3. Bael (4/4)
—... si tu m'accordes ce que je veux, dans vingt années révolues, tu seras le maître absolu, et pour l'éternité, de mon âme et de mon corps.
La formule évocatoire prononcée, Élyas ferme le livre d'un claquement sec. Un souffle flégmatique s'échappe de son nez. Il vient de prouver qu'il a été capable de la faire, cette ineptie inscrite en première page : « Osez, si vous n'avez pas froid aux yeux... ».
Evidemment, il s'attend à ce que toutes ces sottises démoniaques ne soient que du pipeau. Il s'en veut d'avoir eu un moment de doute à la boutique. Quel pathétique garçon il fait, avachi dans son canapé à lire ce genre d'idioties !
Outré par son manque de jugeote, il balance le grimoire et part se servir un whisky au bar de sa cuisine américaine.
Il engloutit son shot au moment où son contact le rappelle. Le coup de fil incite ses main à plonger dans ses poches : l'une pour tirer son smartphone et décrocher l'appel, la deuxième pour en extraire les pions dérobés au magasin.
— Alors, t'as quoi pour moi ?
Il remplit un autre shot. L'histoire qu'entame immédiatement son collègue le fait boire d'une traite. Tant qu'il y est, il s'en rajoute un autre et le monde commence à tanguer. Jusqu'au moment fatidique où il demande, incrédule :
— ... c'est vrai ?
Élyas ne l'aurait parié pour rien au monde. Il regarde les deux pièces qu'il tient dans la main, le pouce effleurant leur poinçon d'argent. Son front se creuse de plis sceptiques à mesure que ses sourcils se hissent.
— T'es sûr ?
Son interlocuteur paraît catégorique.
— Ces pions font partie d'un jeu d'échecs vieux de cinq siècle, précise la voix dans le haut-parleur. J'ai de longs papiers, tu sais. Je connais au moins deux Allemands et un Anglais qui seront prêts à y mettre le prix.
L'homme poursuit son descriptif sans discontinuer. Il réitère au passage quelques informations, puisque l'autre ne saisit pas encore. Si Élyas l'avait bien contacté avec une certaine nonchalance, le voilà à présent plus vif qu'un animal en chasse. Dernière chose qui le fait tiquer : le pesant d'or. Déjà, son répertoire mental isole les enchérisseurs potentiels.
— Va falloir que je retourne négocier avec cette nana, soupire-t-il.
— Et pourquoi tu l'as pas fait là-bas ?
— Si j'avais su plus tôt que ce sceau était rarissime ! C'est pour ton expertise que je te parle, là.
L'expert en question souffle. Derrière le téléphone, il paraît s'affaler dans un fauteuil confortable.
Élyas additionne un énième shot. Un rapide regard vers la bouteille précise qu'il en a sifflé plus de la moitié. Il perçoit les lignes de moins en moins droites de son plan de travail et prend place sur un tabouret de bar un instant.
Mitigé entre l'alcool et ses émotions, il part au lavabo s'asperger un grand coup. Lorsqu'il relève la tête, son regard se porte vers l'immense baie vitrée et, suivant la perspective de la pièce des yeux, le canapé. À la gauche du meuble, un détail le retient. Une chose noire dans ce décor blanc moderne.
— Nico, j'te laisse, y a la bonne qui a oublié son plumeau.
— Quoi ?
Élyas raccroche. Son mobile glisse sur le marbre du comptoir, les deux pions avec. Au même instant, l'objet au sol s'agite.
La bouteille est montée trop vite.
Il croit voir la queue d'un chat prêt à bondir. Oui, c'est peut-être ça. Un maudit matou qui n'a rien à faire là. Elyas se promet de tuer cette saleté à grand coup de derbies en veau.
Le prédateur en cravate avance à pas hasardeux qu'il croit feutrés. Très bientôt, l'immaculé sera tartiné de rouge et c'est une idée qui l'émerveille. D'un bond, il se jette derrière le canapé. La surprise manque de le faire chuter lamentablement.
