4. Glasialabolas (2/4)

6 minutes de lecture

Elle avait hoché la tête telle une idiote devant les explications de l'inconnu au manteau. Lorsque ce dernier, croyant s'être fait comprendre, eut quitté les lieux par la porte tapissée, Cynthia avait attendu un instant, jusqu'à se lever en trombe et faire le tour de l'espace vide.

Toutes les ouvertures et étages du bâtiment passèrent sous l'œil rigoureux de la jeune fille. En fin de compte, aucun verrou, aucun sort destiné à la maintenir captive n'était en vigueur. Cet endroit n'était pas une prison comme elle se l'imaginait de prime abord.

S'il voulait que je me tienne bien tranquille ici, il se fourre le doigt dans l'œil.

Cynthia avait quitté l'immeuble dans la nuit. Dans sa fuite, elle constata par le biais de quelques panneaux qu'elle se situait désormais bien loin de Strasbourg, dans une rue d'Épinal à l'écart du centre-ville. Le lendemain, elle arpentait les rues de Nancy. La ville fut gagnée en manipulant l'esprit d'un automobiliste dont l'erreur a été de la prendre en stop. Dans l'habitacle silencieux, Cyn s'était demandée s'il existait un sort destiné à se téléporter. Triturer l'esprit des conducteurs lui convenait, mais le déplacement prenait toujours trop de temps selon elle.

En début d'après-midi, elle savourait la nourriture obtenue grâce à une énième influence magique dans un fast-food. Assise au bord du toit d'un édifice multi-résidentiel, les jambes se balançant dans le vide, Cynthia s'interrogeait si viser les chaînes de restauration rapide et les hôtels miteux en valaient toujours la peine. En deux années de vagabondage et d'entraînement aux sortilèges, elle estimait que l'heure était enfin venue de s'attaquer à des proies de plus ample envergure. Ce soir, elle irait dormir dans une suite digne d'un palace.

— Tu ne m'as pas écouté.

La voix de l'inconnu la fit sursauter. Dans la panique, son repas chuta dans le vide. Furieuse, le jeune sorcière laissa ses pouvoirs la porter jusque devant l'homme au manteau et son visage impassible.

— C'est malin ! hurla-t-elle.

— Tu iras en voler un autre, n'est-ce pas ?

Cynthia s'éloigna, laissant ses pas lourds et ses poings serrés accuser une colère difficilement répréhensible. L'homme resta calme.

— Quelle indignité, poursuivit-il. Utiliser tes dons pour le larcin et la manipulation...

— J'en ai besoin pour vivre ! s'enflamma-t-elle. Je ne le fais pas par méchanceté !

— Deux ans que je te vois te comporter ainsi. Tu as largement eu le temps de t'améliorer pour en faire un usage bienveillant, plutôt que de te complaire dans la bassesse.

— Mais de quoi tu te mêles ?

Aucun des deux partis ne s'adressa la parole suite à cela. Cynthia fit quelques moulinets des mains afin de guider son flux surnaturel. Sa conscience traça un chemin jusqu'à un restaurant en contre-bas. Sa magie s'empara d'un plat prêt disposé sur un comptoir et de quelques couverts. Le tout vola jusqu'au toit de l'immeuble sous le nez et la barbe des quelques clients et passants se trouvant là.

Le repas dans une main, couteau et fourchette dans l'autre, Cyn pivota. Les bras croisés sous une mine toujours plus blasée, l'inconnu secouait la tête de façon négative.

— Laisse-moi tranquille, gronda la jeune fille. Tu me parles de bassesse, mais tu ne t'es même pas présenté alors que tu connais mon nom, et que tu m'espionne depuis un moment !

— J'allais le faire, avant que ta colère ne veuille réduire toute une place en cendre.

— Je pense que t’y es pour quelque chose, non ? Et puis, pourquoi me coller à Epinal ? T’habite là-bas, peut-être ? C’est pour me surveiller ?

Cynthia s'était rassise sur un parpaing puis remise à manger. Elle détailla l'intrus se déplacer de quelques pas dans le silence. Le menton baissé, il affichait un regard quelque peu vague qui scrutait peut-être le paysage aux alentours.

— Je me nomme Vehuiah, dit-il alors.

— Original.

— Je suis un messager de la Lumière et un ange gardien destiné à réaliser diverses missions sur Terre.

Vehuiah se tenait désormais à deux petits mètres de la place de Cynthia. Ses yeux gris s'étaient fichés dans ceux de la sorcière, obscurcie par l'ombre de son interlocuteur. Elle sentit son coeur accélérer face à cette menace debout là, devant elle.

— Un ange gardien, hein ? répéta-t-elle. Rien que ça...

— Nous faisons partie du même monde, toi et moi, rétorqua Vehuiah en reprenant sa marche. Le même flux nous anime. Nous étions destinés à nous croiser.

À quoi tu joues, idiot ? grogna la colère que Cyn peina à réfréner en son for intérieur.

