Questions troublantes

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Les semaines passèrent, et la cohabitation forcée avec les Allemands trouva peu à peu un rythme. Louise, malgré elle, s’habituait à leur présence. Ils étaient souvent absents, pris par leurs obligations militaires, et elle ne les croisait que rarement.

Johann, toujours aussi amical, apportait une légèreté inattendue à cette situation pesante. Il savait la faire rire, et son sourire éclatant tranchait avec l’ambiance souvent tendue qui régnait. Il n’hésitait pas non plus à l’aider dans les tâches du quotidien, sans jamais chercher à en tirer un quelconque mérite. Sa bienveillance, sincère, contrastait avec l’attitude plus distante et réservée du lieutenant Müller.

Ce dernier, cependant, semblait avoir légèrement changé. Il n’était plus aussi rigide qu’au premier jour. Il observait toujours beaucoup, parlait peu, mais quelque chose dans son regard s’était adouci. Louise le remarquait, malgré elle. Il restait une énigme, une présence silencieuse qui oscillait entre l’autorité et quelque chose d’autre… Une pudeur ? Une retenue ? Elle n’aurait su dire.

Un soir, alors qu’elle préparait une tisane de thym après avoir veillé sa mère, elle entendit des pas lents descendre l’escalier. Elle leva les yeux et découvrit Hans, vêtu d’une simple chemise légèrement ouverte et d’un pantalon en toile. Sans son uniforme, il paraissait moins imposant, presque vulnérable. Il s’arrêta en bas des marches et la regarda en silence.

Louise soutint son regard, s’attendant à ce qu’il parle. Mais il ne disait rien, son expression indéchiffrable.

Après un instant suspendu, elle se racla la gorge et osa enfin briser le silence :
— Vous… vous désirez quelque chose ?

Il sembla hésiter, comme s’il pesait ses mots avant de répondre :
— Je pourrais prendre comme vous, s’il vous plaît ?

Elle cilla, légèrement surprise par cette demande inattendue.
— Oh… de la tisane ? Bien sûr.

Elle se leva brusquement, cherchant une seconde tasse. Derrière elle, elle sentit son regard peser sur chacun de ses gestes. Tandis qu’elle versait l’eau chaude sur le thym, un silence s’installa, épais, presque gênant.

Quand elle lui tendit la tasse, il la prit avec précaution et s’installa lentement. Louise s’assit à son tour, consciente du poids de cette proximité inhabituelle.

Il la regarda longuement, puis porta la tasse à ses lèvres.

— Pourquoi n’êtes-vous pas mariée, Mademoiselle ?

La question, tombée sans préavis, la prit au dépourvu. Louise sursauta légèrement, avalant de travers sa tisane, ce qui déclencha une quinte de toux.

Hans fronça les sourcils, légèrement embarrassé.
— Excusez-moi, ma question était maladroite…

Elle secoua la tête, reprenant son souffle.

Il baissa les yeux vers sa tasse, comme s’il hésitait à continuer, puis murmura :
— C’est juste que… à votre âge, avec votre beauté, je suis étonné que vous ne soyez pas mariée. Vous avez peut-être un fiancé ?

Louise le fixa, cherchant à déchiffrer l’intention derrière ces paroles. Il ne la quittait pas des yeux, une lueur indéfinissable dans le regard.

— C’est déplacé, peut-être. Ce n’est pas correct de vous poser ces questions…

Elle haussa un sourcil, esquissant un sourire gêné.
— « À mon âge »… Comment savez-vous l'âge que j’ai ?

Il ne répondit pas immédiatement, semblant hésiter entre l’honnêteté et la prudence. Finalement, il soupira.

— J’ai regardé dans les papiers officiels.

Louise écarquilla les yeux.
— Vous avez regardé mes papiers ?!

— Ne soyez pas fâchée.

— Je ne suis pas fâchée, juste… étonnée.

Elle prit une gorgée de tisane pour masquer son trouble, puis posa la tasse avant de croiser les bras.

— Puisque je subis votre interrogatoire, autant répondre.

Une lueur amusée passa dans les yeux de Hans, comme soulagé qu’elle ne prenne pas mal sa curiosité.

— J’ai été fiancée, finit-elle par dire.

Il se redressa légèrement, attentif, attendant la suite avec impatience.

— Mais je ne le suis plus. Et puis, quand la guerre a commencé, j’avais dix-neuf ans. Aujourd’hui, j’en ai bientôt vingt-trois… et la plupart des hommes sont partis.

Hans posa doucement sa tasse sur la table et fit tourner lentement la cuillère entre ses doigts. Puis, d’une voix plus basse, presque hésitante, il murmura :

— Certains sont partis… mais d’autres sont venus.

Louise suprise de cette remarque ,releva la tête, croisant son regard. Il semblait… troublé. Comme s’il venait de dire plus qu’il ne l’aurait voulu.

Un silence épais s’étira entre eux. La lueur de la lampe à huile vacillait doucement, projetant des ombres dans la pièce.

Que voulait-il dire ?

Sa phrase résonnait encore en elle, lourde de sous-entendus qu’elle ne savait comment interpréter.

Elle observa Hans un instant, attentive à la tension discrète dans ses traits, à la façon dont il évitait désormais son regard.

Il y avait quelque chose d’étrange dans cette conversation, une nuance qu’elle ne pouvait saisir totalement, mais qui la troublait bien plus qu’elle ne voulait l’admettre.

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