Des accords
La lumière déclinait lentement, enveloppant la maison d’une douce pénombre dorée. Louise, agenouillée auprès de sa mère, terminait sa toilette avec des gestes tendres et précis. L’eau tiède glissait sur la peau de la vieille femme, et dans cet instant suspendu, une mélodie s’échappa doucement de ses lèvres, une composition de Satie, mélodie délicate, dont la douceur emplissait la pièce d’une sérénité fragile. Louise avait une jolie voix, claire et mélodieuse.
Dans le couloir, une planche grinça. Louise s’arrêta net, quelqu’un était là. Son regard glissa vers la porte, entrouverte. Elle retint son souffle un instant, puis, d’un geste lent, replaça une mèche de cheveux derrière son oreille comme si de rien n’était.
Derrière la porte, Hans Müller ne bougea pas. Il savait qu’elle l’avait perçu. Pourtant, il resta là, à l’abri de l’obscurité, savourant ce moment suspendu. Louise fixa un instant l’encadrement de la porte, puis détourna le regard, et replongea dans ses pensées, en continua ses gestes en fredonnant plus doucement.
Quelque jour plus tard , en fin d'après-midi, alors que Louise s'affairait à nettoyer le bureau, la porte s’ouvrit doucement. Hans entra, vêtu d'habits plus décontractés qu'à son habitude. Son uniforme avait cédé la place à une chemise aux manches retroussées et un pantalon simple.
Son regard balaya la pièce avant de s’arrêter sur le piano relégué dans un coin. Il fit un pas en avant, effleura le bois du bout des doigts, puis se tourna vers elle.
— C’est vous qui en jouez ? demanda-t-il en désignant l’instrument d’un léger mouvement de tête.
Louise, arrêtant son geste, jeta un coup d’œil au piano avant de hocher la tête.
— J’ai appris le solfège, quelques gammes et morceaux... Mais il y a bien longtemps que cet instrument n’a pas résonné dans la maison.
Hans ouvrit doucement le capot. D’un geste précautionneux, il appuya sur une touche. Un son discordant s’éleva, brisé, presque plaintif. Il grimaça. Louise, amusée, esquissa un sourire.
— Vous me permettez de l’accorder ?
Elle haussa un sourcil, intriguée.
— Vous savez accorder un piano ?
Un léger souffle amusé lui échappa, un rire discret, retenu. Puis, dans un murmure complice, il confia :
— Avant d’être militaire, je suis pianiste. Mon père est un compositeur très connu dans mon pays, j'ai grandi avec des instruments de musiques.
Louise le fixa, interdite. Cette confidence la surprenait. Hans Müller, si froid en apparence, si secret, cachait bien des facettes qu’elle n’aurait jamais imaginées.
Sans attendre de réponse, il quitta la pièce et revint quelques instants plus tard, un diapason et quelques outils en main. Il retroussa davantage ses manches, dévoilant ses avant-bras, puis s’installa devant le piano avec une concentration presque religieuse. Louise, captivée, s’assit en silence, l’observant avec admiration.
Il travaillait méthodiquement, chaque geste précis, chaque note ajustée avec soin. Elle n’aurait jamais cru le voir ainsi, absorbé par une tâche qui semblait lui tenir à cœur bien plus qu’il ne le laissait paraître. Il n’était plus le lieutenant Müller, l’officier imposant qu’elle croisait chaque jour, mais un homme appliqué, entièrement dévoué à son art.
Après un long moment, satisfait du résultat, il posa ses outils, fit craquer ses doigts et s’installa devant le clavier. Comme pour vérifier son travail, il laissa courir ses doigts sur les touches, improvisant quelques accords avant d’enchaîner sur une mélodie plus construite.
Louise retint son souffle.
Les premières notes s’élevèrent, cristallines, flottant dans l’air comme une caresse. Un morceau d’Erik Satie. Le même qu’elle avait fredonné quelques jours plus tôt.
Elle eu un frisson . Il jouait avec une aisance désarmante, les yeux mi-clos, comme s’il goûtait chaque note avec une nostalgie profonde. Ce moment semblait lui appartenir entièrement, comme si, depuis le début, il n’attendait que cela sans jamais oser le demander.
Louise l’observa, bouleversée. Il était magnifique ainsi, totalement absorbé par sa musique. L’homme rigide et réservé qu’elle connaissait s’effaçait, laissant place à une sensibilité qu’elle n’aurait jamais soupçonnée. Pour la première fois, elle avait l’impression de le voir réellement. De le comprendre.
Quand les dernières notes s’éteignirent, Hans releva doucement la tête et tourna son regard vers elle. Son expression avait changé. Plus douce. Un léger sourire, poli et presque timide, flottait sur ses lèvres.
Louise ouvrit la bouche, puis la referma aussitôt. Elle était trop émue pour parler. Toute parole aurait trahi ce qu’elle ressentait à cet instant. Alors, elle se contenta de soutenir son regard, espérant qu’il comprendrait, sans qu’elle ait besoin de dire un mot.
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