Son attention prise en otage reluque la bête affalée. Une seconde plus tard, Elyas se retrouve pétrifié. L'animal n'est pas un chat, mais un monstre qui grandit à vue d'œil. Déployant une myriade de pattes velues, la créature étire son dos hérissé de poils de suie, puis ses trois cous, surmontés de ses trois têtes animales.
Élyas tombe finalement lorsque la chose inidentifiable, ses bouches grandes ouvertes par un bâillement coordonné, se tourne, poussant les quelques meubles sur son chemin. Quand les six yeux déments du démon s'ouvrent, c'est pour se poser sans ménagement sur l'humain paralysé de terreur.
— Imbécile !
Le mot rebondit aux quatre coins de la maison. L'impact des voix fracasse les tympans de l'homme mortifié. La peur tout compte fait le porte derrière l'îlot de la cuisine. Elyas se met à bêtement hurler comme un forcené.
— C'est l'alcool ! C'est l'alcool !
L'amalgame réplique par un cri n'appartenant à aucune espèce terrestre. Le monstre se précipite ventre à terre tandis que l'humain file vers la salle à manger. Il dérape et culbute sous le chêne massif qui compose la table.
L'ombre où il se croyait faussement à l'abri disparaît : la chose a envoyé le bois s'éclater contre les murs. Debout sur ses deux membres arrières aux allures amphibies, elle écarte de son large buste ses pattes arachnéennes, prête à les refermer sur ce moucheron baigné de sueurs froides.
L'adrénaline supplantant l'alcool, l'instinct d'Elyas le propulse vers l'avant. Par cet élan inespéré, il contourne de justesse la bête qui s'aplatit au sol mais à présent, ses forces l'abandonnent. L'homme chute sur le parquet ciré. C'en est fini de lui, vautré lamentablement dans le hall de sa villa.
Dans sa propre confusion, il croit distinguer quelqu'un. Un barrage humain qui s'immisce entre son corps alourdi et le monstre qui le malmène. Deux ombres, l'une campée fermement sur ses jambes, l'autre, immense, dont la course s'arrête à deux pas de la première.
Cynthia jure tandis que le souffle du démon s'écrase sur son visage. Si la créature, à l'arrêt, semble peiner à concevoir cette seconde personne, la sorcière, elle, s'étonne que le sceptique ait craqué aussi vite face au grimoire. Qu'il ait cédé, passe encore. Les résistants à la magie dans ce monde contemporain se font rares. Mais que l'invoqué soit précisément cette entité-là...
— Bael, chargé de la punition des gourmands, orgueilleux et colériques, récite justement Cynthia.
Le prénommé fulmine. Le temps presse, Cyn redoute un coup qui l'enverrait valser à l'autre bout de la maison. Visualisant son état méditatoire lors de ses rites, elle cherche la faille. Ce fil invisible dont elle ne s'est plus servie depuis des lunes, sans doute car elle n'en avait pas besoin.
Une étincelle jaillit. Elle l'a trouvée. La brèche s'ouvre, Cynthia y glisse la main pour en saisir l'arme endormie. L'en extirper déchire la poche d'énergie qui la gardait précieusement scellée. D'un grand geste, elle décrit une ligne circulaire par pointe sanglante d'une lance. Puis, elle frappe le sol de l'autre extrémité. Une clair résonance se propage alors jusque dans ses entrailles.
Le triple regard de Bael louche sur l'objet érigé.
— La Sainte Lance de Longinus, tiens donc, crache ses trois voix rauques.
Cyn, tête baissée, note son ton quelque peu surpris. L'artéfact a toutefois eu l'effet escompté : la créature, désormais méfiante, reste en retrait. Dans l'équation fortuite que s'imagine Cynthia, le moment de négocier fait son entrée.
— Votre Grandeur, je ressens clairement votre frustration face à l'offense qu'a pu vous infliger cet insolent. Mais l'âme de l'idiot à mes pieds ne vaut pas le moindre contrat. Je vous en trouverai des dizaines d'autres d'une valeur inestimable, je peux le garantir à Votre Majesté.
Elle conclut par une gracieuse révérence.
