Vulnérable

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Johann était parti au petit matin. Il n’avait emporté qu’un maigre bagage, lançant un dernier regard à Louise avant de franchir la porte. Aucun mot n’avait été échangé. Que restait-il à dire ?

Dans la maison, son absence s’était imposée immédiatement. Sa chambre, qu’il avait occupée pendant des mois, était à présent impeccable, mais terriblement vide. Louise l’avait nettoyée avec soin, repliant les draps, époussetant chaque meuble, ouvrant la fenêtre pour chasser l’air figé. Pourtant, malgré ses efforts, elle avait l’impression que quelque chose flottait encore dans la pièce, comme un écho silencieux de sa présence.

Et maintenant, il ne restait plus qu’eux. Elle et Müller.

Louise l’évitait. C’était devenu une évidence. Ils étaient seuls sous le même toit, mais ils ne se croisaient presque jamais. Elle connaissait son emploi du temps par cœur. À l’aube, il partait aux manœuvres militaires, disparaissant jusqu’au soir. Alors, elle s’affairait à la maison, s’occupait de sa mère, trouvait mille tâches pour remplir les heures.

Et quand, malgré elle, ils se retrouvaient dans la même pièce, elle détournait les yeux, fuyait son regard. Comme si le simple fait de le voir pouvait briser la distance qu’elle s’efforçait de mettre entre eux.

Si Müller avait perçu cette distance grandissante, il n’en laissait rien paraître. Peut-être s’y résignait-il, peut-être feignait-il de ne pas la voir. Pourtant, certains soirs, lorsqu’il rentrait plus tôt que prévu, Louise sentait son regard s’attarder sur elle, un regard qu’elle refusait de croiser. Il semblait attendre quelque chose, un signe, une brèche dans le mur qu’elle dressait entre eux. Mais elle demeurait impassible, son silence plus tranchant que les mots qu’elle ne prononçait pas.

Un jour, alors qu’elle traversait la place pour aller chercher ses maigres rations, Louise sentit plusieurs regards se poser sur elle. Ce n’était pas la première fois. Sa silhouette gracieuse, son visage fin, son allure discrète mais élégante attiraient souvent l’attention.

Un groupe de soldats, adossés contre un mur, la remarqua aussitôt. L’un d’eux siffla doucement, un autre fit mine de lui envoyer un baiser du bout des doigts. « Fräulein, où courez-vous comme ça ? » lança un troisième d’un ton faussement charmeur, tandis qu’un éclat de rire montait du groupe.

Louise entendit tout. Chaque mot, chaque inflexion moqueuse. Mais elle ne ralentit pas, ne détourna pas le regard. Elle poursuivit sa route avec la même dignité, comme si ces hommes n’existaient pas.

Mais Müller, qui se trouvait non loin, capta la scène en un instant. Il vit leurs sourires appuyés, leur désinvolture déplacée. Puis il vit Louise, raide, silencieuse, feignant l’indifférence. Une colère froide s’empara de lui.

D’un pas décidé, il s’approcha du groupe et leur lança une phrase sèche et autoritaire en allemand, sa voix claquant comme un ordre sans appel. Louise ne comprit pas les mots exacts, mais le ton était sans équivoque. Les soldats sursautèrent, se redressèrent aussitôt, pris au dépourvu, avant de s’éloigner sans demander leur reste.

Louise, qui avait tout vu, s’arrêta net. Elle leva les yeux vers Müller, surprise. Il venait de réagir avec une colère presque instinctive.

Leur regard se croisa.

Elle, interdite, incapable de masquer son étonnement.
Lui, figé un instant, comme s’il réalisait soudain son propre emportement.

Gêné, il détourna légèrement la tête, puis, dans un geste bref, lui fit un signe du menton avant de tourner les talons. Il s’éloigna, toujours aussi tendu, mâchoire serrée, l’air furieux sans que l’on sache si cette colère était dirigée contre ses hommes… ou contre lui-même.


Elle ne savait plus quoi penser de ce Hans Müller. Par moments, son cœur s’adoucissait envers lui, car dans ses yeux, elle percevait des failles, des brèches qui trahissaient une vulnérabilité insoupçonnée.

Un soir, alors qu’elle passait discrètement devant la porte du bureau, elle aperçut, dans l’entrebâillement , sa silhouette. Il était là, assis sur une chaise, se tenant la tête entre les mains, comme si le poids du monde pesait sur lui. Ce geste, cette posture lasse, cette fragilité qu’il montrait sans le savoir, la toucha profondément. Il semblait à bout, épuisé, et Louise, surprise par l’intensité de sa peine, sentit une étrange empathie naître en elle.

Elle resta un instant là, figée dans l’ombre, hésitant à s’éloigner. Peut-être qu’il n’était pas simplement cet homme froid et autoritaire qu’il semblait être. Peut-être qu’au fond de cette carapace se cachait une souffrance qu’elle n’avait jamais envisagée.

Elle, qui observait ces instants furtifs, se sentit déstabilisée. Cela la troubla, cette vulnérabilité qu’il essayait de dissimuler avec une raideur presque excessive. À chaque nouveau regard furtif qu’il posait sur elle, elle voyait se dévoiler des bribes d’un homme qu’elle ne comprenait pas entièrement, mais qui, paradoxalement, semblait un peu plus humain à ses yeux. L’homme de fer, de glace et de commandement qu’elle avait construit dans son esprit commença lentement à se fissurer.


Elle décida alors de moins l’ignorer.



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