4. Glasialabolas (1/4)

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La paresse étant la mère de tous les vices, il est clair que le rôle de Glasialabolas est extrêmement important et étendu au sein de l’espèce humaine.

oOo

Un énième groupe passe les portes de la cafétéria. Le réfectoire se remplit plus vite qu'une pierre coulant à pic dans une mare.

Les écouteurs enfoncés dans ses oreilles, Sam espère que Cyn lui fera tout-de-même honneur de sa présence ce midi. À l'instant, le tête-à-tête espéré se joue davantage entre lui et sa salade composée.

Il s'étonne aujourd'hui encore de la voir accepter ses rendez-vous. Les lieux garnis de vies humaines grouillantes la répugnent, et Sam le sait. Il semble clair que la gérante préfère consacrer son temps aux objets animés. Quant à lui, il ignore quel chiffre minuscule il incarne dans les calculs faramineux de la sorcière. Sam en vient à se demander ce que représente l'autre, cet inconnu au bataillon.

Gabriel.

Penser à ce nom assombrit son regard.

Il redresse soudain le nez. Un courant d'air mordant lui titille le visage. Aux aguets, le frisson gagne son échine tandis qu'il interprète le signe providentiel : elle est venue.

Cynthia s'assied dans un soupir. Le monde ici l'ennuie déjà.

— Désolée pour le retard.

Je vérifiais que mon antre n'ait pas un sort de contenance angélique, mais non. Il n'y en a... plus.

Cynthia se demande s'il est nécessaire de parler de cela.

— Je suis un peu tendue, dernièrement.

Excuses acceptées. Son ami l'indique d'un clin d'œil, puis d'un geste de fourchette, plantée pile en travers d'une feuille de laitue. Cyn fronce des sourcils affligés quand elle voit dans les pensées de Samir l'impact de sa propre présence envers lui. Un hochement de tête personnel la rappelle à l'ordre.

Pas de télépathie avec Sam. Interdit.

— J'ai fait des recherches sur Gabriel, dit-elle distraitement. Ou plutôt, sur un moyen de me rappeler de lui. Sauf que, voilà, aucun sort n'a été efficace ! Tous trop faibles, vois-tu. Quant au grimoire... je pense qu'il y a encore des souvenirs à parcourir, mais je crois être sur la bonne voie.

— Ah.

Pas de télépathie, certes. Mais devant le visage soudain fermé de Samir, Cyn se demande quel mot l'a piqué le plus.

— Il a fallu que j'en crée un moi-même. Un truc compliqué, je te passe les détails... mais ça a marché ! J'ai eu un « retour en arrière ». Pas sûre de pouvoir le provoquer à tire larigot, cependant... ça reste à voir. Si tu voyais mes efforts en bossant tout ça ! On dirait toi avant tes examens. Une vraie turbine.

— Ah.

— Tu m'écoutes ?

D'habitude plus jovial, elle s'étonne de le voir aussi imperméable à sa petite plaisanterie.

— T'as dit toi-même que t'étais tendue. T'es sûre que tu veux en parler ? On peut discuter de sujets plus neutres, si il faut.  

— Plus neutres ? Quoi, comme la météo, par exemple ? Navrée, Sam. Ça prend de la place dans ma tête. Je veux en finir au plus vite. Et puis, les démons ne m'aident pas.

— Parce qu'ils le faisaient, avant ?

Un point pour lui. Elle hausse les épaules, mais en vient à relativiser docilement.

— Sam, tu peux me l'avouer si je t'embête avec cette histoire. C'est vrai que ça fait quelques jours que j'en ai fait ma priorité, mais... si tu trouves que je t'ai laissé de côté, fais-le moi savoir.

Elle distingue nettement ses traits s'adoucir.

— Il doit être quelqu'un de très important, ce Gabriel, lance l'étudiant sans quitter son repas du regard.

— Justement, c'est ce que j'aimerais savoir. Pourquoi tu le supposes ?

Mouvement de couvert en direction du pendentif.

— Le collier. Tu portes jamais de bijoux, d'habitude.

— Ça ? J'en ai besoin pour mes formules.

Ce mensonge déplorable lui intime de prier en son for intérieur que l'autre n'en perçoive rien. La vérité, c'est qu'à ce stade incantatoire, le présent de Gabriel ne vaut pas grand chose en dehors des rites. Elle conclut que s'il orne toujours son cou, ce n'est que par pure étourderie.

— T'es jaloux ?

— Quoi ! Non, pas du tout.

Ses protestations s'enchaînent par de plus fortes mastications, les yeux perdus dans le vide. Le rouge lui grimpe au visage, et la couleur cramoisie s'étend jusqu'à ses oreilles. Un débordement émotionnel que Cyn sent s'infiltrer jusqu'à son propre coeur.

Je vois.

Gênée, elle décide de suivre l'idée proposée précédemment, non sans se tortiller sur sa chaise. De but-en-blanc, elle expose son aventure chez Elyas. Le vol des pions, l'invocation de Bael, la stupidité de l'humain négligeant et précise, comme issue du récit à l'assurance grandissante, que l'utilisation de sa lance fut nécessaire.

