Le départ
La lueur vacillante de la lampe à huile projetait des ombres mouvantes sur les murs de la cuisine, donnant à la pièce une atmosphère presque irréelle. Le silence pesait entre Louise et Élise, interrompu seulement par le bruit métallique des couverts heurtant les assiettes. D’ordinaire, même en temps de guerre, elles échangeaient quelques mots, des banalités sur la journée passée, sur les tâches à venir. Mais ce soir-là, quelque chose clochait. Louise le sentait. Une tension sourde, presque palpable, s’insinuait entre elles, comme si un orage menaçait d’éclater.
Elle observait Élise à la dérobée. Sa belle-sœur jouait avec sa nourriture, piquant distraitement un morceau de pain du bout de sa fourchette sans jamais le porter à sa bouche. Son regard fuyait, fixé sur un point invisible, perdu dans des pensées qui semblaient la troubler profondément.
— Quelque chose ne va pas ? demanda finalement Louise, incapable de supporter plus longtemps ce silence pesant.
Élise sursauta, comme si elle venait d’être arrachée à un rêve. Ses yeux, d’ordinaire vifs et expressifs, étaient voilés par une inquiétude sourde. Elle hésita, son regard glissant un instant vers la porte, comme si elle craignait qu’on les écoute.
— J’ai quelque chose à t’annoncer… murmura-t-elle enfin, d’une voix presque tremblante.
Le cœur de Louise se serra. Elle posa sa cuillère et s’adossa lentement contre sa chaise, sentant une angoisse diffuse monter en elle.
— Je retourne vivre chez ma mère, à Saint-Pons.
Le silence tomba brutalement, plus lourd encore qu’avant. Seul le feu de la cheminée osait encore crépiter doucement.
— Tu nous laisses ? finit-elle par articuler, sa gorge soudain sèche.
Élise baissa les yeux. Son visage était grave, empreint d’une résolution douloureuse.
— J’ai entendu dire que Gaston était quelque part là-bas. Je veux le retrouver.
Gaston… Son nom résonna en Louise comme un son douloureux. " Mon petit frère" dit-elle en elle, disparu depuis des mois. On murmurait qu’il avait fui, qu’il s’était caché, qu’il avait peut-être rejoint la Résistance dans les montagnes. Des rumeurs, rien de plus. Mais pour Élise, ces rumeurs étaient devenues une lueur d’espoir, une raison suffisante pour tout quitter.
Louise comprenait. Elle comprenait trop bien. L’attente, l’angoisse d’un proche dont on ignore le sort, était parfois plus cruelle que la perte elle-même.
— Élise… murmura-t-elle en posant doucement une main sur la sienne.
Les doigts de sa belle-sœur étaient glacés, tremblants d’une émotion qu’elle tentait de contenir. Mais ses yeux brillaient d’une détermination fébrile. Rien ne la ferait changer d’avis.
Alors elles convinrent d’un code. Si Élise retrouvait Gaston, elle enverrait une lettre anodine, évoquant la santé de leur mère, mais avec un mot glissé subtilement, un mot que seule Louise saurait comprendre. Une promesse silencieuse, un fil ténu entre elles dans cette tempête.
Quelques jours plus tard, à l’aube, Élise quitta la maison. Elle portait un petit baluchon sur l’épaule et une cape sombre qui la protégeait du froid mordant. Louise l’observa s’éloigner, figée sur le seuil, le cœur noué. Le sentier menant au village était encore embrumé, et peu à peu, la silhouette d’Élise se fondit dans la brume, comme si elle appartenait déjà à un autre monde.
Et puis, il n’y eut plus que le silence.
Désormais, Louise était seule. Seule dans cette grande maison de pierre , avec sa mère, qui n'était plus que l'ombre d'elle même.
Seule avec ces deux Allemands qui partageaient désormais son quotidien.
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