Promenade

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Un soir, Louise rentrait du potager, longeant le sentier bordé de vignes encore nues. Le printemps approchait, mais l’air restait vif une fois le soleil couché. Elle remonta son châle sur ses épaules, accélérant légèrement le pas. Avec le couvre-feu qui approchait, mieux valait ne pas trop traîner.

Un grondement de moteur résonna au loin, brisant le calme du chemin. Elle s’arrêta un instant, tendant l’oreille. Une colonne de véhicules allemands roulait à allure modérée sur la route. Louise reprit sa marche, baissant les yeux par réflexe, espérant passer inaperçue.

Mais l’un des véhicules ralentit. Puis s’arrêta à son niveau.

Son cœur se serra.

La portière s’ouvrit dans un bruit métallique et le sous-officier Johann Hoffman en descendit, un sourire tranquille aux lèvres.

— Bonsoir, Madame.

Louise s’arrêta net, surprise. Elle releva les yeux vers lui.

— Oh… bonsoir, Monsieur Hoffman.

— Puis-je vous raccompagner chez vous ?

Elle hésita brièvement. Hoffman n’était pas un homme qui inspirait la peur, bien au contraire. Il avait cette douceur naturelle dans le regard, ce ton apaisant qui tranchait avec l’austérité des uniformes qu’ils portaient tous. Pourtant, elle savait que dans un village où les murmures allaient plus vite que le vent, la prudence était de mise.

Elle jeta un regard vers la route, où les véhicules continuaient leur route .

— D’accord.

Ils marchèrent côte à côte sur le sentier bordé de terre encore humide. Leurs pas faisaient crisser les petits cailloux du chemin, un son presque rassurant dans l’immensité du silence nocturne.

— Et s’il vous plaît, appelez-moi Johann, ajouta-t-il avec une pointe d’espièglerie. Comme deux amis. Nous sommes amis, n’est-ce pas ?

Louise haussa un sourcil amusé, malgré elle.

— Je suppose…

— Puis-je vous appeler Louise en retour ?

— Bien sûr.

Un silence s’installa, mais il n’était pas pesant. Au contraire, il y avait dans cette pause une forme de connivence discrète, un espace flottant où les mots n’étaient pas nécessaires. Puis Johann parla de sa ville natale en Bavière, des forêts de sapins, de la neige qui recouvrait tout l’hiver. Il évoqua sa mère, qui lui écrivait chaque semaine, et son petit frère à qui il avait promis un souvenir de France.

Louise rit doucement, touchée par la sincérité dans ses paroles. Johann la regarda un instant, un sourire amusé au coin des lèvres, et, sans réfléchir, murmura avec spontanéité :

— Ah, ce que j’aime vous voir rire.

Un silence gêné s’installa entre eux. Elle rougit, baissa les yeux, l’air légèrement embarrassé, tandis que Johann la fixait, souriant, comme s’il savourait ce moment d’intimité silencieux.

Soudain, une autre voiture s’approcha et s’arrêta brusquement à leur hauteur.

Müller.

La vitre se baissa dans un bruit mécanique, révélant son visage fermé. Il ne descendit pas.

Il échangea quelques mots en allemand avec Johann, sa voix égale mais ferme. Louise n'en comprenait pas le sens.

Johann répondit calmement, avec ce même sourire en coin qu’elle avait déjà vu, celui qu’il utilisait pour alléger les tensions. Mais Müller ne souriait pas.

Puis, il tourna son regard vers elle.

Elle se raidit instinctivement, prise au piège sous ses yeux clairs et perçants. Il la détailla un instant, sans expression apparente, avant de reporter son attention sur Johann. Un silence pesant s’étira entre eux.

Enfin, d’une voix posée, il déclara :

— Montez, Madame. Je vous raccompagne.

Ce n’était pas une suggestion.

Johann, lui, ne protesta pas. Il ouvrit la portière passager et s’effaça pour la laisser monter, avant de prendre place à l’arrière.

Le trajet se fit en silence.

Louise fixait la route devant elle, les mains crispées sur son châle. À ses côtés, Müller conduisait sans un mot, son profil impassible. Derrière eux, Johann ne disait rien non plus.

Lorsqu’ils arrivèrent devant la maison, Müller coupa le moteur et sortit sans un mot.

Louise s’apprêtait à ouvrir la portière de son côté, mais il fut plus rapide. Elle le vit contourner le véhicule, sa silhouette nette et assurée sous la lueur tremblante du réverbère. Il ouvrit la portière pour elle, un geste précis, sans brusquerie, qui tranchait avec l’autorité dont il avait fait preuve quelques minutes plus tôt.

Un instant, elle hésita, levant les yeux vers lui. Son visage restait impassible.

— Madame, dit-il sobrement, l’invitant d’un mouvement de tête.

Louise inspira profondément avant de descendre.

Derrière eux, Johann ouvrit à son tour la portière arrière et sortit, plus lentement. Il n’intervint pas, ne fit aucun geste pour interrompre cet échange silencieux.

Le vent souleva légèrement le châle de Louise. Avant même qu’elle ne puisse le remettre en place, Müller tendit la main et le redrapa sur ses épaules avec soin.

Johann baissa légèrement les yeux, comme s’il venait de comprendre quelque chose.

Louise, troublée, ne sut quoi dire.

Müller, lui, se détourna sans attendre et avança vers la maison.

Elle le suivit, consciente du regard de Johann dans son dos. Un regard qui n’avait plus rien de léger.

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