3. Bael (3/4)
L'air frais de la fin d'après-midi caressait son visage. Des centaines de villes et de villages de France et des frontières du pays visités plus tard, Strasbourg lui semblait être un bon arrêt.
Perchée sur une estrade de la place Kléber, Cynthia sentait que l'été laissait doucement sa place. L'occasion de se demander quel sortilège serait le plus propice à lancer en automne.
De ce qu'elle savait sur la magie, elle était au moins sûre que le temps avait ses préférences. Parfois le jour, parfois la nuit, voire la nuit doublée de la pleine lune, éclipse ou non. Temps pluvieux, temps nuageux, temps merveilleux. Peu importait le temps, pour Cyn, il était synonyme de contrainte.
Quoique, elle se demandait si cette emprise météorologique n'était pas en train de faiblir. La maîtrise de ses dons, de plus en plus exemplaire, restait sa préoccupation numéro une depuis qu'elle vivait en vagabonde.
Ce jour-là, elle réalisa qu'elle avait fait de grands progrès. Elle hésita à étirer un sourire de triomphe, mais se ravisa. Une certaine présence la perturbait.
Elle scruta la place que quelques passants traversaient. Des familles bruyantes, quelques enfants gravitant tels des fusées autour de leurs parents, des enfants qui pouvaient se trouver sans adultes car rentrant de l'école ou jouant simplement dehors. Des jeunes, aussi. Une flopée de jeunes comme elle riant aux éclats, se bousculant sur les pavés ou emmurés dans le silence, des écouteurs nichés dans leurs oreilles.
Étrangement, Cynthia ne les enviait pour rien au monde. Après tout et en dépit de leur jeunesse, ils avaient des entraves qu'elle n'avait pas. Ou plus. Un nouveau balayage visuel écarta le moindre ado et jeune adulte. Ils étaient loin d'être susceptibles de titiller son instinct.
— Bon sang, où se cache ce voyeur ? râla-t-elle tout haut.
En deux années de cohabitation avec son côté sorcière, elle ne comprit qu'à présent elle n'était peut-être pas l'unique magicienne du coin, de France, de la Terre. Elle ne pouvait pas être la seule. Une broutille anodine qu'elle regrettait car maintenant, jamais elle ne s'était autant sentie épiée. Ceci ne pouvait être que l'œuvre de quelqu'un comme elle.
Il y a forcément quelque chose qui cloche. Il doit y avoir une emprise, un truc comme ça.
Si seulement elle avait été plus rigoureuse dans ses lectures ! Des livres de sorcellerie, elle en a vu passer plusieurs dizaines entre ses mains. La récurrence de ces ouvrages spécifiques l'a poussée à se demander une simple chose : si son don ne lui avait pas conféré un radar à grimoire en prime. Bémol : elle n'a fait que les survoler. Pire : les noms des formules occupaient bel et bien son esprit, mais pas le reste des recettes. Autrement dit, elle ne se sentait pas prête à affronter le moindre danger.
— Belle journée, n'est-ce pas, Cynthia ?
Elle manqua de basculer au sol. Le survenu à ses côtés venait de déclencher ses systèmes de défense hasardeux. Un chaos submergea sa conscience avant de se déverser sur la place. Les dalles de pierres se descellèrent comme sous la pression du pire séisme de la décennie. Les fissures qui se propageaient çà et là renversaient les piétons et les animaux détalèrent. Les crevasses gagnaient en taille autant que grimpait la peur de Cynthia, noyée dans l'aura écrasante de ce type. Elle l'avait trouvé, mais il était déjà trop tard ; sa négligence venait de rayer de la carte tout un pan du centre-ville de Strasbourg, et envoyé à la mort ses innocents promeneurs.
Et le film s'arrêta là.
Troublée, Cyn gardait les yeux rivés sur l'horizon, la ligne où prospéraient ces gens qui ne se doutaient de rien. Elle leva la tête après de longues secondes béates. L'inconnu regardait, imperturbable, le même panorama. Il fixait toujours le paysage quand il lui annonça :
— Heureusement que tout cela n'est pas arrivé. Quel désastre, autrement...
Il s'exprimait de façon hiératique. Fiché dans une tenue des plus sobres, seul le sombre manteau qu'il portait différenciait son style de la norme. Même son visage, qu'elle distinguait de profil, avait les traits de tous comme de personne. Il aurait pu être n'importe qui. Quant à Cynthia, elle ne savait pas encore où donner de la tête. Son coeur battait à tout rompre, ses membres continuaient de trembler. Aucun son ne parvint à s'extraire de sa gorge.
— Cette catastrophe... souffla-t-elle. Elle n'a pas eu lieu...
— Non, en effet.
Il leva une main. Ce mouvement révéla une distorsion à priori totalement invisible. Autour d'eux s'était déployée une bulle qui avait le mérite de tanner le moindre bruit. Ce silence, que Cyn perçut enfin, permit à la peur de se résorber et au stress de redescendre. Petit à petit, le calme dans son esprit revint comme un lac à l'abri des ondes. L'absence de variation amena la jeune fille à s'imaginer assise au-dessus d'un parfait miroir d'eau.
