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Tandis que Kader approche, Estéban s'empare de nos maillots restés sur le paddle. Galant, il m'aide à enfiler mon haut après avoir lui-même promptement enfilé son bas. Sur un ton ironique, il me susurre :
- On ne va pas risquer une nouvelle crise d'apoplexie pour sauver quelques pauvres têtards.
L'écologie comme ruse. On ne me l'avait encore jamais faite celle-là ! Ce mec ne manque pas d'humour.
Nous sommes rhabillés juste à temps pour recevoir notre intrus qui, tel un gosse, s'élance et fait la bombe entre nous. Interloquée, je regarde Estéban. Il hausse les sourcils, visiblement abasourdi. Il me chuchote :
- Il faut l'excuser. C'est un mec génial, mais dès qu'il y a une fille dans les parages, il devient débile. Plus il est mal à l'aise, plus il est con. Et là…
Sur ces mots, notre dauphin sort la tête de l'eau. Il crie :
- Regardez ! Regardez !, puis, après avoir rempli sa bouche d'eau, il nous mime un arrosage automatique, nous crachant tour à tour son eau à la figure selon toutes les options possibles, du jet continu ou en saccades de plus en plus rapides. Après son show, il nous gratifie d'un énorme rot.
Estéban le regarde, désespéré. Le clown s'en aperçoit, il demande :
- Quoi ? Tu lui as déjà montré ce truc ? T'es pas cool ! De quoi j'ai l'air, moi, si tu me piques toutes mes combines ? Cette fois, c'est moi qui l'ai trouvée, la f….
Avant qu'il n'ait eu le temps de débiter plus d'âneries, mon chevalier essaye de lui sauver la mise en lui mettant la tête sous l'eau. Il est forcé de s'y reprendre à plusieurs fois, tant notre Kader national semble déterminé à passer pour un crétin.
Une fois la bête enfin domptée, nous nageons tous les trois dans ce petit paradis : une immense gouille d'eau fraîche entourée d'arbres. L'endroit est confidentiel, inespéré. Estéban m'explique que la rivière est froide, mais claire. L'eau ne stagne pas, sauf le long des rives, protégées des courants par les roseaux, plantés là par les écolos pour permettre aux oiseaux de nicher. Pour dormir en cette saison, les compères accrochent des hamacs entre les arbres. Il y en a un pour moi si je veux rester. Je veux bien.
Je fais la planche, heureuse d'être tombée sur ce havre de paix, loin des Etienne et des Lorenzo qui ont pris la sale habitude de dézinguer ma vie et de m'empêcher de penser en rond, ou plutôt en cycles et recycles. Loin de ma poubelle en forme de pot de confiture, des réseaux sociaux et des objets que j'essaye vainement de mettre en lumière et de vendre sur insta pour essayer de survivre dans ce monde qui fonce dans le mur de plus en plus rapidement. Quelques jours sans penser. J'ai juste besoin d'une pause ; quelques jours sans réfléchir et surtout sans emmerdes.
Tandis que je suis en train de méditer ainsi, apaisée, mon corps flottant en plein soleil sur cette surface paisible, la tête dans les étoiles, on se met à me chatouiller la plante des pieds. Vu la délicatesse des caresses, sans parler des "gili-gili", je sais qu'Estéban ne peut pas être dans le coup.
Je tourne la tête à gauche ; mon chevalier est couché sur le ventre sur son paddle. Il me regarde, désespéré. Nous nous mettons à rire. Kader s'enhardit :
- Ah ah ! Je t'ai eue ! Ça marche toujours ce truc ! Je le faisais à ma grand-mère quand elle s'endormait sur le canapé en regardant la télé !
Je monte alors sur le paddle qu'Estéban vient d'approcher. Kader semble vexé.
- Mais… c'est moi qui l'ai fait rire ! Pourquoi elle vient avec toi ? Tu ne perds rien pour attendre, mon pote ! Entre mes brochettes et tes croque-monsieur, elle saura bien choisir, la Damoiselle !
Le week-end promet d'être épique.
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