4. Glasialabolas (3/4)
Assise derrière son comptoir, Cynthia apaise ses paupières par de petits gestes circulaires, sous le regard prévoyant de Samir.
— Tout va bien, Sam. Je distingue déjà les couleurs.
La méfiance de ce dernier le pousse à croire que la situation est plus grave que ce que prétend son amie. Le voile sur les yeux de Cyn ne s'est pas encore pleinement estompé.
— J'ai eu peur pour toi, moi ! proteste-il. Je cherchais déjà un philtre pour guérir tout ça !
Il tapote le livre de botanique occulte posé près de la caisse.
— T'es en train de rater les cours pour moi, Samir.
— Pas grave. J'allais pas te laisser seule.
— J'aurais attendu dans un coin et ce serait passé.
— Pas question !
Elle a appris depuis longtemps à évoluer dans ces états de cécité générés par son surplus de maîtrise magique. Mais elle doit bien admettre que la sincère réactivité du garçon lui donne chaud au cœur.
Tu n'étais pas obligé, Sam.
Elle se redresse contre la caisse en clignant rapidement des yeux. Les formes se dessinent, les nuances s'appliquent. Le visage de Sam retrouve lentement ses éléments essentiels tels que son nez, sa bouche et la forme de ses prunelles inquiètes.
Cyn sent son ami bien trop soucieux. De son côté, Sam ne regrette pas d'avoir cheminé jusqu'à la boutique tandis que la sorcière restait accrochée à son bras. La prétendue autonomie de la jeune femme ne l'empêchera en rien de se rendre serviable, ou du moins de se sentir utile pour elle.
En regardant le collier pendant au cou de son amie, il ne peut s'empêcher de retrousser brièvement le nez.
Je suis avec elle, écoute Cynthia sans le vouloir. Je suis là quand les autres sont absents.
Elle voudrait empêcher Samir de penser cela, mais elle s'est fait une promesse : ne jamais user de ses dons contre lui, même si cela pouvait lui rendre service. Elle n'a pas à interférer dans un panel d'émotions qui ne lui appartiennent pas. Sam devra surmonter cela lui-même.
— Ah, je peux lire le titre de ce bouquin si je le rapproche très près... s'exclame Cynthia en brandissant le livre de Sam à quelques centimètres de son visage. D'ailleurs, tu veux que je te raconte une histoire ?
— Une histoire ?
— Ouais, l'histoire de ça, annonce Cyn.
Elle frappe sa caisse enregistreuse du plat de la main, espérant que sa pirouette change le ton tracassé de la conversation.
— Tu sais qu'elle ne me sert à rien, ici ? poursuit Cynthia.
— Puisque tu n'as pas besoin d'argent, et donc tu fais semblant d'encaisser les gens. Je sais.
— C'est un mimic.
— Quoi, comme dans les jeux de rôle ? Tu me l'as jamais dit, ça !
Le battant de la cloche à l'entrée retentit. Une femme entre et dans la seconde qui suit, elle annonce en fermant la porte derrière elle :
— Bonsoir ! Je souhaite rendre un livre. J'ai vu que le magasin est ouvert.
Mince, ce n'était pas verrouillé.
Samir ouvre la bouche pour signifier qu'il y a erreur, l'enseigne est bel et bien fermée, mais Cyn le devance, encourageant la cliente à les rejoindre. La sorcière s'assure ensuite par un sort discret de rendre la boutique aussi éteinte que fermée au regard des autres passants.
Rendre un article ? s'étonne-t-elle néanmoins. Ne me dites pas que c'est...
Cynthia observe les cernes conséquentes de la femme avant même qu'elle n'atteigne le niveau du comptoir. Le teint gris et la mine ensommeillée, elle porte sous son bras un ouvrage que le duo reconnaît dans l'immédiat : le fameux grimoire. La cliente laisse échapper un bâillement qu'elle cache du revers de la main.
— Je me rappelle de vous, commence Cyn. Vous êtes venue il y a deux jours.
— C'est ça, affirme-t-elle. Excusez-moi, j'ai une mine affreuse...
— Ce n'est rien. Vous revenez du travail ?
— Oui. Le service est saturé, en ce moment.
Les explications s'arrêtent ici. Cynthia recherche leur suite dans l'esprit de celle qui s'appelle Julia, infirmière de profession, spécialisée en bloc opératoire. Cette semaine, les deux derniers patients à être passés devant elle sont morts, l'un des suites de ses blessures, l'autre d'une complication. Elle essuie le déni de son équipe et se questionne beaucoup sur ses propres performances, ce qui lui provoque de sévères insomnies.
La sorcière ne remarque rien de démoniaque se dégageant de cette femme. Elle est humaine, non un démon visant à la faire tourner en bourrique.
— Voilà, poursuit Julia. Je viens de réaliser que je n'aurais pas le temps de le lire. Je l'ai feuilleté un peu - j'ai fait attention à ne pas l'abîmer - mais je n'irai pas plus loin. Comme vous me l'avez donné gratuitement, je me disais que je pourrai le ramener pour que quelqu'un d'autre puisse l'avoir !
Cyn jette un oeil à Samir. Pas besoin de télépathie pour y voir la phrase « ici, c'est pas une bibliothèque » danser dans son regard désabusé. Elle voit derrière lui la plaque de bronze, et Julia-miroir accentuer à outrance l'état de fatigue de la Julia originelle.
— Bien-sûr, c'est une initiative intéressante, répond Cynthia avec un sourire. Voulez-vous jeter un œil à autre chose ?
— Non, je vais rentrer. Je repasserai quand j'aurais plus de temps. Je me contenterai de votre site internet, en attendant !
Croyant avoir affaire à une pipelette, la sorcière change d'avis lorsque Julia quitte la boutique en silence.
— Tu n'as pas de site internet, objecte Samir.
— Exact, pas plus que cette boutique n'a de nom, confirme son amie. Et sur les appli de plans, l'immeuble est considéré comme à l'abandon, alors...
— Ce n'était pas un démon ?
— Non. Rien qu'une personne très épuisée.
Cynthia s'empare de l'ouvrage gisant sur le comptoir. Elle l'ouvre avec précaution, passe quelques pages jaunies, brunies ou noircies par endroit. Les caractères divers sont à présent tous parfaitement lisibles pour elle.
— Voilà, Sam, lance-t-elle en fermant le livre. Je suis guérie !
Le concerné soupire. La sorcière retourne à l'étagère à l'écart y remettre la chose dont elle n'a pu, une fois encore, se débarrasser.
— Si elle était si crevée que ça, pourquoi elle ne s'est pas servie d'une formule du bouquin pour y remédier ? demande Samir.
— Le livre n'a peut-être aucune influence sur un surmenage pareil, répond Cyn en ajustant la couverture qu'elle vient de replacer sur le grimoire.
— Ça ne constituerait pas plutôt une faiblesse facile à exploiter ?
— Elle a peut-être effectivement passé un pacte, Sam. Mais puisque aucun démon n'est venu à sa place, on ne le saura jamais.
Ramener le livre est une tâche accordée aux habitants infernaux. Voir une humaine s'octroyer cette affaire même par inconscience a de quoi troubler la sorcière.
Cynthia préfère ne pas s'attarder davantage sur cet étrange déroulement des faits. Une fois de plus, le livre est de retour à la boutique. Demain, il ira voir ailleurs, et reviendra entre des mains griffues — ou non — quand son travail sera achevé.
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