4. Glasialabolas (4/4)

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Julia s'est trompée deux fois, ce soir-là.

La première erreur fut la ligne de bus. Lorsqu'elle a réalisé partir dans la direction opposée à son chemin de retour, elle s'est empressée de descendre à l'arrêt suivant, puis d'attendre que le car repasse dans l'autre sens. Un long quart d'heure s'est écoulé, assise dans l'abri-bus, semi-endormie, le froid et l'humidité de l'automne comme compagnie.

La seconde erreur a été de rater son propre arrêt, et ne s'en apercevoir qu'un kilomètre plus loin. Cette fois, pas question de patienter que le bus revienne ; Julia préfère marcher plutôt que de rester immobile dans la nuit.

Arpenter les rues d'un quartier qu'elle connaît trop peu a de quoi la vivifier un minimum. Chaque pas lui fait se demander si Epinal est si grande que cela, ou si ce n'est qu'un mirage de fatigue.

Quelques voitures passent : ce sont des personnes qui rentrent du travail. Des gouttelettes tombent du ciel. Julia repense au livre qu'elle a rapporté.

En fait, c'était hyper déplacé de le rendre...

Elle se sent soudain idiote. Son envie de le terminer la prend, mais cette dernière n'est rien à côté de la gêne qui s'étend en elle. Revenir à la boutique le redemander serait un comble, d'autant que le livre sera certainement reparti la prochaine fois qu'elle y mettra les pieds.

Mieux vaut ne pas y retourner, en fin de compte... Quelle quetsche je suis...

Julia attend à un passage piéton. La pluie s'est légèrement intensifiée. Il ne reste plus grand chose à marcher avant d'arriver à son immeuble.

Il était intéressant, ce grimoire...

Elle tente de se rappeler le peu qu'elle a lu. Le feu passe au vert pour elle.

Le démon de la paresse, comment il s'appelait, déjà ?

Elle et les quelques personnes à ses côtés traversent la route. Portant une veste dépourvue de capuche, Julia accélère le pas. Les gouttes sont glacées et son manteau pas du tout imperméable.

Glas... Zibolon... Glasibol... un nom bien long pour une toute petite formule, puisqu'il ne faut pas le déranger trop longtemps... voilà pourquoi il ne m'est pas apparu, il devait faire la sieste !

Julia s'arrête avant de piétiner l'animal qui s'avance sur son chemin. Les ampoules faiblardes des lampadaires ne laisse voir que la forme de ce que l'infirmière identifie comme un chien de taille moyenne. Le regard triste et s'exprimant par couinements, l'animal remue la queue quand la femme daigne se pencher sur lui.

— Eh bien, toutou, tu t'es perdu ? dit-elle en s'agenouillant.

Il a des oreilles pendantes et de longs poils, que Julia parcourt par des caresses bienveillantes à la recherche de son collier. Bien qu'elle s'y connaisse en races canines, l'infirmière opte pour un croisement qu'elle ne parvient pas vraiment à déterminer.

— Où est ton maître, toutou ? Tu n'as pas de collier.

Elle gratte le dos du chien qui s'ébroue pour chasser la pluie de son pelage. De part et d'autre de ses côtes s'allongent alors des pans entiers de fourrure brune. Julia se fige devant la vision de ce qui s'apparente à des ailes de plumes et de poils. Deux billes rouges luminescentes la fixe au dessus d'une gueule hérissée de piques.

— Le livre, Julia, tonne la voix de la bestiole. Donne-le moi.

La terreur s'empare de la femme qui se relève comme on lâche un ressort. Julia s'enfuit, les yeux enflammés de l'animal toujours sur elle. Un crissement de pneus s'en suit, puis le claquement d'un choc. La course brève se termine par un craquement sur le bitume trempé de pluie.

Les conducteurs se stoppent, mettent leurs warning. Les humains affluent autour de la scène. Un seul individu reste en retrait, dans un espace où les poubelles s'accumulent, là où Glasialabolas a surgit de son portail. Ce dernier, après s'être exprimé par un son à cheval entre l'aboiement et le bâillement, gagne le corps auréolé de sang de Julia. Il la renifle faussement puis s'éloigne quand un homme hébété aborde la défunte.

Glasialabolas voit celui qui se tient à l'écart de la scène. Il marche mollement jusqu'à lui, mais laisse une certaine distance entre eux.

— Va me chercher le livre là-dedans, ordonne le démon en désignant Julia du bout de sa truffe. Cette histoire me fatigue.

L'autre tapi dans l'ombre a le regard illuminé par les phares des véhicules. Après un temps mort, il daigne enfin lui répondre :

— Il n'y est pas. Et puis, ne me donne pas d'ordre. Tu n'es pas mon maître.

Le démon grogne. Ce qui le préoccupe n'était pas là depuis le début. Puisqu'il en est ainsi, Glasialabolas préfère quitter les lieux. Il ouvre une faille sous ses pattes, et se laisse tomber de tout son poids à l'intérieur. Le passage se referme dès que le bout de sa queue l'a franchi.

Le calme ne revient pas pour autant.

Désormais seul, l'être restant se lève. Le tohu-bohu général l'invite à s'éclipser tant que Julia occupe le centre de l'attention.

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