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En démarrant, il me lance :
- Moi, c'est Kader ! Mon pote, il n'est pas vraiment mécano, mais c'est un bricolo hors pair. Il va t'arranger ça en moins de deux. En plus, tu verras : il est très sympa.
Le copain en question ? Un ours. Sa maison ? Une tanière avec des restes de croque-monsieur dans tous les coins. Kader m'explique que son pote ne cuisine pas :
- Il se confectionne les sandwichs, mord dedans deux ou trois fois, et puis il les oublie, tant il est occupé à faire autre chose. Avant, les souris passaient prendre les restes, mais depuis quelques temps il s'est pris un chat.
- Il n'est pas à moi ! Il s'est installé à l'insu de mon plein gré. Je n'arrive pas à m'en débarrasser.
Voyant les bols d'eau et de croquettes sur le sol, je demande :
- Et ça, c'est pour qui ?
- C'est pour Manu ! Pour qu'il arrête de miauler !, me répond le propriétaire des lieux.
En entendant son nom, le félin saute sur le bureau de son maître. Il s'étale sur le clavier, enfonçant toutes les touches sous son poids.
- Non ! Manu ! Mais quelle plaie ! On dirait qu'il est né pour m'emmerder, celui-là !
Kader interrompt alors son pote.
- Dis-voir, il y a la petite dame qui est en panne à 25 km d'ici et…
- Mais je ne suis pas la S.P.A. ! Casse-toi de mon bureau !
Nullement intimidé, le minet se roule sur le dos en levant les pattes vers la brute qui lui braille dessus. La boule de poils a pris le clavier en otage et elle ne le rendra qu'en échange d'un câlin. Face à l'enjeu, le bougon s'exécute et prend son monstre sur les genoux. On entend alors ce dernier ronronner, comme si un train passait sous la maison.
Grincheux fait pivoter sa chaise dans notre direction. Tout en prodiguant un massage au véritable maître des lieux, il demande :
- Tu vois bien que je suis occupé ! On ne va quand même pas recueillir toutes les paumées qui échouent ici !
À ces mots, le matou se lève. Las des cuisses récemment convoitées et sournoisement obtenues, il saute à terre pour venir se frotter à mes jambes. Je me baisse, le prends dans mes bras et le bruit de locomotive reprend de plus belle.
- Manu, tu es un sale ingrat !
En me regardant, Monsieur Ronchon annonce.
- Bon. Allons-y. Mais pose Manu. Il n'aime pas les filles.
Kader me glisse un :
- Ne fais pas attention, Estéban est jaloux dès qu'on touche à son ami à quatre pattes. En vrai, il ne va jamais se coucher avant que minou ne soit rentré au bercail. Je crois même qu'il vient dormir sur son lit.
- N'écoute pas ce que raconte Kader. Va plutôt remplir ta gourde. Tu dois avoir soif ! Tu es restée combien de temps sur cette route par cette chaleur ?
Quand je ressors de la maison, les deux compères m'attendent dans le bus de Kader. Je reprends ma place côté passager et nous filons vers ma coccinelle.
Sur place, Kader explique à son ami Estéban qu'il faut démonter le carburateur. Je tente d'intervenir et d'expliquer que "euh… si on pouvait s'en tenir à la roue de secours, ça m'arrangerait", mais les deux comparses ont déjà commencé à bidouiller sous mon capot, mon sauveur tendant les outils à son pote bricolo qui dicte la mesure : "Huile ! Pince ! Marteau ! Tournevis ! "
Assise par terre sur le bord de la route, j'ai les yeux rivés sur mon pneu crevé. Tandis que, selon leurs termes, je "laisse les hommes faire", je me rends à l'évidence : je n'aurai jamais dû accepter d'ouvrir cette portière. Je ne vois vraiment pas comment je vais repartir d'ici une fois que les pieds nickelés auront transformé le moteur de ma coccinelle en machine à Tinguely.
Derrière moi, un magnifique ciel rose m'annonce la fin du jour. Foutu pour foutu, je me retourne pour profiter de la vue en méditant sur le bourbier dans lequel je me suis fourrée. À moins d'un miracle, je vais rester coincée ici, soit seule, soit avec ces deux bras cassés. Je me rassure en me disant qu'ils ont l'air stupides, mais plutôt gentils et certainement pas violents. Derrière moi, j'entends le roi de la bricole qui continue à énumérer les différents outils nécessaires à l'élaboration d'une œuvre d'art digne de finir dans une fontaine à Beaubourg : "Clef-à-molette ! Lave-vitre ! Antigel !"
Je soupire. Pourquoi ont-ils besoin d'antigel ? Même la nuit, le thermomètre ne descend pas en dessous de 20°C.
- Maillot de bain !
- Bah… Tout nus, comme d'hab !
- Tu lui as demandé ? Elle est d'accord pour un bain de minuit, la donzelle ?
- Bah, non, pas encore. On va d'abord lui proposer un apéro !
- On fait des grillades ?
- Apéro, salades, brochettes… j'ai tout ce qu'il faut ; tu me connais. Aide-moi à transporter les glacières.
Intriguée, je me retourne et me retrouve nez à nez avec deux joyeux lurons en tongs, une glacière dans chaque main et un grand sourire aux lèvres. Ils me disent :
- C'est une blague ! Ta roue est changée. On n'a pas touché au carbu. Tu pars quand tu veux, mais tu ferais mieux de venir avec nous. Kader a une cabane au bord du lac juste derrière les arbres, là. On avait prévu de se faire des grillades, mais il y en a assez pour trois. Tu peux dormir sur place avec nous. Tu as envie de te baigner ? Nous, on ne met jamais de maillot vu que, comme tu l'as remarqué, on est tout seuls. Tu viens ?
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