— Pas sûre, non. Je n'ai jamais rencontré d'autres semblables, alors un ange ? Laisse-moi rire.

Il alla jusqu'à l'extrémité du toit, là où s'allongeait la lumière solaire d'un automne doux et agréable. Cynthia ne l'avait pas quitté d'un œil depuis son parpaing.

Quand elle observa des étincelles, d'abord petites, en suspension autour de l'homme, elle fronça les sourcils. L'intensité lumineuse se fit plus forte, les étincelles grossissaient et se multipliaient. Cyn les regarda s'étendre au-delà de l'immeuble, et sans doute bien plus loin encore. Il lui semblait distinguer une forme dans ce spectacle.

— Ce sont des ailes ? lança-t-elle, une main portée en casquette.

— C'est cela, répondit Vehuiah en penchant la tête vers elle.

— Elles sont gigantesques !

Sa rage refroidie par la beauté de la chose, Cynthia crut se rompre le cou en tentant de voir jusqu'où l'envergure des plumes célestes finissait. Soudain, la féerie s'évapora. La lumière baissa jusqu'à son point naturel de départ. La sorcière scruta à nouveau cet ange, qui s'était complètement retourné vers elle.

— Ma forme véritable n'est pas adaptée à un monde aussi petit, expliqua-t-il. C'est le cas de nombreuses autres créatures du Ciel. Aussi, nous opérons sous des apparences dites de « confort ».

— Opérer pourquoi ?

L'incendie redémarra dans le corps de Cyn. Maintenant qu'il n'y avait plus rien pour la distraire, son brasier s'échauffa de plus belle. Vehuiah entama une nouvelle approche vers la jeune fille.

— Je vais être direct, Cynthia : la raison de ma venue auprès de toi dépend d'un ordre supérieur à moi. Il a été déterminé que tu pouvais représenter une menace. 

Cette fois, la sorcière se sentit piquée à vif. Le flux magique qui se déversa dans ses veines se manifesta par autant de tremblements et de chaleur qu'une décharge d'adrénaline. Elle posa son assiette par terre.

— En quoi voler des sandwiches et dormir dans des chambres inoccupées font de moi une menace ? siffla-t-elle.

Vehuiah la quitta des yeux un instant. L'ange observa à ses pieds la fissure qui venait de naître.

— Réponds ! hurla Cyn.

Le béton du toit se déchira de part et d'autre. Une volée de gravats, plomberie et déchets fusa dans la direction de Vehuiah. Les morceaux de l'immeuble éclaté s'agglutinèrent là où devait se tenir l'intrus, mais Cynthia n'en était plus sûre face à la boule de débris qui grossissait à n'en plus pouvoir.

Le vortex s'attaqua aux habitations adjacentes. Des morceaux de toit et de gouttières s'ajoutèrent à la masse.

La sorcière dériva le flux pour lui donner un nouvel objectif : la matière cessa de s'additionner et se comprima désormais dans une grande violence. L'ébullition dans le corps de Cyn se traduisait par une puissance qui l'étonnait elle-même.

Sa vision se troubla alors que le bloc formé par son courroux vira au rouge. L'odeur du métal en fusion supplanta une chaleur déterminée à faire fondre le monde entier.

— Stop ! cria Cynthia dans le carnage.

La panique l'avait gagnée quand ses yeux se furent éteints. La jeune fille se tenait sur un fragment de toit survivant de la catastrophe. Aveugle, ses mains tâtèrent les alentours, mais ne rencontrèrent que du vide ou quelques graviers. Elle était à court de solution et cela l'affolait.

— À l'aide !

Son cri alla se perdre dans le vacarme qu'elle avait créé. Le crépitement du feu, les voix humaines qui s'égosillaient entre chaque fragment d'habitation chutant, les sirènes lointaines des secours. Elle était comme une petite souris piégée sur une autoroute.

— Doucement, tempéra la voix de Vehuiah. C'est fini.

Cynthia se recroquevilla sur son perchoir. Tant qu'elle ne distinguait pas les alentours, impossible de le croire sur parole.

— C'est encore une illusion, c'est ça ? pleura-t-elle.

L'ange était agenouillé auprès d'elle. Il posa une main sur son épaule, une main que Cynthia perçue comme réconfortante dans le chaos.

— Je ne vois plus rien...

— Lève-toi, Cynthia.

Son esprit avait scellé son arrogance le temps du désastre. Il ne restait que la volonté d'obéir dans cet évènement qui lui avait échappé, et dont elle était responsable. 

Vehuiah passa un bras sous les jambes de la jeune fille et l'incita à s'agripper à lui. Il prit appui sur le rebord de l'immeuble défiguré.

Contemplant le décor de désolation fumant tout autour d'eux et l'agitation des humains dans la rue, il dit enfin :

— Voilà pourquoi je suis ici.

Ils se volatilisèrent. En même temps, une brise bienvenue balaya le champs de bataille.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Vous aimez lire Toren Valeon ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0