Le dénouement de l'histoire porte ses étincelles jusqu'aux yeux de Samir. Au plus grand soulagement de Cynthia, la Sainte Lance le fascine davantage que la quête de ses souvenirs absents. L'avalanche de questions qu'il déblatère ensuite, quoique pénibles sur les bords, éloigne le sujet fâcheux à la perfection.

— Ne t'inquiète pas, Sam. Contrairement au grimoire, je sais d'où elle vient, celle-là.

Sam lui signifie un « je t'écoute » en sifflant bruyamment son soda.

— C'était bien avant que je n'ouvre la boutique. Je sillonnais déjà les bibliothèques, avide de connaissances — ce doit être un trait de personnalité récurrent chez les sorciers — lorsque je suis tombée par hasard sur elle, mentionnée dans un ouvrage cryptique.

— Le fameux... ?

— Non, bien-sûr ! Aucun démon n'écrirait sur cette arme. Elle est dangereuse pour eux. Je ne me rappelle pas grand-chose de la bibliothèque où je l'ai dégoté, ce bouquin cryptique... mais elle empestait la poussière, oui, c'est ça : la poussière. Et le livre...

Elle pince les lèvres.

— Je ne l'ai plus jamais revu. Cela dit, sa litanie m'est restée en tête. Il y avait quelque chose d'instinctif dans son invocation, alors je me suis entraînée à la faire apparaître, puis à la manier dans ce vieil immeuble. La suite, tu la connais : j'en ai fait mon Q.G., jusqu'au jour où j'en ai ouvert les portes au public !

Elle rit.

— Et moi ? Tu crois que je pourrais la faire apparaître, cette lance ? s'enquiert Samir.

Cynthia manque de s'étouffer avec sa propre salive. Sa réaction étranglée se transforme en un ricanement digne d'une sorcière de conte.

— Bien-sûr, mais il te faudrait une vie toute entière pour m'arriver à la cheville. Voilà la différence avec les humains : les sorciers sont prédisposés à se servir des flux surnaturels.

— C'est faux ! conteste l'étudiant. J'ai déjà expérimenté des sorts avec toi. J'ai rédigé tout un manuel, et je m'en sers très souvent !

Il extirpe subitement l'objet artisanal de son sac de cours. Au passage, une nuée de feuilles s'en échappe. Cynthia les regroupe d'un rapide mouvement du doigt, puis contemple le livre manuscrit d'un air blasé.

— Oui, le manuel, justement. Celui que j'ai consacré, non ?

— Euh...

— C'est un artéfact. Un catalyseur entre toi et la magie, si tu préfères. Si je te l'enlève des pattes, tu auras beau connaître les formules par cœur, rien ne se passera. Au pire, une porte claquera, ou un bibelot tombera de son étagère. Et puis...

Elle feuillette nonchalamment le livre.

— ...il faut dire que ces sorts sont à la magie ce que les poissons rouges sont à la pêche : ridicules.

Dépité, Sam couine de désolation, le visage si bas qu'il s'en enfonce presque dans sa salade.

Cette histoire relate par hasard les reliquats du passé proche dans la tête de Cynthia. Elle se revoit chez Elyas, l'arme à la main. Devant elle rugit Bael, son déconcertant propos qui ricoche à l'intérieur de ses oreilles.

« Hypocrite ! »

Quel motif plausible estimait le démon à cet instant ?

Ça ne doit pas leur plaire que je tienne un grimoire maudit d'une main et une lance bénie d'une autre...

— Et... tu manges pas ?

Sam l'extirpe de ses songes encombrants. Partie à la chasse aux détails, elle en a délaissé la raison principale de sa venue. De son côté, Samir est presque arrivé au bout de son repas.

— Ne bouge pas, dit-elle. Je vais arranger ça.

Son assiette, Cynthia veut la mériter. Cette perspective lui confère une concentration accrue. Les paupières closes, l'image de la bulle d'isolation survient la première. Une abstraction la plus totale du monde réel. La dissociation ne dure pas plus de deux secondes. Devant la sorcière, Sam ne perd pas une miette du procédé succinct. Même lui ignore ce qu'il se trame.

Elle brise subitement le cocon de silence, les yeux encore fermés.

— Sam, il y a bien quelque chose sur la table ?

Il inspecte. Entre eux deux, une assiette de bolognaise fumante.

— Oui, des spaghettis. Tu viens de les faire apparaître.

— Non, je les ai pris à la cantinière, à ta droite.

Le jeune homme repère la femme se dandinant sur ses pieds. Une main fébrile sur sa charlotte, elle s'en trouve incapable d'expliquer où la plâtrée, promise à un autre étudiant, a bien pu s'envoler. Ni même s'il y en avait vraiment une.

— Tu les as téléportés ? demande le garçon.

— Plus compliqué que ça : j'ai arrêté le temps.

— C'est génial ! C'était comment ? Raconte !

— Angoissant.

— Pourquoi ça ?

— Il n'y avait pas un bruit. L'endroit paraissait similaire, mais avec l'impression terrible de vivre dans un univers... figé à jamais.

— T'es de retour ici, maintenant. Tout va bien !

— Non.

Finalement, ses paupières se lèvent. Derrière elles perdure une étendue de blanc sépulcral.

— Samir, je ne vois plus rien.

Cynthia se sent happée quelque part. C'est un tourment qui l'embarque droit vers un temps usé.

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