Bael se dresse à nouveau sur ses pattes arrières. Cyn ne peut le voir, mais ses yeux jaunâtres décrivent d'intenses mouvements de réflexion, ponctués d'œillades courroucées vers l'arme sacrée.
— Nous nous passerons de tes services, Sorcière. Contrat il y a eu, et nous attendrons cet homme en Enfer à la fin des deux décennies qu'il lui reste désormais sur Terre.
Un voile de fumée s'échappe de ses six naseaux.
— Quelle audace de brandir cette arme contre nous, hypocrite ! Nous en discuterons ensembles lorsque ton tour sera venu.
Sous son corps se dissolvent les fibres de la terre. L'ouverture dimensionnelle, quasi imperceptible, engloutit le démon, des griffes jusqu'aux oreilles, sans le moindre bruit. Seul un son guttural résonne enfin du portail où Bael est parti se terrer. Finalement, le sol se tamise. Cyn s'en assure en y passant doucement la pointe de son arme.
Envolé. Sans doute aussi vite qu'il est arrivé...
Le périmètre sûr, elle pivote vers Elyas. Sur le bras de l'homme figure une marque d'un rouge sombre : le malheureux s'est pincé jusqu'au sang par souci de lucidité.
Dernier point de l'équation infernale : le sermon.
— Encenser de la myrrhe, ménager sa patience voire s'agenouiller devant lui, ne pas le regarder dans les yeux... vous ne savez pas lire ? lui hurle Cynthia. C'était écrit dans le livre ! Ce sont les directives à accomplir si l'on souhaite passer un contrat avec Bael !
Il tremble comme une feuille. Dans ses mirettes, aucune volonté de passer le moindre pacte. Les termes de la magicienne restent emmêlés dans un terrible suspens.
— Vous ne vouliez pas passer de contrat ?
— Non...
— Quelqu'un a bien prononcé la formule, pourtant !
— O-oui...
— Vous n'avez pas idée de ce qu'il vous arrivera lorsqu'il reviendra vous chercher !
Elle replace la lance dans son cocon. La manoeuvre a le mérite de l'apaiser de peu. Au moins, la démonstration de sa maîtrise peut attendre.
Le monstre n'était pas le motif de sa visite. Cyn s'en rappelle quand son instinct l'emmène jusqu'au comptoir. Là, elle retrouve la petite reine et son cavalier, deux minuscules êtres agités qui se précipitent dans sa main lorsqu'elle la leur tend. Une fois assurée que ses protégés sont à l'abri dans la poche de son gilet, elle se dirige vers la baie vitrée. Au sol, le livre que Bael n'aurait pas pris la peine de ramener, trop agacé par l'affront et par sa visite inutile. Elle le prend, les termes inscrits à l'intérieur parlant à la place de sa propre conscience.
Il ne faut jamais le déranger pour de minces affaires.
Un malveillant subordonné de Bael se serait acquitté de lui rapporter l'ouvrage licencieux, bien-sûr.
— C'était un véritable démon ?
À l'entrée de la pièce à vivre, Elyas, debout sur ses pieds par miracle, la fixe de ses yeux écarquillés. De quoi ajuster l'affreux tableau du trader éméché, rien à voir avec le type venu à la boutique plus tôt.
— Ouais. Un peu plus et il vous gavait d'immondices avariés, contrat ou non.
Il déglutit, mutique.
— Cela dit, poursuit Cynthia, j'aurais dû arriver plus tard. Vous seriez mort, mais je n'aurais pas eu à m'adresser à lui. Et allez prendre une douche. Vous empestez l'urine, mon vieux.
C'est avec le sourcil levé qu'elle lui balance cette pique. Une façon de dire « de rien », et au passage un implicite « ne tentez plus de jouer avec ce feu-là ». À ces mots, elle abandonne l'homme retourné par la terreur, planté tel un arbre dans la maison dévastée qui est la sienne. Cynthia se doute que même après son départ, il ne bougera pas le moins du monde.
Pas de formatage de mémoire. Qu'il se rappelle à jamais de ce que Bael a promis.
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