, affirme l’adolescent.
  • J’avais besoin de ta version des faits, mais en réalité si je me tiens devant vous aujourd’hui c’est parce que ton bracelet a recueilli une perturbation du champ magnétique à ce moment et cet endroit précis. Une trémulation fugace pour être exact. J’imagine que tu n’as rien remarqué au moment des faits ?
  • Rien de spécial. Nous nous sommes fait agresser, il y a eu une rapide échauffourée et nos assaillants se sont enfuis. Ce n’est qu’ensuite que j’ai constaté l'accélération du clignotement rouge.
  • Je prends note, conclut Houper en s’avançant sur son siège prêt à se redresser..
  • C’est tout ? s’étonne Julien, ahuri.
  • Et quand est-ce que vous lui retirerez votre objet de malheur ? se précipite de répéter Julie.
  • J’ai bien peur que ça ne soit pas à l'ordre du jour.
  • Sauf votre respect, mon général, l’ordre du jour est que votre combine ne vous mène à rien si je lis bien entre les lignes. À l’inverse, vous restreignez grandement les libertés d’un adolescent, un jeune homme au cœur débordant. Ça ne vous suffit pas qu’il ne puisse plus pratiquer le sport de ses rêves ? Le port de ce maudit bijou est interdit par la fédération de rugby, mais peut-être n’en avez-vous que faire ? Et voilà qu’il lui est désormais impossible de rejoindre les pompiers professionnels ! Si notre fils ne nous…
  • Je vous rappelle qu’en cas de non-respect des clauses au contrat de secret défense, vous pourriez être poursuivi pénalement pour mise en danger de la nation, rétorque le général avec ce ton froid et factuel qui lui est spécifique.

Ses yeux bleus s’attardent sur l’expression rancunière de Julie qui plonge nerveusement contre le dossier du canapé.

  • Tout cela est fort dommageable, je le concède et je comprends votre colère, poursuit-il, les paumes de mains écartées et tournées vers le haut pour attester de ses remords. Au grand bonheur de l’humanité, il n’y a pas eu de récidive d’extinction solaire, mais cela rend aussi caduque l’intérêt principal de ce bracelet.
  • C’est une honte, rage la mère de famille.
  • Pour être honnête avec vous, sous réserve de l’absence de nouvel incident de notre étoile, il n’est pas impossible que toutes ces dispositions soient remises en question d’ici quelques années.

Les mâchoires serrées de Julie se strient. L’officier, par son regard droit, confronte son aggressivité de longues secondes avant de s'appuyer sur ses genoux.

  • Bien, je vais vous laisser. Merci de m’avoir reçu et écouté.

L’assemblée se lève tour à tour, des poignées de mains sont échangées pour la forme entre les parents et le militaire tandis que l’échange palmaire se prolonge avec Elïo.

  • Cette situation ne satisfait personne. J’en suis navré, lui fit Houper en le fixant. S’il un événement inhabituel survient, quel qu’il soit, fais-nous en part.
  • Vous pouvez compter sur moi, Général.
  • Je n’en doute pas… Ah, j’oubliais. Ta camarade Emma….c’est bien ça ?
  • Oui.
  • Elle a fait allusion à une certaine capacité te concernant. Un don de vision je crois.

Julien, debout derrière Elïo, les bras soudains ballants, ouvre grand la bouche d’un air bête.

  • Elle a beaucoup d’imagination, mais il ne s’agit que de migraine comme je lui ai expliqué, répond le garçon. J’en ai depuis tout petit.

Le général continue de toiser son homologue sans un mot, lève ensuite les yeux pour évaluer les parents puis relâche la pression de ses doigts.

  • Au revoir, Elïo.

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