Jusqu'à ce que le fauteur de trouble ne reprît la parole.
— Bien. Nous pouvons désormais faire les présentations. Puis-je me permettre de commencer ?
Le miroir se brisa. Une colère sans pareil supplanta les émotions précédentes au profit d'un nouveau cataclysme. Cette fois, Cyn ne chercha même pas à retenir son coup. Pour une première rencontre avec un individu de son espèce, elle s'attendaient à un dialogue beaucoup moins explosif.
Une nouvelle fois, la vague, même enfermée, déferla comme un tsunami. Un déchaînement que la jeune fille ne comprenait, dans le fond, pas vraiment. Aucune raison ne vint lui éclaircir les pensées. Le décor, lui aussi, s'était réinitialisé. Plus aucune couleur, plus aucune forme. Plus rien.
Oh non. Ça a marché.
Cynthia attendait que les scrupules n'accourent, trop vide pour dénicher le moindre sentiment. Elle se savait immobile, mais qu'en était-il du reste ? Et ce type, alors ?
L'univers se recréa après une plénitude notoire. Un festival de couleurs plus ternes inondèrent les mirettes de la sorcière. Le monde avait perdu de sa lumière et de son espace. Elle était assise au centre d'une vaste pièce délabrée. Les murs, moisis par endroit, comportaient de vieilles affiches de la France du siècle dernier. Le parquet autrefois ciré n'avait pas fière allure, rongé et gonflé d'humidité par endroit. La porte et la grande vitrine étaient tapissées de papier journal.
— Nous sommes à Épinal, s’exprime la voix de l’inconnu.
L'homme se tenait toujours là. Un bras tendu vers les parois, il fit lentement et plusieurs fois le tour de la salle spartiate.
— Le sort de contenance imprègne toute la surface du bâtiment. Tu pourras désormais exprimer ta fureur ici, ou n'importe laquelle de tes émotions, à chaque fois que tu en ressens le besoin.
Cynthia resta abasourdie. En face, il semblait en parfaite santé. À un cheveu près, lui et son manteau se faisaient pulvériser par l'onde de choc.
Elle déglutit. Un semblant de mots s'imbriqua hors de ses lèvres.
— Qui es-tu ?
L'inconnu la dévisageait. Peut-être était-ce finalement un ton blasé qui correspondait le mieux à cet homme. Les paupières à demi plissées, il jaugeait la jeune fille. Une harmonie étrangement indistincte s'échappa de sa bouche. Outre cette mélodie paradoxale, Cynthia n'en retira rien de compréhensible. Puisqu'elle ne comprenait pas, il réitéra. Tout de même, elle crut entendre quelque chose.
« Cynthia. »
Encore. Et encore. Jusqu'à le hurler à outrance.
oOo
— Cynthia !
Le brusque réveil la fait heurter le parquet tandis que les bougies s'éteignent à la volée. Elle hisse sa tête bourdonnante. Il lui faut un minimum de cinq secondes avant que ses oreilles ne détectent l'appel au secours en provenance de la boutique. Elle croit reconnaître l'affreuse voix de son miroir de bronze.
Les cheveux en bataille, elle s'en va gratifier cette grande plaque insouciante d'une rayure ou deux. De quoi lui apprendre à ne plus déranger une sorcière au travail. Elle se plante devant son reflet, celui-ci excité comme la plus dynamique des puces sur terre.
Avant qu'elle ne hurle à son tour, Cynthia-miroir tempête :
— Je t'appelles depuis des lustres ! J'ai bien cru que tu n'émergerais plus jamais !
— Mais pourquoi donc m'appelles-tu ?
— Le dernier client ! Il a volé deux pièces sur l'échiquier sur la commode en ébène !
Cyn fonce jusqu'à l'étalage mentionné. Horreur : la plaque de bronze avait raison. Les pièces du jeu s'affolent, pleurant la disparition de la reine noire et d'un cavalier également. Elle grince des dents en repensant à Elyas, sa cravate et ses mains qu'elle voudrait arranger en moignons.
— Tu ne m'as pas entendue lorsque tu es montée à l'appartement ! s'indigne le miroir. Ton rituel importait plus que tes résidents !
Cynthia lance une œillade vers l'horloge la plus proche. Il est tard dans la nuit. Élément non-négligeable à la correction qu'elle s'apprête à desservir.
Cet homme, dans le souvenir...
Cyn s'accorde une brève minute de débriefing. Une précaution minime, les éléments de l'enquête étant encore frais dans son esprit.
... ce n'était pas Gabriel. Il n'avait pas le même visage.
Elle triture son collier d'un geste nerveux. Décidément, la providence tient à ce que les pièces du puzzle soient innombrables. Pas de quoi la décourager, cependant. Elle n'a fait qu'effleurer la surface du jeu de piste.
Tenter un autre saut dans le passé se fera plus tard. Sa volonté d'agir se porte sur l'urgence directe dans le présent.
Elle se penche à l'attention du grand plateau en pagaille.
— Ne vous inquiétez pas, dit-elle d'une voix bienveillante. Je reviens tout de suite.
Annotations
Versions